Vladimir Poutine et la nouvelle armée russe

Lundi prochain, les troupes russes défileront au pas d’oie sur la Place rouge. Elles sont déjà en répétition sur la rue Tverskaya. Les forces militaires profiteront également de l’occasion pour faire parader l’attirail qui forme l’arsenal de Moscou. Le Jour de la Victoire est toujours un moment fort dans la psyché russe, en raison de la place dominante occupée par la guerre dans l’histoire du pays.

Depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février dernier, l’armée russe est omniprésente dans l’actualité internationale et sa performance outre-frontière soulève plusieurs questions et observations.

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« L’invasion de l’Ukraine par la Russie complique les choses pour Xi Jinping » – Jean-Pierre Cabestan

Source: Financial Times

Dans la foulée de ma recension de son dernier livre, le sinologue réputé Jean-Pierre Cabestan, qui est professeur de sciences politiques à la Hong Kong Baptist University, a généreusement accepté de m’accorder une entrevue. Étant donné sa longueur, j’ai décidé de la publier en deux parties.

Puisqu’il y est question de la Chine et de l’impact de la guerre en Ukraine sur les relations entre Pékin et Washington, ses observations mettent en lumière une dynamique incontournable dans les relations internationales.

Voici le contenu de notre échange.

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Professeur Cabestan, dans votre excellent livre Demain la Chine : guerre ou paix?, vous évoquez souvent la notion de « passion et de poudre ». Nous en observons actuellement une manifestation ailleurs sur le globe, en Ukraine. Quelle est votre lecture de l’attitude de la Chine dans la guerre initiée par Moscou en Ukraine? Pensez-vous que l’attitude du Kremlin vient brouiller les cartes pour Xi Jinping?

L’invasion de l’Ukraine par la Russie complique les choses pour Xi Jinping, et pas seulement à propos de Taiwan. Elle montre que le passage du seuil de la guerre a de multiples conséquences, souvent incalculables, et peut déclencher une escalade, voire une nucléarisation du conflit, également difficilement prévisible et contrôlable.

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« Nous avons été trop mous avec Poutine »

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky (source: New York Post)

Les événements tragiques qui se déroulent en Ukraine depuis jeudi dernier me ramènent à la lecture du livre La honte de l’Occident, à l’intérieur duquel le journaliste Antoine Mariotti relate les tribulations diplomatico-militaires par lesquelles l’Occident a littéralement laissé le champ libre à Vladimir Poutine en Syrie. C’était il y a moins de 10 ans. Je ne peux m’empêcher d’identifier dans cet ouvrage la matrice du mode opératoire du Kremlin lorsqu’il décide que le temps est venu de faire déferler sa force militaire sur un sol étranger.

Je me suis donc entretenu avec M. Mariotti et j’ai recueilli ses observations relativement à la situation actuelle dans ce pays où Moscou veut imposer par les armes un second Holodomor (terme désignant la grande famine causée en Ukraine en 1932-1933 par Staline).

Voici le contenu de notre échange.

M. Mariotti, avez-vous été étonné de l’invasion de l’Ukraine par la Russie?

Pour être honnête, oui parce que j’avais « parié » qu’il n’irait pas. Je pensais que Poutine pousserait le bouchon aussi loin que possible pour mettre une pression diplomatique, politique et même militaire… mais je ne pensais pas qu’il s’engagerait dans une offensive si massive en Ukraine, pas en dehors du Donbass. Ce n’est toutefois pas une surprise et ce n’était pas impensable, comme ont pu le titrer certains médias, parce que cela fait des mois que l’on sait que le risque existe et plusieurs semaines que les États-Unis avertissaient qu’il allait envahir. Mais je pensais qu’avec cette pression, il ne lancerait pas une telle offensive.

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« Dans ce poker armé, Vladimir Poutine sait que les puissances occidentales n’ont pas grand-chose dans leur jeu » – Michel Goya

Un militaire russe en opérations. (source: Al Jazeera)

À la lumière des tensions actuelles entre l’Ukraine et la Russie et d’un potentiel bruit de canons à l’horizon, il m’est apparu approprié de m’entretenir avec l’un des meilleurs spécialistes des affaires militaires contemporaines, le colonel (retraité) Michel Goya. Cet historien et auteur prolifique dont la renommée internationale n’est plus à faire a généreusement accepté de répondre à mes questions. Voici le contenu de notre échange.

Tout semble indiquer que l’on se trouve ici devant une opération de pression par la démonstration de forces, à la manière du blocus de Berlin en 1948.

Colonel Goya, merci infiniment d’accepter de répondre à mes questions. D’entrée de jeu, quelle est votre lecture des informations selon lesquelles la Russie envahirait l’Ukraine dans quelques jours, aussitôt que ce mercredi selon certaines sources?

C’est peu probable. Actuellement, la Russie peut envahir l’Ukraine quand elle veut et si c’est ce qu’elle veut, ce que je ne crois pas, elle le fera selon son agenda. Il faut bien comprendre qu’une telle invasion n’est pas du tout dans la pratique russe. La culture stratégique russe est toujours celle du risque très calculé. Qu’il s’agisse d’opérations froides (sans combat) ou chaudes (avec combat), les Russes agissent surtout par surprise de façon à laisser l’adversaire devant le fait accompli. Lorsqu’ils agissent de manière visible en jouant sur la masse pour réduire les risques, cela signifie qu’ils estiment qu’il n’y aura pas de réaction extérieure. On notera que le calcul n’empêche pas l’erreur d’appréciation et que surtout que l’on peut changer d’habitude, mais tout semble indiquer que l’on se trouve ici devant une opération de pression par la démonstration de forces, à la manière du blocus de Berlin en 1948. Pour parler familièrement, le saut dans l’inconnu, et une invasion de l’Ukraine serait un grand saut dans l’inconnu, n’est pas le genre de la maison Russie. J’espère ne pas me tromper.

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Vladimir Poutine est un pur produit de l’histoire de la Russie

Si je vous demandais de me dire quel dirigeant russe a prononcé les paroles suivantes: « Pour défendre mes frontières, je n’ai d’autre choix que de les étendre », il y a fort à parier que vous penseriez qu’il s’agit de Vladimir Poutine. Après tout, ne lui impute-t-on pas actuellement – et peut-être à bon droit – des desseins guerriers en Ukraine? Mais cette citation provient de Catherine II, dite la Grande (1729-1796), celle-là même qui « […] prit le sud de l’Ukraine et annexa à la Russie la dépendance ottomane de Crimée en 1783, ce qui aura des répercussions historiques jusqu’au XXIe siècle. » Qui a dit que l’histoire ne se répète pas?

Extraites de la Brève histoire de la Russie : Comment le plus grand pays du monde s’est inventé de l’historien britannique Mark Galeotti, ces citations permettent de comprendre les principaux ressorts de l’histoire politique de ce pays aussi captivant que mystérieux.

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Pour Brejnev, « la meilleure façon de survivre [en politique, c’était] de s’entendre avec tout le monde »

Leonid Brejnev n’a jamais vraiment eu bonne presse dans l’opinion nord-américaine. C’est du moins l’impression que j’ai retiré des discussions que j’entendais dans ma tendre jeunesse. Lorsque les adultes commentaient l’actualité relativement à la Guerre froide, le numéro un soviétique faisait figure d’« imbécile en chef » pour reprendre la formule citée par Andreï Kozovoï dans la récente biographie qu’il consacre à Brejnev. Son successeur, Mikhaïl Gorbatchev, n’a pas beaucoup aidé en le diabolisant. Et comme le père de la Perestroïka était adulé en Occident, il n’y a qu’un pas à franchir pour comprendre que les chances de Brejnev d’être apprécié à sa juste valeur étaient bien minces.

Cela dit, Brejnev est un personnage fascinant à découvrir. Sous une plume agréable et accessible qui évite la confusion avec autant de noms qui peuvent être méconnus pour un.e néophyte, Andreï Kozovoi relate avec brio l’ascension au pouvoir d’un personnage trop facile à sous-estimer. Au fait, ça ne vous rappelle pas un autre opérateur docile qui s’est tranquillement placé dans les bonnes grâces de la famille Eltsine avant de déménager ses pénates au Kremlin le 31 décembre 1999? Mais je digresse…

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« Vladimir Poutine n’est pas un ennemi mortel pour l’Occident » – Entrevue exclusive avec Antoine Mariotti

Antoine Mariotti (source: France 24)

À la suite de ma recension de son livre La Honte de l’Occident – un exposé qui fait réfléchir, de par les nombreuses révélations qu’il contient et qui permettant de mieux comprendre l’état actuel de la politique internationale le journaliste de France 24 Antoine Mariotti a aimablement accepté de répondre à quelques questions pour ce blogue. C’est un livre qui se dévore avec une bonne tasse de thé, sous la plume d’un auteur de talent dont on souhaite qu’il nous offre d’autres plaisirs littéraires. Voici donc le contenu de notre échange.

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Monsieur Mariotti, l’un des aspects qui m’a le plus marqué dans La Honte de l’Occident est à l’effet que Moscou et Téhéran pourraient devenir des rivaux à moyen et long terme. Pourriez-vous nous en dire davantage à propos des sujets et intérêts sur les récifs desquels cette relation pourrait se détériorer?

Ce sont les deux parrains du pouvoir syrien. Ils ont endossé ce rôle parce qu’ils estiment qu’ils ont aussi à y gagner. Il va être intéressant de voir le partage des marchés économiques… certains auraient été promis aux deux. Par ailleurs, sur un sujet comme Israël (voisin de la Syrie), les positions russe et iraniennes sont radicalement opposées. Moscou est allié au pouvoir israélien alors que Téhéran est son ennemi juré. Tsahal intervient militairement régulièrement en Syrie contre des intérêts iraniens et avec le feu vert, actif ou passif, de la Russie qui gère une grande partie de l’espace aérien syrien.

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Barack Obama a pavé la voie à Vladimir Poutine en Crimée

20 août 2012. Derrière le podium de la salle de presse de la Maison Blanche, le président Barack Obama met en garde le régime syrien de Bachar el-Assad de ne pas franchir la ligne rouge que représente l’utilisation d’armes chimiques. Une admonestation dont le président syrien fera fi un an plus tard. On s’attend alors à ce que les Américains entre dans la danse et utilisent leur puissance militaire pour mettre le dirigeant récalcitrant au pas. Il n’en sera rien. Obama tergiverse. L’osmose fait défaut entre lui et son administration sur le dossier syrien. Traumatisé stratégiquement par les péripéties martiales de son prédécesseur, le patron « ne veut pas se retrouver dans la même situation que celle de George W. Bush en Irak […]. »

Devant lui, les Russes et leur président Vladimir Poutine veillent au grain. Pas question de se faire damer le pion pour le maître du Kremlin. Et pourquoi pas tirer avantage de la situation? À ce jeu, il est redoutable, surtout devant la faiblesse des Occidentaux qui peinent à articuler une position solide. Difficile de poser les jalons du changement de régime à Damas, puisque l’opposition est tout autant tétanisée par l’exil que par les divisions.

Diplomatiquement, d’abord, Moscou sauvera la face des Américains en annonçant le « désarmement chimique de son allié syrien ». Le repli décidé dans le Bureau Ovaleaura ensuite des répercussions majeures sur le plan militaire.

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Les Occidentaux ont poussé la Russie dans les bras de la Chine – Entrevue exclusive avec Vladimir Fédorovski, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev

Vladimir Fédorovski (source: Le Temps)

Je suis un grand amateur des livres de Vladimir Fédorovski. Par sa plume agréable et inspirée, cet auteur prolifique et ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev fait pénétrer ses lectrices et ses lecteurs dans l’âme de l’histoire politique de la Russie. C’est d’ailleurs avec énormément de plaisir que j’ai lu et recensé l’éclairante biographie qu’il a récemment consacrée au dernier président de l’URSS – Le Roman vrai de Gorbatchev, publié chez Flammarion il y a quelques mois. Je m’attaquerai bientôt à sa biographie de Staline. Pour l’heure, voici le contenu de l’entretien téléphonique qu’il m’a accordé le 28 septembre dernier.

Monsieur Fédorovski, bonjour et merci infiniment de m’accorder un entretien. Je vous remercie pour votre œuvre et c’est toujours un très agréable plaisir de vous lire. Sans plus tarder, quelle est votre lecture des relations actuelles entre l’Occident et la Russie?

Il y a une affinité extraordinaire entre l’Occident et la Russie. Je n’accepte pas cette bêtise qu’est la diabolisation. Nous vivons dans un climat pire que celui de la Guerre froide. Sous la dictature du politiquement correct, les médias mentent et croient en leurs mensonges. Parce que nous avons besoin d’un adversaire. C’est inculte. Comme l’affirmait l’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, c’est une fatigue intellectuelle. Par rapport à Vladimir Poutine, mon approche est gaullienne. Les chefs d’État comme Vladimir Poutine et Justin Trudeau passeront. Les intérêts nationaux et la paix, de leur côté, demeureront.

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« Je suis un mauvais tsar; un bon tsar, c’est celui qui tue » – Mikhaïl Gorbatchev

19 août 1991. Il y a trente ans aujourd’hui. Je me souviens de cette journée comme si c’était hier. Fan de Mikhaïl Gorbatchev, malgré mon jeune âge et les admonestations de mon père qui ne voulait pas me voir devenir communiste, j’apprends au bulletin de nouvelles qu’un putsch est ourdi en URSS. Les chars d’assaut ont fait déambuler leurs chenilles dans Moscou et tout peut arriver. Mon héros (avec Reagan et Thatcher) est assigné à résidence dans sa demeure estivale en Crimée. Rien ne va plus dans mon univers. Je resterai rivé aux bulletins de nouvelles, téléphonant – à peu près à toutes les heures – à la salle de rédaction de mon quotidien local pour m’enquérir de l’évolution de la situation.

Gorbatchev m’a toujours fasciné. Et en ces jours où des corollaires sont inévitablement établis entre le retrait américain d’Afghanistan ordonné par le président Joe Biden et celui effectué par l’Armée rouge entre mai 1988 et février 1989 sous la gouverne de « Gorby », le dernier livre de Vladimir Fédorovski permet de mieux comprendre ce personnage adulé en Occident, mais clivant (c’est le moins que l’on puisse dire) chez lui.

Pour tout dire, Le Roman vrai de Gorbatchev (Flammarion) brosse un portrait tout en nuance d’un politicien d’exception. Avant d’endosser les habits du réformateur, le futur chef d’État devait grimper au mât de cocagne de la politique soviétique, ce qu’il sut faire avec brio en annotant avec flatterie les projets de discours de Brejnev ou en dégustant poisson et gâteau au fromage sous la véranda avec le chef du KGB – et futur numéro un soviétique – le redoutable Iouri Andropov.

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