11 Minutes to Recognize Israel

Harry S. Truman always ranked among my favorite presidents of the United States, if only because he made sure America was the first country to recognize the birth of the State of Israel on May 14, 1948. In his new book Saving Freedom: Truman, the Cold War, and the Fight for Western Civilization (HarperCollins), bestselling author and renowned TV personality (MSNBC) Joe Scarborough reiterates that the 34th president faced stern opposition from his Secretary of State George C. Marshall and his deputies, which “[…] led to an open conflict between the State Department and the White House.”  Although such a conflict is to be expected, I was surprised and amazed to read that it only took 11 minutes for the president to make his decision, against all odds.

Not much is written about Truman. Not enough in my humble opinion. After all, there is much more to the 34th President than the decision to use the bomb to end World War II. In Joe Scarborough’s words, he was “the most consequential foreign policy president of the past seventy-five years.”

Apart from showing tremendous courage in facing headwinds about Israel, he had previously been instrumental in blocking the Soviet Union’s advance in the Mediterranean area. Upon learning in February 1947 that Great Britain could no longer shoulder its global role because “[…] Hitler’s war machine wreathed that nation in everlasting glory, but exhausted its resources and its people”, the Truman administration had a choice to make. Revert to isolationism or espouse a leadership role in the world. Great Britain would pass the torch to the United States and Washington would undertake the mission of developing and implementing a policy to prevent Greece and Turkey from falling under the hammer and sickle.

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Ian Fleming et James Bond: tel père, tel fils

Dans Skyfall (le meilleur film de James Bond à mon humble avis), il y a une scène où 007 fausse compagnie aux mercenaires de Silva en empruntant un tunnel secret dissimulé dans la maison de son enfance. Au moment de s’y engouffrer, le mythique agent secret déclare : « j’ai toujours détesté cet endroit ». Cette déclaration se veut non seulement emblématique des sentiments du personnage, mais aussi de son créateur, Ian Fleming.

Dans l’enlevante biographie qu’il consacre au père de James Bond (Perrin), l’historien Christian Destremau permet au lecteur de constater à quel point le père et le fils littéraire partagent le même ADN. Amour des voitures, de la vitesse, des douches à l’eau chaude, des montagnes, caractères irrévérencieux et vie sexuelle bien assumée, voilà autant de traits donnés par Fleming à son emblématique personnage. Et j’oubliais que la mère de l’agent du MI6 est Helvète, tout comme celle de Fleming. Je laisserai aux psychologues le plaisir d’épiloguer sur la parenté entre les deux hommes, mais je peux facilement imaginer que l’auteur aurait rêvé de vivre les aventures de son héros. Après tout, n’est-ce pas là le but de la fiction?

Cela dit, n’importe quel amateur des questions de renseignement, aussi novice soit-il, aura tôt fait de constater que M. Bond détonne de manière très exubérante par rapport à la discrétion élémentaire requise de la part des manœuvriers de cet univers ombrageux. Rares doivent être ceux et celles qui raffolent d’attirer l’attention. Il n’est donc guère étonnant que le biographe écrive que « […] James Bond est pour une large part l’héritier des braves du SOE » (Special Operations Executive) – les légendaires services spéciaux créés par Churchill quelques semaines après son arrivée aux commandes en juillet 1940.

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Le Berlin de l’Orient

J’ai tellement apprécié la lecture de son précédent ouvrage Dans la tête de Xi Jinping que j’étais impatient de mettre la main sur le plus récent livre du sinologue, journaliste et auteur réputé François Bougon, Hong Kong, l’insoumise : De la perle de l’Orient à l’emprise chinoise (Tallandier).

L’auteur y brosse avec maestria un tableau historique fascinant de la relation entre Londres et ce territoire colonial aux portes de la Chine. C’est donc durant le règne du roi George III que l’empire britannique s’est d’abord intéressée à la péninsule qu’allait devenir Hong Kong. Le commerce de l’opium allait instrumentaliser une relation entre l’impérialisme et le « port parfumé » si convoité par l’Orient et l’Occident.

Si le commerce justifiait l’incursion de Londres dans cette partie du monde – après tout, il fallait bien que le soleil ne se couche jamais sur les aspirations commerciales et politiques de Londres – c’est la force des armes qui aura permis d’asseoir le tout. Que ce soit lors des deux Guerres de l’opium au milieu du 19e siècle ou pendant la Révolte des Boxers à la fin du même siècle, la puissance militaire permettait d’assurer la prédominance des intérêts britanniques devant un empire chinois chancelant. Quelques décennies plus tard, le drapeau japonais éclipsera le Union Jack le jour de Noël 1941. Sombre jour pour les Britanniques.

François Bougon rappelle qu’au sortir du conflit, un diplomate britannique prône «« qu’il serait très peu sage d’entretenir même l’idée de laisser tomber Hong Kong ». D’autant qu’il faut se préparer à l’émergence d’une Chine forte, placée dans les rangs des futurs vainqueurs de la guerre. » Le vieux lion Winston Churchill soutient naturellement cette position, à laquelle la République populaire de Chine naissante contribuera pour un certain temps, parce que la récupération de Hong Kong n’était pas une priorité à court terme. Pour Mao, il s’agit d’«une mission à long terme». On ne perdrait rien pour attendre…

Pour un temps, Hong Kong devient donc un « Berlin de l’Orient ». Les choses bougeront sous le règne de Deng Xiaoping, lequel coïncidera avec les années où Margaret Thatcher était locataire du 10 Downing Street. Malgré la victoire dans la Guerre des Malouines, les Britanniques n’ont plus l’avantage sur l’échiquier international devant Pékin et le pouvoir chinois n’a pas l’intention de se laisser damer le pion. Londres doit respecter l’obligation stipulée dans le bail de 100 ans signé en 1898 au sortir de la seconde Guerre de l’opium. Le compte à rebours est lancé pour la rétrocession de la mégalopole et le système politique instauré par les représentants de Whitehall sera éclipsé par les diktats de Pékin. À cet égard, le déroulement des pourparlers entre le Petit Timonier et la Dame de Fer tel que relaté par François Bougon est très éclairant.

La table est ainsi mise pour l’opposition aujourd’hui incarnée par les héritiers de cette tradition démocratique occidentale que les sbires de Pékin aimeraient bien voir s’évanouir devant leur agenda.  

Plusieurs personnages hauts en couleur font leur apparition sous la plume alerte et agréable de François Bougon. Des Écossais négociants d’opium James Matheson et William Jardine (au 19e siècle) au résistant Joshua Wong en passant par le pragmatique et fascinant Zhou Enlai et le célèbre écrivain Ernest Hemingway, le destin du territoire a toujours été forgé par des personnalités plus grandes que nature. Les Gurkhas, ces soldats d’élite britanniques, y font également une apparition lorsqu’ils sont appelés à contenir la violence sévissant sur le territoire dans les années 1960.

Pour tout dire, aucune page de cette brillante analyse n’est superflue. Entre les lignes, on peut facilement comprendre que, à l’heure où la puissance militaire est passée du côté chinois, seul le pragmatisme permettra à l’Occident de tirer son épingle du jeu dorénavant. Un peu comme Berlin durant la Guerre froide, il serait étonnant que les capitales occidentales veuillent faire entendre le bruit des bottes pour résoudre le dossier. Nous pourrons certes continuer à admirer ces jeunes fougueux qui défendent les thèses démocratiques devant le rouleau compresseur communiste, mais la balance du pouvoir semble maintenant être fermement du côté de Xi Jinping.

Il s’agit donc d’un livre à lire, et rapidement, par tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à la place de la Chine dans les affaires mondiales et au destin de la démocratie sur la planète. Cette dernière ne pourra être efficacement défendue que si nos gouvernants décident d’y investir les efforts nécessaires, notamment en prenant conscience que seule la force (principalement militaire) peut efficacement sauvegarder les principes démocratiques dans une confrontation avec un régime dont les valeurs sont aux antipodes. Toutes les discussions de salon, les banderoles et les bons souhaits ne peuvent équivaloir à une dissuasion sérieuse. Pékin ne le sait que trop bien.

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François Bougon, Hong Kong, l’insoumise : De la perle de l’Orient à l’emprise chinoise, Paris, Tallandier, 2020, 272 pages.

Malgré plusieurs démarches, il m’a été impossible d’obtenir un exemplaire de ce livre auprès du service de presse des Éditions Tallandier au Canada. Je suis néanmoins très reconnaissant envers Mme Isabelle Bouche, responsable des communications de la maison d’édition à Paris, de m’en avoir transmis une version électronique.

Les erreurs ne sont jamais orphelines

« La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline », affirmait le président John F. Kennedy. En prolongeant cette logique en attribuant une condition orpheline aux erreurs commises durant un conflit, une campagne, une entreprise ou un projet, on comprend un mieux pourquoi peu de livres sont mis en chantier pour explorer et détailler les échecs qui ont influencé le cours de l’histoire.

Dans un récent ouvrage regroupant 20 chapitres courts mais fascinants, les auteurs – des spécialistes en histoire militaire – expliquent les raisons ayant conduit à la rédaction des chapitres catalogués au rang des échecs que leurs planificateurs auraient sans doute voulu écrire autrement.

D’emblée, Les grandes erreurs de la Seconde Guerre mondiale (publié sous la direction des historiens chevronnés Jean Lopez et Olivier Wieviorka) a ravivé des souvenirs mémorables dans ma mémoire, puisque j’ai foulé le sol de plusieurs endroits décrits entre les couvertures. J’ai vu le hérisson tchèque indiquant l’endroit jusqu’où les troupes de la Wehrmacht ont avancé à Moscou, visité le domaine campagnard du Kent d’où Winston Churchill lançait des alertes relativement au péril de l’apaisement, été ébahi en sortant du train dans le bucolique village italien de Cassino de constater à quel point la prise du monastère portant le même nom avait dû relever d’une véritable mission impossible, déambulé dans les rues de Prague – capitale sacrifiée sur l’autel du manque de vision des dirigeants franco-britanniques en 1938, parcouru les couloirs souterrains où l’opération Dynamo fut orchestrée à Dover, marché sur le pont d’Arnhem – celui-là même que le maréchal Montgomery avait ordonné à ses troupes de capturer et vécu plusieurs mois à Varsovie en m’y imprégnant de la mémoire du soulèvement de 1944.

De manière frappante, les bévues détaillées sont souvent associées à une carence au niveau du renseignement. Dès le premier chapitre consacré à l’apaisement, sous la plume de la brillante historienne Raphaële Ulrich-Pier, on y apprend que:

« Avant Munich, par ailleurs, l’armée tchécoslovaque, bien organisée, avec un bon moral, disposait de solides fortifications dans la région des Sudètes : les Tchèques auraient pu fixer une partie non négligeable de la Wehrmacht, obligeant l’Allemagne à mener une guerre sur deux fronts si Paris puis Londres s’étaient portées au secours de Prague. »

Face à Hitler et sa horde brune, la partie était donc jouable avant que le monde ne s’embrase. Mais la volonté politique des décideurs en place était carencée par un aveuglement volontaire et le mirage de « la paix pour notre époque ». Si seulement Churchill avait été aux commandes… Mais il ne faut pas succomber aux sirènes de l’uchronie.

La cécité comporte aussi son lot d’adhérents et aura notamment causé la catastrophe (pour Moscou) de l’opération Barbarossa. Un autre épisode à ranger dans le même rayon fut l’insurrection de Varsovie à l’été 1944, puisque « la décision était fondée sur l’espérance hâtive que la Wehrmacht ne serait pas en mesure de contre-attaquer et d’arrêter l’offensive de l’Armée rouge. » Un calcul ne prenant aucunement en considération la capacité de rebondir des Allemands, du refus de Staline de secourir ses adversaires Polonais et l’incapacité des Alliés de forcer la main du maître du Kremlin. Autant de raison qui auraient conduit tout bon stratège à ne pas lancer les hostilités.

J’ai particulièrement apprécié le chapitre (il en a rédigé 3 pour ce livre) de Jean Lopez consacré au rembarquement de la British Expeditionary Force (BEF) à Dunkerque, à l’intérieur duquel le célèbre auteur nous apprend que, même s’il avait été un « coup dur, la perte d’une partie du BEF n’aurait pas été la catastrophe si complaisamment dépeinte. » De l’eau au moulin d’une réflexion à contre-courant de la trame de fond glorieuse associée au sauvetage des 338 000 soldats britanniques en français en mai-juin 1940 et entretenue avec respect et admiration dans les îles britanniques.

Mentionnons également qu’étant fasciné par le rôle de la Chine durant la Seconde Guerre mondiale – une contribution trop souvent ignorée – j’ai été captivé de lire Benoist Bihan à propos des erreurs commises par le Japon en envahissant la Chine à partir de 1937. Le régime de Tokyo et les dirigeants militaires n’avaient alors aucun buts de guerre précis, ni aucun « plan mûrement réfléchi ».

Les grandes erreurs de la Secondes Guerre mondiale se veut donc un ajout à la fois agréable et incontournable dans la bibliothèque de tout passionné d’histoire militaire, mais aussi de quiconque souhaite comprendre les ressorts de ces calculs qui peuvent souvent s’avérer tragiques. L’histoire militaire prodigue de nombreux enseignements applicables dans la vie de tous les jours, notamment dans la période difficile que l’humanité traverse actuellement.

J’oserais même dire que nous apprenons souvent plus des défaites (et des erreurs qui les engendrent) que des victoires. Elles ne sont jamais orphelines, parce qu’enfantées par des êtres humains dont les décisions sont orientées par leur tempérament, leur vision du monde, leurs expériences et les carences qui les accompagnent inévitablement. Nous en avons actuellement un exemple tristement nocif et tragique à la tête des États-Unis. Mais ça, c’est une autre histoire.

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Jean Lopez et Olivier Wieviorka (sous la direction de), Les grandes erreurs de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Perrin, 2020,320 pages.

Je tiens à remercier vivement Mme Marie Wodrascka des Éditions Perrin de m’avoir fourni une version du livre aux fins de la présente recension.

De Gaulle, cet indocile

DeGaulleCointet2Winston Churchill a toujours occupé les premières loges de ma passion de l’histoire. Sa relation avec Charles de Gaulle m’a toujours fasciné, notamment en raison des nombreuses similitudes entre ces deux grands : impulsivité, génie, mélancolie passagère, éloquence, sens de l’histoire, caractère rebelle et j’en passe.

Mais De Gaulle ne serait pas devenu De Gaulle sans juin 1940 et, dans une certaine mesure, sans Churchill. Au moment de l’Appel du 18 juin, les deux hommes se distinguent pourtant par une feuille de route bien différente. Jean-Paul Cointet, dans son fascinant livre De Gaulle : Portrait d’un soldat en politique résume que lorsque le Général effectue ses premiers pas dans les arcanes de Whitehall, le Britannique et le Français cumulaient respectivement « […] trente-cinq ans d’expérience politique, de l’autre un tout récent sous-ministre. »

C’est dire à quel point De Gaulle a été contraint de se dépasser et de lutter pour assurer non seulement les intérêts de la France combattante, mais également les siens sur le plan personnel et ce, même si les deux peuvent facilement apparaître comme ayant été identiques, tellement le militaire français incarnait pratiquement à lui seul le mouvement dont il avait pris la tête.

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FDR: The Fearless President

3DaysAtTheBrink_BretBaierI have always loved to read about FDR, one of my favorite Presidents. Being a fan of presidential libraries and having done some research in a few in the past, I have vivid memories of the time I spent at his inspiring Presidential Library at Hyde Park. I was therefore very interested in Bret Baier’s latest book, not only because it covers a period of contemporary history – World War II – for which I have an unquenchable intellectual thirst, but also because he dove into the presidential archives, a real treasure trove for anyone eager to fully understand the magnitude of the accomplishments of those larger than life Commanders in chief who lead America at crucial times.

The title of Bret Baier’s book Three Days at the Brink: FDR’s Daring Gamble to Win World War II refers to the Tehran Conference (1943), where the Big Three (FDR, Churchill and Stalin) agreed on the necessity to open a second front on the West – with Operation Overlord – to relieve some pressure on the Soviet troops, which occurred on June 6, 1944. But only a quarter of the book is devoted to the historic conference.

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Making James Bond Blush

TheForce_SaulDavidFew years ago, while visiting in Italy, I booked a talented guide to visit Monte Cassino and its vicinity. As I left the train, upon arriving in the bucolic town whose name is associated to one of the most famous battles of World War II, I was struck by the breathtaking landscape. Up above a steep mountain, the famous Benedictine Abbey lays towering over the surrounding valley.

I immediately wondered what kind of soldiers could conquer such a hostile environment and dislodge the Germans, ferociously guarding the impregnable summits forming the Winter Line set up to block the Allies on their way up North to the Eternal City, Rome.

Some years later and thanks to renowned military historian Saul David, I finally found the answer between the covers of the book The Force: The Legendary Special Ops Unit and WWII’s Mission Impossible. Assembled from scratch with Canadian and American soldiers in the summer of 1942 “for a top mission behind enemy lines”, the First Special Service Force was initially trained to operate in winter conditions with a new snow vehicle.

The mission of the unit soon became the object of turf wars and power plays between British and American top brass and politicians. While Churchill – who had a “”particular interest” in the Force” jealously fought toe and nails to reserve these exceptional warriors for an eventual foray in Norway (operation Jupiter), US Army chief of staff George Marshall considered such a venture to be a sideshow. The American warlord was certainly frustrated to exclude such a powerful tool from a vital theater of operations.

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De Gaulle et les grands

DeGaulleEtLesGrandsMa fascination envers le Général de Gaulle est une vocation tardive. Pour tout dire, j’ai commencé à m’intéresser à lui un beau jour de septembre 2014, alors que je me trouvais dans un salon de barbier londonien et que j’ai fait la rencontre d’un anglais francophile dont la mère avait été la secrétaire du grand homme pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette agréable discussion a déposé en moi un grain qui allait germer au fil du temps.

À l’approche du 50e anniversaire de la disparition de l’homme du 18 juin, les publications à son sujet ne manquent pas et les éditions Perrin nous choient avec plusieurs titres aussi invitants les uns que les autres.

À cet égard, le sympathique journaliste et historien Éric Branca a piqué ma curiosité avec son dernier livre, De Gaulle et les grands. Parce qu’il campe le Général dans ses relations avec les autres grandes pointures de l’histoire contemporaine. Admirateur de Ben Gourion et de Kennedy, fasciné par Mao, toujours curieux de lire ce que les auteurs ont à dire au sujet de Roosevelt et Staline et irréductible de Churchill, je ne pouvais laisser ce livre trop longtemps sur ma liste de titres « à lire ». Y plonger était une gourmandise à laquelle je ne voulais pas résister.

Les relations internationales faisant partie de mes sujets de prédilection, Éric Branca m’a permis de relever à quel point de Gaulle était un réaliste (le terme revient à plusieurs reprises entre les couvertures), un pragmatique dans tous les sens du terme. À témoin, la citation suivante : « J’aime mieux voir à la tête du Parti communiste, un homme qui gardera toujours accrochée aux fesses la casserole de sa désertion plutôt qu’un authentique résistant […]. » J’ai trouvé ça délicieux.

DeGaulleNixon
Le Général de Gaulle et le Président Nixon en 1969 (Source: Richard Nixon Foundation)

Mais de Gaulle était aussi un anticonformiste déclaré et assumé. C’est ainsi que l’homme d’État demeurait de glace devant les approches de Tito, puisque celui-ci était un usurpateur profitant des actions posées par « le vrai héros national », Draža Mihailović (que Tito fera liquider), celui « […] qui a fait perdre deux ou trois mois à la Wehrmacht au printemps 1941 (en utilisant les méthodes de la guérilla). Il a empêché les Allemands d’atteindre Moscou et Leningrad avant l’hiver. C’est peut-être lui qui a causé la perte de Hitler », selon le Général.

Ou encore la réponse du Général à son ambassadeur à Washington qui lui recommande de ne pas rencontrer le candidat à l’investiture républicaine en 1968, Richard Nixon, puisqu’on accorde à ce dernier bien peu de chances d’arriver premier au fil d’arrivée. Sur le télégramme apportant ce conseil, de Gaulle griffonne : « Je le recevrai donc. »

Je mentionne une dernière anecdote, probablement la plus savoureuse selon moi, au sujet de l’intervention du président français dans l’élection du successeur du pape Pie XII. Dès le lendemain du décès de celui-ci, il envoie l’avion présidentiel chercher l’ambassadeur français à Rome pour déterminer quel candidat répondra le mieux aux intérêts de l’Hexagone. C’est sur le patriache de Venise, le cardinal Roncalli, que se jette le dévolu de l’Élysée. Au dixième tour de scrutin, le parti français au Conclave parvient à faire pencher le résultat en faveur de celui qui deviendra le pape Jean XXIII. À lui seul, le chapitre consacré à la relation de de Gaulle avec l’initiateur du Concile Vatican II mériterait certainement un livre entier.

Chacun des chapitres du livre est rempli d’anecdotes similaires, qui viennent soutenir les affirmations de l’auteur quant aux principes géopolitiques et dispositions personnelles du Général.

Puisque ce pays effectue son ascension au rang de grande puissance, la relation entre de Gaulle et Mao représente un très grand intérêt actuellement. Je sais bien qu’il n’est pas évident de faire abstraction de la Covid-19, mais il serait peut-être approprié, en envisageant le long terme, de méditer ces paroles visionnaires du Général : « Un jour ou l’autre, peut-être plus proche qu’on ne croit, la Chine sera une grande réalité politique, économique et même militaire… » 50 ans plus tard, force est d’admettre que celui qui a couché cette formule sur papier avait très bien compris que les idéologies, qu’elles soient politiques ou commerciales, constituent une entrave à ce réalisme qui permet aux relations internationales de vivre dans un équilibre dont le monde a grand besoin. Plus que jamais.

Ce livre figure d’ores et déjà dans mon classement des meilleurs livres d’histoire. Parce qu’il dévoile comment un homme qui a toujours su que « le vrai courage est d’affronter les malheurs » a pris place parmi les grands. Incontestablement, de Gaulle figure parmi les grands, j’avancerais même parmi les plus grands.

Puisque le pragmatisme, le réalisme et le progressisme (à la Nixon et de Gaulle) sont des valeurs qui me rejoignent, Éric Branca a probablement fait naître un gaulliste en moi en nous offrant ce livre exceptionnel et opportun.

Sur ce, je vais maintenant placer L’ami américain : Washington contre de Gaulle 1940-1969 – un précédent livre de cet auteur – sur la liste des livres que je lirai prochainement. Je suis déjà impatient.

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Éric Branca, De Gaulle et les grands : Churchill, Hitler, Roosevelt, Staline, Tito, Adenauer, Jean XXIII, Houphouët-Boigny, Kennedy, Ben Gourion, Nasser, Nixon, Franco, Mao…, Paris, Perrin, 2020, 432 pages.

Je tiens à remercier sincèrement les Éditions Perrin de m’avoir offert un exemplaire du livre et pour leur amical soutien envers ce blogue.

Churchill et la Covid-19

ChurchillAndrewRoberts

La crise actuelle face à la Covid-19 fait en sorte que plusieurs d’entre nous peuvent non seulement profiter de notre isolement (involontaire mais salutaire) pour avaler les chapitres de ces livres fascinants qui nous tombent entre les mains, mais aussi pour chercher à établir – et c’est mon cas – des parallèles intéressants et inspirants avec le passé.

J’ai donc eu le plaisir de demander à l’historien et biographe britannique Andrew Roberts quelles étaient ses observations à savoir comment Sir Winston Churchill se comporterait dans la période que nous traversons actuellement. Il a donc rapidement et généreusement accepté que je reproduise ici, pour le bénéfice de mes lectrices et lecteurs, une traduction de mon cru d’une analyse très pertinente qu’il a justement signée à ce sujet il y a moins d’une semaine. J’espère que ce texte vous plaira et saura vous motiver dans la résistance à cette pandémie.

Churchill et la grippe

Les PDG et chefs d’entreprise sont actuellement appelés à prendre des décisions qui auront des conséquences potentielles de vie ou de mort. Andrew Roberts explore les pandémies qui ont façonnées Winston Churchill et les leçons que nous lègue son leadership.

Le seul poème que Winston Churchill ait écrit au cours de sa longue vie était intitulé « Influenza ». Il portait sur l’épidémie qui ravageait l’Asie et l’Europe et qui a finalement terrassé un million de vies humaines entre 1889 et 1890. Il avait alors quinze ans et les douze vers de son ouvrage avaient été publiés dans le journal de son école, The Harrovian. En voici les premiers vers:

Ô comment dois-je relater ses combats
Ou mesurer la somme incalculable
Des maux qu’elle a causés
De la lumineuse terre céleste de Chine 
Jusqu’aux sables assoiffés de l’Arabie
Elle a voyagé avec le soleil 

Dans chacune des strophes suivantes, Churchill avait ensuite suivi la trace géographique de la maladie vers l’ouest jusqu’à ce qu’elle atteigne la Grande-Bretagne, dans un mélange de rimes juvéniles (« Jusque dans les sombres plaines de Sibérie / Où les exilés russes peinés en chaînes ») et des éclairs occasionnels d’un genre linguistique vivant (« Fléau vil et insatiable », « Dont la main répugnante et la cruelle morsure / Dont le souffle empoisonné et l’aile flétrie ») qui devaient être entendus à nouveau six décennies plus tard lorsque Churchill sera aux commandes du pouvoir en temps de guerre.

Dans l’avant-dernière strophe du poème, l’épidémie s’était estompée :

Son pouvoir létal s’est essoufflé
Et avec les vents favorables du printemps
(Bienheureuse est la période que j’évoque)
Elle a quitté notre mère-patrie

Avant que la Covid-19 ne quitte nos frontières, y a-t-il quelque chose que nous puissions apprendre de la geste churchilienne au sujet de la meilleure réponse que nous pourrions apporter à cette crise?

Parfois sans succès, certains dirigeants ont déjà tenté de s’inspirer de Churchill dans la crise actuelle.

Parfois sans succès, certains dirigeants ont déjà tenté de s’inspirer de Churchill dans la crise actuelle. La BBC rapportait que le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, « citait Churchill » dans son allocution à la population italienne quand il déclarait que: « Nous vivons notre heure la plus sombre, mais nous allons surmonter la crise. » En fait, Churchill évoquait la « plus belle heure » de la Grande-Bretagne dans son grand discours du 18 juin 1940, alors que Darkest Hour (l’heure la plus sombre) était plutôt le titre du film de Gary Oldman à son sujet.

Au cours de sa vie, Churchill a pu observer plusieurs grippes et épidémies pseudo-grippales. Pendant la période de la grippe espagnole de 1917-19, il avait d’abord occupé le poste de Secrétaire d’État aux Munitions, avant d’être appelé à servir en tant que ministre de la Guerre. Catharine Arnold, auteure de Pandemic 1918, relate qu’au cours des 25 premières semaines de cette horrible pandémie, pas moins de vingt-cinq millions de personnes en sont mortes. La maladie a fini par terrasser plus de cinquante millions de personnes et a peut-être même fauché jusqu’à cent millions de vies à travers le monde, c’est-à-dire beaucoup plus que les victimes du conflit mondial cataclysmique qui l’a chevauchée chronologiquement.

La grippe – que les « fausses nouvelles » alliées attribuaient dans leur propagande à un phénomène délibérément développé par des scientifiques allemands, de la même manière que la propagande allemande blâmait les scientifiques alliés – est devenue particulièrement virulente dans les endroits où la guerre causait déjà la malnutrition. Il est une statistique remarquable que des 116 516 militaires américains tombés au combat durant la Première Guerre mondiale, pas moins de 63 114 (54,2%) sont décédés de la maladie (principalement la grippe espagnole), tandis que 53 402 (45,8%) sont tombés sur les champs de bataille.

« Les découvertes de la science de la guérison doivent profiter à tous. Il s’agit là d’une évidence. Tout simplement parce qu’elle incarne l’ennemi, la maladie doit être combattue, qu’elle mine l’individu le plus pauvre ou le plus riche ; on doit s’y attaquer de la même manière que les sapeurs mobiliseraient tous leurs efforts à combattre les flammes, qu’elles s’attaquent à la plus humble des maisonnettes ou à la demeure la plus cossue. »

 Winston Churchill

 Discours au Royal College of Physicians, le 2 mars 1944

Le sous-titre que Laura Spinney a choisi pour son livre Pale Rider est « La grippe espagnole de 1918 et comment elle a transformé le monde ». Dans son ouvrage, elle explique comment la maladie avait été porteuse d’effets politiques, culturels et sociaux incroyablement puissants dans le monde de l’après-guerre, dans des sociétés encore sous le choc de l’Armageddon militaire. Elle lui attribue même l’ascension du grand adversaire de Churchill, Mahatma Gandhi, et du mouvement nationaliste indien, notamment en raison du fait que des millions de personnes ont succombé à la grippe dans ce pays, un fléau que les autorités britanniques n’avaient pas été en mesure de contenir.

« Nous vivons une période périlleuse », écrivait Churchill à Sir Thomas Inskip, le ministre de la Coordination de la défense, dans une lettre de janvier 1937 au sujet du programme de réarmement nazi. Plutôt qu’à la menace allemande, Churchill faisait référence à la grippe dont souffrait Inskip. Il enjoignait le secrétaire d’Inskip de ne pas lui montrer la lettre avant qu’il ne soit rétabli. « J’espère que vous vous assurerez de prévoir les périodes de convalescence nécessaires. Toute ma famille a été frappée par ce fléau mineur et un certain nombre de jours de repos complets et libres de tout travail est absolument nécessaire pour une récupération parfaite. Jusqu’à présent, j’ai survécu et si j’en réchappe, je l’attribuerai à une bonne conscience ainsi qu’à une bonne constitution. » L’épidémie de 1937 était en effet mineure par rapport aux éclosions antérieures. Cependant, bien qu’une bonne constitution ait pu en effet s’avérer utile pour atténuer les effets du virus, il existe peu de preuves épidémiologiques pour suggérer qu’une bonne conscience ait été utile.

Sir Patrick Vallance, conseiller scientifique en chef du gouvernement, déclarait que, compte tenu de son étendue, si la Grande-Bretagne s’en sortait avec seulement vingt mille décès causés par la Covid-19, comparativement aux huit mille qui succombent normalement de la grippe à chaque année, ce serait « un bon résultat », tout bien considéré. Il avait naturellement raison. Il est bénéfique de rappeler que la Grande-Bretagne a cependant pleuré pas moins de 19 240 décès le premier jour de l’offensive de la Somme, le 1er juillet 1916. La bataille devait se poursuivre pendant encore cinq mois. Churchill la dénonçait comme étant une perte de vie abominablement importante, et ce, en comparaison de la quantité minime de terrain gagné. Il y eut également plus de 38 000 blessés ce jour-là. En comparaison, ceux et celles qui survivront à la Covid-19 s’en sortiront indemnes, sans perdre les membres et les organes affectés suite aux combats qui faisaient rage sur le front occidental [pendant la Première Guerre mondiale].

Comprenez bien que personne n’est déprimé dans cette demeure. Nous ne sommes pas intéressés par des scénarios de défaite : ils sont inexistants. – la Reine Victoria

En 1940, Churchill avait fait placer une carte sur la table du bunker du Cabinet de guerre à Whitehall. Elle y est toujours exposée dans les Churchill War Rooms. La carte consistait en une citation extraite de la lettre envoyée par la reine Victoria à Arthur Balfour pendant la Black Week (semaine noire) – la pire semaine de la guerre des Boers, en décembre 1899 – et qui se lisait comme suit: « Comprenez bien que personne n’est déprimé dans cette demeure. Nous ne sommes pas intéressés par des scénarios de défaite : ils sont inexistants. » À l’heure où les foyers du pays s’isolent face à la Covid-19, il y aurait pire devise à adopter.

Les scientifiques devraient être omniscients et non omnipotents. – Winston Churchill

La fille de Churchill, Mary Soames, me racontait un jour qu’il ne fallait jamais supposer de « ce que papa aurait pensé ou dit » à propos d’une situation ou d’un phénomène survenu après son décès, survenu en janvier 1965. Inutile de faire preuve d’une imagination très fertile pour deviner que sa réponse à la Covid-19 aurait été – fidèle à son habitude – résolue, éclairée par les scientifiques sans jamais être dominée par eux. « Les scientifiques devraient être omniscients et non omnipotents », affirmait-il un jour. C’est donc une très bonne chose que notre Premier ministre [Boris Johnson] soit un admirateur – en fait un biographe – de Churchill.

Pour affronter le long terme qui nous attend, les gens doivent être remplis d’espoir. – Winston Churchill

Alors que PDG et cadres supérieurs doivent prendre des décisions qui auront des conséquences bouleversantes pour leurs employés, il existe une autre citation, cette fois extraite du grand discours de Churchill prononcé le 14 juin 1940, qui pourrait leur être utile, une fois adaptée aux exigences qui prévalent en temps de paix, comparativement à un contexte de guerre.

« Pour affronter le long terme qui nous attend, les gens doivent être remplis d’espoir », de déclarer Churchill à la Chambre des communes, seulement dix jours après que les nazis eurent forcé le Corps expéditionnaire britannique à évacuer le continent à Dunkerque. « La tragédie va-t-elle se répéter? Que non! Ce n’est pas la fin de l’histoire. Les astres proclament la délivrance de l’humanité. Il ne sera pas si facile d’entraver le progrès des peuples. Les lumières de la liberté ne s’éteindront pas si facilement. Mais le temps presse. Chaque mois qui s’écoule s’ajoute à la longueur et aux périls de la route à parcourir. L’union fait la force. Divisés, nous tombons. La division cause notre perte et contribue au retour de l’Âge des ténèbres. L’union nous permettra de sauver et guider le monde. »

Andrew Roberts est l’auteur de Churchill: Walking with Destiny (dont la version française sera publiée chez Perrin à la fin du mois d’avril). Il est également le Roger & Martha Mertz Visiting Reader à la Hoover Institution de l’Université de Stanford. Son épouse, Susan Gilchrist, est présidente du groupe Global Clients au sein du Brunswick Group.

Traduit et reproduit avec l’aimable permission de l’auteur.

Source : https://www.brunswickgroup.com/churchill-flu-pandemic-i15478/

Face à la Covid-19, la peur généralisée peut être transmuée en courage de masse, selon Antony Beevor

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Sir Antony Beevor, photographié dans son atelier d’écriture (source: The Times (Londres))

Ça faisait longtemps que j’y pensais, mais j’ai plongé ce matin.

J’ai écrit à l’un de mes historiens favoris, le très réputé Sir Antony Beevor, pour lui demander s’il accepterait de répondre à quelques questions pour ce blogue au sujet de sa perception de la crise que traverse l’humanité en raison de la Covid-19.

Sollicité de toutes parts par les médias britanniques et internationaux, Sir Antony était dans l’impossibilité, et c’est fort compréhensible, d’acquiescer à ma demande. Mais il m’a tout de même suggéré et permis de traduire et publier le contenu d’une tribune qu’il signait dimanche dernier dans le grand quotidien londonien The Mail on Sunday.

Pour ceux et celles qui sont à la recherche de suggestions pour de bonnes lectures durant cette période d’isolement involontaire, je me permets d’ailleurs de rappeler que Sir Antony est l’auteur des classiques Ardennes 1944, Arnhem et, plus récemment, d’une réédition de son fameux Stalingrad. Je suis d’ailleurs en train de lire le troisième, que je recenserai ici prochainement.

Voici donc, sans plus tarder, le fruit de sa réflexion devant la situation présente.

JE CRAINS QUE L’HUMANITÉ SOIT À UN POINT TOURNANT DE SON HISTOIRE. CE N’EST PAS LE MOMENT DE RECULER DEVANT DES SOLUTIONS DRASTIQUES (cliquez ici pour la version originale anglaise)

Par ANTONY BEEVOR

Une analyse sincère et profondément troublante, sous la plume de l’un des plus éminents historiens britanniques…

Les dirigeants européens ont commencé à établir des parallèles entre la crise de la Covid-19 et un état de guerre. Le terme en lui-même fait instinctivement penser à la Seconde Guerre mondiale.

Après moins d’une semaine, les dirigeants européens ont commencé à établir des parallèles entre la crise de la Covid-19 et un état de guerre. Le terme en lui-même fait instinctivement penser à la Seconde Guerre mondiale. Ils se souviennent peut-être de slogans appelant à rester calme et à continuer comme si de rien n’était, mais comme le Premier ministre [Boris Johnson] nous l’a rappelé, nous devons également commencer à penser aux nombres possibles de victimes. Il l’a souligné subtilement au début, affirmant simplement que de nombreuses familles « perdraient prématurément des êtres chers. »

Nous n’avons pas encore mesuré l’ampleur de la menace, malgré le fait qu’on nous ait indiqué quelques chiffres. Si les taux d’infection estimés et les taux de mortalité prévus actuellement sont fondés, il en découle que, sans intervention, le nombre de décès dans certains pays sera beaucoup plus élevé que le nombre de victimes enregistré pendant la Seconde Guerre mondiale.

La Seconde Guerre mondiale

Un rapport récent de l’Imperial College évalue que 81% de la population britannique pourrait être infectée, ce qui équivaudrait à 53,6 millions de cas. Parmi ceux-ci, l’Imperial College prévoit un taux de mortalité de 0,9%, de sorte que nous pourrions nous attendre à environ un demi-million de morts – un chiffre énorme.

Bien sûr, tous ces chiffres sont encore théoriques et les différentes combinaisons d’intervention à travers des degrés de distanciation sociale et d’isolement sur deux ans devraient réduire considérablement le bilan final, mais le vrai problème est que, comme le reconnaît l’Imperial College : « De très grandes incertitudes subsistent. »

En décembre 2016, Sally Davies, alors médecin-chef de la santé publique du gouvernement, admettait qu’après l’exercice Cygnus, une opération de planification d’urgence étalée sur trois jours pour une pandémie similaire à la Covid-19, on avait finalement jeté la serviette. « Il est devenu évident que nous ne pouvions composer avec le surplus de cadavres », se décourageait-elle.

Les données avec lesquelles les spécialistes travaillaient n’ont pas été révélés, mais comment les autorités médicales de ce pays ou de tout autre pays pourraient-elles disposer de plus d’un demi-million de cadavres, sauf par enterrements de masse dans des fosses pour la peste ou la crémation de masse? Et quelle serait la réaction du public? L’opération Cygnus était au moins prémonitoire, en sonnant l’alarme quant à la pénurie critique de ventilateurs pour suffire à la demande, mais peu de choses semblent avoir été faites pour y donner suite. Nous disposons d’un nombre total de 5 000, alors qu’on évalue que 60 000 à 100 000 pourraient être nécessaires en période d’hospitalisation maximale.

On estime que l’épidémie de grippe espagnole a infecté au moins 500 millions de personnes en 1918-1919, soit environ un tiers de la population mondiale. Les estimations des décès varient considérablement, de 17 millions à 100 millions, ce qui est beaucoup plus que le nombre total de décès au cours de la Première Guerre mondiale à elle seule.

Impossible de blâmer les dirigeants politiques d’avoir comparé la situation actuelle à un état de guerre, et ce, afin que les populations, toujours réticentes à mesurer l’ampleur de la menace, soient confrontées à la gravité de la situation.

On peut noter avec une amère ironie que cette crise éclate au moment même où nous approchons du 75e anniversaire du Jour de la victoire, célébrations qui devront également être annulées. Impossible de blâmer les dirigeants politiques d’avoir comparé la situation actuelle à un état de guerre, et ce, afin que les populations, toujours réticentes à mesurer l’ampleur de la menace, soient confrontées à la gravité de la situation. Il n’en demeure pas moins que la Seconde Guerre mondiale est devenue le point de référence dominant de presque toutes les crises et tous les conflits.

Dans les périodes turbulentes, nous mesurons l’importance de comprendre. Nous fouillons donc dans le passé, à la recherche d’un modèle, mais l’histoire n’est jamais un mécanisme de prévision. Et, dans ce cas, nous utilisons la rhétorique de guerre uniquement comme métaphore. L’ennemi n’est pas un autre pays, qui pourrait nous unifier à l’échelle nationale, mais une menace totalement invisible, laquelle pourrait donc s’avérer beaucoup plus clivante.

La possibilité de nous mesurer à ce qui devrait être une menace commune n’est certainement pas améliorée par la manière dont les alliances traditionnelles, y compris celle qui est sortie victorieuse de la Seconde Guerre mondiale, ont été jetées aux orties dans de nombreux pays.

Une coopération internationale est cependant nécessaire, si l’on veut contrôler l’infection et nous assurer que l’économie mondiale puisse survivre sous quelque forme que ce soit au lendemain de la crise.

Cela fait partie d’un réflexe nationaliste contre les effets de la mondialisation. Nous assistons même à une guerre de mots entre la Chine et les États-Unis, portant sur la responsabilité de la pandémie, Donald Trump qualifiant la Covid-19 de « virus chinois » et les Chinois essayant de faire porter le blâme aux militaires américains qui auraient introduit l’infection à Wuhan.

Une coopération internationale est cependant nécessaire, si l’on veut contrôler l’infection et nous assurer que l’économie mondiale puisse survivre sous quelque forme que ce soit au lendemain de la crise.

À ce stade-ci, des questions encore plus importantes se posent.

Sommes-nous, en fait, en train de vivre un moment de vérité, un tournant fondamental dans l’histoire du monde? Sommes-nous confrontés à une « tempête parfaite » assortie de crises médicales, environnementales et économiques qui se conjuguent? Les effets météorologiques extrêmes qui se sont manifestés au cours des 12 derniers mois, de la fonte accélérée des glaciers, des tempêtes féroces et des incendies catastrophiques survenus en Australie, marquent un point de bascule qui ne peut être ignoré, même à l’heure où nous sommes préoccupés par la Covid-19.

Pour réduire sérieusement les émissions de carbone à travers le monde, devons-nous évoluer vers un régime de rationnement énergétique – une forme de « socialisme de guerre » en quelque sorte? Une étude très récente de l’Université de Leeds couvrant 86 pays a apparemment établi qu’en matière de transport, les dix pour cent les plus riches de la population utilisent 187 fois plus de carburant que les dix pour cent qui se trouvent parmi les plus pauvres. De tous les vols aériens effectués par les Britanniques, seulement 15% de la population se retrouve à la porte d’embarquement de 70% d’entre eux.

Ces dernières années, certains ont déjà proposé un système à l’intérieur duquel les mieux nantis devraient acheter des miles aériens aux plus démunis, s’ils souhaitent dépasser leur propre quota. Cela contribuerait modestement à la réduction des inégalités.

Le paradoxe est frappant. Une forme extrême de socialisme a été rejetée par une forte majorité d’électeurs ayant voté lors du scrutin général de l’année dernière. Confronté à une pléthore de crises, le nouveau gouvernement conservateur devra probablement envisager de nombreuses mesures désagréables, y compris une nationalisation à grande échelle.

Le paradoxe est frappant. Une forme extrême de socialisme a été rejetée par une forte majorité d’électeurs ayant voté lors du scrutin général de l’année dernière. Confronté à une pléthore de crises, le nouveau gouvernement conservateur devra probablement envisager de nombreuses mesures désagréables, y compris une nationalisation à grande échelle. L’histoire est riche de tels exemples. Pendant la Première Guerre mondiale, le gouvernement du Kaiser en Allemagne a été contraint d’introduire la forme la plus extrême de socialisme de guerre en Europe, et ce, à l’encontre de tous ses instincts réactionnaires. On limitait même le nombre de paires de bottes que chaque personne pouvait posséder.

Contrairement à ces pays où trône l’ethos d’un État complètement centralisateur, nous avons depuis longtemps, dans ce pays, une réaction instinctive aux contrôles gouvernementaux excessifs. La plupart des historiens sont d’avis que cela remonte au 17ème siècle et à la domination des majors-généraux sous Cromwell et le protectorat.

Pourtant, dans les deux guerres mondiales – en 1914 avec la Defence of the Realm Act et en 1939 avec la Emergency Powers Act – la grande majorité de la population britannique s’est mobilisée pour soutenir des mesures draconiennes.

L’histoire n’est peut-être pas un mécanisme de prédiction, comme je l’ai mentionné, mais elle fournit au moins certains indicateurs des conséquences auxquelles nous sommes susceptibles d’être confrontés dans un avenir relativement proche. Ce n’est pas le temps de flancher lorsque vient le temps d’en tenir compte. Il est difficile de mesurer les effets de la pandémie de la grippe espagnole sur les revenus, en raison de fait que la majeure partie de la population active servit sous les drapeaux ou travaillait dans des industries de guerre pendant une partie de la période. Mais à en juger par la peste noire, même un nombre relativement restreint de victimes augmenterait considérablement le coût de la main d’œuvre et déclencherait ainsi une poussée inflationniste.

Naturellement, les survivants moins bien rémunérés qui recevraient des augmentations de salaires importantes n’y verraient rien de mal. Nous pouvons cependant être raisonnablement convaincus que les prix de l’immobilier vont chuter, à la fois en raison de la chute désastreuse des cours sur les marchés financiers, mais aussi parce que le nombre de décès allégera presque certainement la pression sur le logement.

Dans tous les cas, la nature de la crise est telle que l’ensemble de l’ordre économique international sera transformé par les conséquences.

Les faillites d’entreprises et individuelles sont appelées à monter en flèche. Les compagnies d’assurance seront certainement en danger. (Sans aucun doute, seuls les avocats bénéficieront de la répartition des responsabilités.) Ce qui est peut-être encore pire, c’est que de nombreuses études révèlent que la grande majorité de la population ne dispose pratiquement d’aucun coussin financier pour survivre même à une période de chômage relativement courte. De nombreux gouvernements européens ont pris l’engagement d’apporter de l’aide, mais il y a des limites à ce que tout gouvernement peut faire. Aurons-nous enfin recours à un revenu universel de base? Dans tous les cas, la nature de la crise est telle que l’ensemble de l’ordre économique international sera transformé par les conséquences.

On peut également s’attendre à une hausse de la criminalité. D’un côté, vous pourriez avoir des gens désespérés décidant d’ignorer la loi, peut-être même de pénétrer dans des magasins de plongée pour obtenir des réservoirs d’oxygène pour aider un parent malade, jusqu’aux criminels professionnels profitant du fait que les services d’urgence sont débordés. Les escrocs et les voleurs sont déjà au travail, faisant du porte-à-porte pour proposer de faux tests de coronavirus comme méthode d’entrée. Les cambrioleurs s’en donneront à cœur joie, sachant que même si quelqu’un appelle la police lorsque les systèmes d’alarme se déclencheront, rien ne se produira. La police a malheureusement annoncé les limites de son action, en déclarant qu’elle ne répondrait qu’aux urgences où la vie est en danger.

Devant autant de préoccupations, nous ne devons pas gommer la crise environnementale du réchauffement mondial qui se produit simultanément. À mesure que les migrations augmenteront à partir de régions devenues inhabitables, ses conséquences se feront sentir localement, mais surtout internationalement. L’Europe ne peut survivre sous quelque forme que ce soit sous sa forme démocratique actuelle, si elle est ciblée par des vagues de migrants encore plus importantes en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient.

La menace de conflits portant sur les sources d’eau augmente, tandis que la Région du pourtour Pacifique, qui dépend de la pêche, fait déjà face à une pénurie de vie marine à mesure que les océans se réchauffent.

Ceux d’entre nous qui sont âgés de 70 ans et plus et qui sommes reconnus comme étant les plus menacés par la Covid-19 doivent affronter cette loterie avec autant de bonne grâce que possible. Mais ma plus grande préoccupation est pour nos enfants et leur génération. Leur vie sera peut-être encore plus bouleversée que celle des contemporains de mon père pendant la Seconde Guerre mondiale, lesquels ont sacrifié six ans de leur jeunesse.

Otto von Bismarck déclarait un jour cyniquement que la seule chose que nous apprenons de l’histoire, c’est que personne n’en retient rien.

Mais nous pouvons sûrement tirer une leçon très importante de la Seconde Guerre mondiale. La plus grande menace à laquelle nous sommes confrontés est la fragmentation sociale face au danger existentiel. Avec un leadership solide, comme Churchill l’a démontré pendant la Seconde Guerre mondiale, la peur généralisée peut être transmuée en courage de masse.

Antony Beevor est l’auteur de La Seconde Guerre mondiale, publié chez Calmann-Lévy (2012).

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Version originale : Mail on Sunday, dimanche le 22 mars 2020, pages 20-21. Reproduit avec la généreuse permission de l’auteur.