Barack Obama a pavé la voie à Vladimir Poutine en Crimée

20 août 2012. Derrière le podium de la salle de presse de la Maison Blanche, le président Barack Obama met en garde le régime syrien de Bachar el-Assad de ne pas franchir la ligne rouge que représente l’utilisation d’armes chimiques. Une admonestation dont le président syrien fera fi un an plus tard. On s’attend alors à ce que les Américains entre dans la danse et utilisent leur puissance militaire pour mettre le dirigeant récalcitrant au pas. Il n’en sera rien. Obama tergiverse. L’osmose fait défaut entre lui et son administration sur le dossier syrien. Traumatisé stratégiquement par les péripéties martiales de son prédécesseur, le patron « ne veut pas se retrouver dans la même situation que celle de George W. Bush en Irak […]. »

Devant lui, les Russes et leur président Vladimir Poutine veillent au grain. Pas question de se faire damer le pion pour le maître du Kremlin. Et pourquoi pas tirer avantage de la situation? À ce jeu, il est redoutable, surtout devant la faiblesse des Occidentaux qui peinent à articuler une position solide. Difficile de poser les jalons du changement de régime à Damas, puisque l’opposition est tout autant tétanisée par l’exil que par les divisions.

Diplomatiquement, d’abord, Moscou sauvera la face des Américains en annonçant le « désarmement chimique de son allié syrien ». Le repli décidé dans le Bureau Ovaleaura ensuite des répercussions majeures sur le plan militaire.

« Car avec cette décision américaine de ne pas assumer la ligne rouge brandie haut et fort, Bachar el-Assad et Vladimir Poutine comprennent qu’ils ont les mains libres et que Barack Obama n’interviendra jamais sérieusement en Syrie ou sur un autre théâtre », d’écrire le journaliste Antoine Mariotti dans son livre La Honte de l’Occident : Les coulisses du fiasco syrien (Tallandier).

Dans la palpitante tradition d’un Bob Wooward, le journaliste de France 24 nous amène sur le terrain après les attaques à l’arme chimique et dans les discussions internationales à toutes fins utiles stériles. Le lecteur (ou la lectrice) se sent littéralement transporté dans les coulisses de l’histoire, comme lorsque Donald Trump annonce, devant un morceau de gâteau au chocolat, au président chinois Xi Jinping qu’il vient de lancer 59 missiles sur la Syrie en représailles à l’attaque chimique sur Khan Cheikhoun. Antoine Mariotti émaille également son propos grâce aux confidences de quelques-uns des principaux acteurs de cette guerre civile qui sévit depuis maintenant 10 ans au Moyen-Orient.

Pour tout dire, « c’est la pression militaire qui a donné sa force à la diplomatie », comme l’expliquait un ambassadeur à l’ONU à l’auteur. Et ça, les Russes l’ont bien compris, profitant de leur déploiement en Syrie pour montrer au monde « […] que leur armée est redevenue une grande armée. » Pendant ce temps, les Américains sont toujours atteints de la psychose causée par les interventions en Afghanistan et en Irak et voulant éviter à tout prix de s’embourber dans des opérations lourdes. Nul ne peut prédire l’avenir, mais ce sont les Russes qui ont sauvé la mise. La révélation d’un général français se veut assez éclairante à cet égard :

« Quand je lui ai demandé qui était responsable du fait que l’État islamique n’avait plus cette capacité [d’organiser des attentats à l’étranger], il m’a répondu : « Je ne pourrai jamais le dire officiellement, mais ce sont les Russes. Quand les Russes sont entrés dans le jeu, eux, ils ont tout nettoyé. Et ce sont les Russes qui ont fait descendre le risque d’attentat en France. Ce ne sont pas les Américains ou les Français. » À bon entendeur…

Je sais, je sais. Il est de bon ton, en Europe et en Amérique de Nord, de vilipender le président russe et son administration. Après tout, ça prend bien un adversaire. Même s’il n’agit pas toujours comme un enfant de chœur, force est cependant de constater que le maître du Kremlin est passé maître dans l’art de la Realpolitik, laquelle est basée sur desobjectifs pratiques plutôt que des idéaux.

« Vladimir Poutine n’est pas un grand démocrate » de constater Antoine Mariotti, « mais c’est un remarquable joueur d’échecs. » Il est permis de constater, tout au long de son livre, que le président russe a administré une solide passe de judo à ses vis-à-vis américains, se servant des caprices de l’opinion publique et des aléas de la diplomatie multilatérale pour couper l’herbe sous le pied de Barack Obama. Ce dernier, en ne respectant pas les conséquences du franchissement de sa ligne rouge qu’il avait tracé devant Damas, venait de paver la voie de l’intervention russe en Crimée quelques mois plus tard.

La Honte de l’Occident est un excellent document pour quiconque s’intéresse non seulement à la question syrienne en particulier, mais aussi au fonctionnement des rapports de force entre Washington et Moscou. Il nous offre également un portrait tout en nuance, notamment au niveau du fait que la convergence actuelle d’intérêts entre l’Iran et la Russie pourrait déboucher à moyen ou long terme sur une rivalité. À elle seule, cette question mériterait un autre livre.

Ce qui me permet de conclure en souhaitant que Antoine Mariotti reprenne bientôt la plume. Pour le grand plaisir des férus de politique internationale dont je suis!

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Antoine Mariotti, La Honte de l’Occident : Les coulisses du fiasco syrien, Paris, Tallandier, 2021, 352 pages.

Je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à José Lareau de Gallimard à Montréal, de m’avoir gracieusement offert un exemplaire du livre. Son concours est sincèrement apprécié.

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