En quête du Débarquement

« La bataille de Normandie n’est pas un sujet vidé. » La plaidoirie de Nicolas Aubin est sans appel. Son livre Le Débarquement, vérités et légendes (Éditions Perrin) l’articule magistralement.

Si vous avez été influencé par « toute une littérature d’après-guerre [qui] a idéalisé l’armée allemande », si vous être preneur de l’argument selon lequel l’échec des troupiers portant le feldgrau est exclusivement redevable au « sommeil de Hitler », si vous pensez que la Résistance a joué un rôle décisif dans l’issue de la bataille de Normandie ou que vous faites partie des nombreux détracteurs du Field Marshal Bernard L. Montgomery, vos certitudes seront déboulonnées.

Dans un livre extrêmement bien ramassé – après tout, il ne fait que 300 pages – l’historien militaire qui collabore à certaines des meilleures publications francophones sur le sujet remet plusieurs ouvrages sur le métier. Avant d’aller plus loin, il m’est toutefois agréable d’ajouter qu’il convoque un style d’écriture invitant qui fait le régal du lecteur. Une chaîne de commandement est « percluse de frictions », les Allemands s’échinent à établir des obstacles pour « déchiqueter » les planeurs alliés et les pièces d’artillerie offrent une « symphonie mortelle » aux adversaires. Le livre gargouille de ces belles tournures qui séduisent l’esprit.

Revenons maintenant au cœur de son propos et sur quatre points rapides sur lesquels je me permets d’attirer votre attention.

Tout d’abord – et probablement parce que les conclusions de l’auteur se marient parfaitement au sentiment que je nourris envers le personnage dont je suis un inconditionnel – Nicolas Aubin qualifie la performance militaire de « Monty » durant cette bataille iconique d’« admirable ». Rien de moins. J’en vois déjà s’étouffer avec leur gorgée de café. À cet égard, il démystifie la conception à laquelle je souscrivais jusqu’au moment où j’ai parcouru le livre et qui veut que la prise de Caen fût « indispensable. »  Pour tout dire, « Les terribles combats autour de Caen usent l’épée britannique. Son groupe d’armées ne s’en remettra jamais totalement. » En revanche, Montgomery « […] prêtait le flanc à la critique en annonçant toujours sa libération prochaine et en laissant circuler, voire en alimentant personnellement, des rumeurs de percée côté britannique – rumeurs toujours déçues. »

Ce n’est donc pas demain la veille que la statue de Montgomery sera déboulonnée. J’en suis rassuré.

Ne serait-ce que pour cette raison, ce livre mérite une place de choix dans ma bibliothèque.

Mais il y en a d’autres. Et elles sont nombreuses.

À propos de la vision soviéto-russe de la Seconde Guerre mondiale, un courant tenace tend à minimiser les sacrifices alliés sur le front ouest dont la Normandie fait partie. À cet égard, l’auteur soutient que « […] en 1944, c’est davantage « Overlord » qui a facilité les offensives d’été soviétiques que l’inverse. » 10% des pertes encaissées par l’armée allemande à l’été 1944 l’ont été en Normandie. Au surplus, ce sont les Occidentaux qui ont saigné la Luftwaffe durant la première moitié de l’année. La Normandie a donc été un tombeau pour les soldats d’Hitler.

Je ne peux pas passer tous les chapitres en revue si je souhaite que vous lisiez cet excellent livre, mais il est tout de même un dernier aspect qui mérite d’être ici soulevé. La Résistance. Nicolas Aubin bat en brèche la perception – dopée par la mythologie gaulliste – qu’elle a joué un rôle de premier plan dans le débarquement. Ce n’est pas le cas et, malgré toute la fascination que représente pour moi l’épisode du Vercors notamment évoqué de manière touchante dans le livre du regretté Paddy Ashdown à son propos, « il faut balayer l’image hollywoodienne de wagons chargés de panzers basculant dans le vide d’un viaduc effondré. » Aussi braves furent-ils, les sacrifices de la Résistance n’ont pas joué un rôle déterminant dans l’issue de la bataille.

Avant de terminer et en raison de la primauté du renseignement dans toute confrontation armée (ou autre), l’auteur consacre un fascinant chapitre au rôle des décryptages d’ « Ultra » (l’opération de décryptage des transmissions allemandes), lesquels ont facilité les opérations alliées et ont « fait basculer la défaite allemande en désastre. »

Nicolas Aubin fait œuvre utile en distinguant la mémoire de l’Histoire. Son méticuleux travail atteste du fait que « les faits bousculent [les] certitudes. » Cette observation serait le meilleur sous-titre de cet excellent livre qui brosse le tableau de la situation telle qu’elle était en juin 1944 et non pas là où elle se balade dans l’esprit du temps.

Tout au long de cette année durant laquelle les commémorations du « Jour J » auront été à l’honneur et nous aurons tirées des larmes de reconnaissance, Le Débarquement, vérités et légendes se veut le compagnon idéal pour parcourir le souvenir de ce qui s’est passé sur, autour et au-dessus de ces plages qui occupent une place de choix dans cette légende soldatesque toujours aussi affectionnée.

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Nicolas Aubin, Le Débarquement, vérités et légendes, Paris, Éditions Perrin, 2024, 304 pages.

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