China’s Role and Image in the Era of Covid-19

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Professor Kerry Brown (source The Diplomat)

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In light of the current crisis about Covid-19, Professor Kerry Brown, one of the world’s most renowned specialist on China who is also a biographer of Xi Jinping and who serves as Director of the Lau China Institute at King’s College London has accepted to respond to a few questions. Here is the content of this written interview.

Professor Brown: many sincere thanks for accepting to receive the following questions for my blog.

 I’ve read the fascinating article you wrote with Ruby Congjiang Wang about China and the Coronavirus in Asian Affairs. This is an extremely timely topic these days.

One thing we have learned in this current chaotic situation: we all have to become much more attuned and knowledgeable about each other before we end up simply shouting past each other and making things even worse.  

In the article, you write that China’s image is damaged in the West. Just today (May 13th), a Canadian poll was released detailing that “More than four-in-five (85%) Canadians say the Chinese government has not been honest about what has happened in its own country.” Since China wants to be considered and respected as a world power, it cannot tolerate that its prestige be tarnished. What will Beijing do to correct that situation? Do you think they might try to mount a PR campaign or any sort of outreach operation to reverse that trend?

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Chinese President Xi Jinping (source: CNBC)

It was always going to be hard for a country with China’s political system, its cultural, social and historical differences with the outside world, and its quite specific world view informed by its own complex, often fragmented history to be able to speak easily to the world at a time when its economy is growing more and more important. COVID19 has just made this challenge even harder. It has deepened some of the issues that were already there, and showed that in the US, Canada, etc, a combination of unfamiliarity towards China along with the speed with which China has come to people’s attention has at the very least proved disorientating. This is exacerbated by the ways in which China itself undertakes messaging – something which is often heavy handed, and ill adapted to the sort of audiences in the West it is aimed at. Everyone has to have a rethink about where things are going. Beijing’s messaging needs to fundamentally change – probably the reason behind the government accepting an investigation at some point of the spread of the pandemic, and the stress at the late May National People’s Congress on the need for co-operation. But as the world moves into addressing the massive economic impact of the virus, rhetoric needs to move to actions, and to seeing what sort of collaboration and co-operation is going to be possible. One thing we have learned in this current chaotic situation: we all have to become much more attuned and knowledgeable about each other before we end up simply shouting past each other and making things even worse.

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FDR was a role model for Vladimir Putin

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LA VERSION FRANÇAISE SUIT

After reading his insightful, well-written and gripping book about President Vladimir Putin, I asked Professor Mark Galeotti if he would accept to answer a few questions for this blog. He swiftly agreed and I’m very grateful for the generosity of his time. Here is the content of our exchange.

Many sincere thanks Pr. Galeotti for accepting to respond to a few questions for my blog.

His very privacy means we all get to imagine our own personal Putin…

PutinMarkGaleottiOn page 22 of your excellent book about President Putin, you write “If people think you are powerful, you are powerful.” On page 53, you refer to “purposeful theatricality”. In your book, Putin doesn’t come across as a bad person. Is there an important difference between the public and private persona of the Russian President? How is Mr. Putin different in private than what he shows in public?

The thing is that we really have very little sense of the true private self of Vladimir Putin: he absolutely protects that side of his life, and instead what we see is a guarded and carefully managed public persona. I think that for all the opulence of his lifestyle – the palaces, the personal staff, the thousand-dollar tracksuits – he is actually something of a lonely and distant figure, now almost trapped within the public persona, but this is very much my own imagining. In a way, that’s the point: his very privacy means we all get to imagine our own personal Putin…

On page 75, you debunk the notion that Vladimir Putin is some kind of social conservative (he notably upholds abortion rights), arguing that he is a pragmatist first. This notion is unfortunately not widely known in the West. Why do you think observers and commentators still hold to the notion that he is some kind of conservative ideologue?

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De Gaulle et les grands

DeGaulleEtLesGrandsMa fascination envers le Général de Gaulle est une vocation tardive. Pour tout dire, j’ai commencé à m’intéresser à lui un beau jour de septembre 2014, alors que je me trouvais dans un salon de barbier londonien et que j’ai fait la rencontre d’un anglais francophile dont la mère avait été la secrétaire du grand homme pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette agréable discussion a déposé en moi un grain qui allait germer au fil du temps.

À l’approche du 50e anniversaire de la disparition de l’homme du 18 juin, les publications à son sujet ne manquent pas et les éditions Perrin nous choient avec plusieurs titres aussi invitants les uns que les autres.

À cet égard, le sympathique journaliste et historien Éric Branca a piqué ma curiosité avec son dernier livre, De Gaulle et les grands. Parce qu’il campe le Général dans ses relations avec les autres grandes pointures de l’histoire contemporaine. Admirateur de Ben Gourion et de Kennedy, fasciné par Mao, toujours curieux de lire ce que les auteurs ont à dire au sujet de Roosevelt et Staline et irréductible de Churchill, je ne pouvais laisser ce livre trop longtemps sur ma liste de titres « à lire ». Y plonger était une gourmandise à laquelle je ne voulais pas résister.

Les relations internationales faisant partie de mes sujets de prédilection, Éric Branca m’a permis de relever à quel point de Gaulle était un réaliste (le terme revient à plusieurs reprises entre les couvertures), un pragmatique dans tous les sens du terme. À témoin, la citation suivante : « J’aime mieux voir à la tête du Parti communiste, un homme qui gardera toujours accrochée aux fesses la casserole de sa désertion plutôt qu’un authentique résistant […]. » J’ai trouvé ça délicieux.

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Le Général de Gaulle et le Président Nixon en 1969 (Source: Richard Nixon Foundation)

Mais de Gaulle était aussi un anticonformiste déclaré et assumé. C’est ainsi que l’homme d’État demeurait de glace devant les approches de Tito, puisque celui-ci était un usurpateur profitant des actions posées par « le vrai héros national », Draža Mihailović (que Tito fera liquider), celui « […] qui a fait perdre deux ou trois mois à la Wehrmacht au printemps 1941 (en utilisant les méthodes de la guérilla). Il a empêché les Allemands d’atteindre Moscou et Leningrad avant l’hiver. C’est peut-être lui qui a causé la perte de Hitler », selon le Général.

Ou encore la réponse du Général à son ambassadeur à Washington qui lui recommande de ne pas rencontrer le candidat à l’investiture républicaine en 1968, Richard Nixon, puisqu’on accorde à ce dernier bien peu de chances d’arriver premier au fil d’arrivée. Sur le télégramme apportant ce conseil, de Gaulle griffonne : « Je le recevrai donc. »

Je mentionne une dernière anecdote, probablement la plus savoureuse selon moi, au sujet de l’intervention du président français dans l’élection du successeur du pape Pie XII. Dès le lendemain du décès de celui-ci, il envoie l’avion présidentiel chercher l’ambassadeur français à Rome pour déterminer quel candidat répondra le mieux aux intérêts de l’Hexagone. C’est sur le patriache de Venise, le cardinal Roncalli, que se jette le dévolu de l’Élysée. Au dixième tour de scrutin, le parti français au Conclave parvient à faire pencher le résultat en faveur de celui qui deviendra le pape Jean XXIII. À lui seul, le chapitre consacré à la relation de de Gaulle avec l’initiateur du Concile Vatican II mériterait certainement un livre entier.

Chacun des chapitres du livre est rempli d’anecdotes similaires, qui viennent soutenir les affirmations de l’auteur quant aux principes géopolitiques et dispositions personnelles du Général.

Puisque ce pays effectue son ascension au rang de grande puissance, la relation entre de Gaulle et Mao représente un très grand intérêt actuellement. Je sais bien qu’il n’est pas évident de faire abstraction de la Covid-19, mais il serait peut-être approprié, en envisageant le long terme, de méditer ces paroles visionnaires du Général : « Un jour ou l’autre, peut-être plus proche qu’on ne croit, la Chine sera une grande réalité politique, économique et même militaire… » 50 ans plus tard, force est d’admettre que celui qui a couché cette formule sur papier avait très bien compris que les idéologies, qu’elles soient politiques ou commerciales, constituent une entrave à ce réalisme qui permet aux relations internationales de vivre dans un équilibre dont le monde a grand besoin. Plus que jamais.

Ce livre figure d’ores et déjà dans mon classement des meilleurs livres d’histoire. Parce qu’il dévoile comment un homme qui a toujours su que « le vrai courage est d’affronter les malheurs » a pris place parmi les grands. Incontestablement, de Gaulle figure parmi les grands, j’avancerais même parmi les plus grands.

Puisque le pragmatisme, le réalisme et le progressisme (à la Nixon et de Gaulle) sont des valeurs qui me rejoignent, Éric Branca a probablement fait naître un gaulliste en moi en nous offrant ce livre exceptionnel et opportun.

Sur ce, je vais maintenant placer L’ami américain : Washington contre de Gaulle 1940-1969 – un précédent livre de cet auteur – sur la liste des livres que je lirai prochainement. Je suis déjà impatient.

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Éric Branca, De Gaulle et les grands : Churchill, Hitler, Roosevelt, Staline, Tito, Adenauer, Jean XXIII, Houphouët-Boigny, Kennedy, Ben Gourion, Nasser, Nixon, Franco, Mao…, Paris, Perrin, 2020, 432 pages.

Je tiens à remercier sincèrement les Éditions Perrin de m’avoir offert un exemplaire du livre et pour leur amical soutien envers ce blogue.

De Gaulle et la Covid-19

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L’historien et journaliste Éric Branca (source: Éditions Perrin)

Suite à la lecture de son excellent De Gaulle et les grands publié chez Perrin, me suis entretenu avec l’historien et journaliste Éric Branca à propos du général et de la crise de la Covid-19. Je vous invite d’ailleurs à lire ma recension de cet excellent livre. Voici donc, sans plus de cérémonies, le contenu de notre échange, pour lequel je lui suis d’ailleurs sincèrement très reconnaissant.

Est-ce que Charles de Gaulle serait bien équipé pour affronter une crise comme celle de la Covid-19 et pourquoi?

Vous savez, il est toujours imprudent de refaire l’histoire avec des « si »! Mais votre question est pleine d’intérêt parce que, dans ce cas précis, on sait très exactement ce que de Gaulle aurait fait… puisqu’il l’a fait! De Gaulle ou plutôt la France redevenue une très grande puissance économique grâce à son action.

Le monde a connu une crise sanitaire très semblable à celle de 2020 : la grippe de Hong Kong de 1968.

DeGaulleEtLesGrandsOn l’a oublié aujourd’hui, mais le monde a connu une crise sanitaire très semblable à celle de 2020 : la grippe de Hong Kong de 1968 qui a tué non pas 130 000 personnes dans le monde, comme le Covid-19 à la mi-avril, mais largement plus d’1 million, à une époque où la planète comptait moins de 4 milliards d’hommes. La moitié moins qu’aujourd’hui… En France, cette même grippe de 1968 a tué 17 000 personnes, sur une population de 50 millions d’habitants (contre 65 millions en 2020). C’est dire si l’alerte a été sévère.

Pour autant, le système de santé n’a pas été débordé, on n’a pas confiné toute une population chez elle, l’économie ne s’est pas arrêtée, bref, personne n’a pensé une seconde qu’une grippe, aussi contagieuse soit-elle, allait provoquer un collapsus économique planétaire semblable à la crise de 1929.

L’ouragan néo-libéral a rendu nos sociétés fragiles et détruit nos réflexes de survie sous prétexte de rationalité comptable.

Pourquoi? Parce que l’ouragan néo-libéral n’avait pas encore rendu nos sociétés si fragiles ni surtout détruit nos réflexes de survie sous prétexte de rationalité comptable. Parce que la santé publique était encore considérée comme un sanctuaire. Bref, parce que nos hôpitaux avaient les moyens de recevoir tout le monde dans de bonnes conditions, y compris les personnes âgées les plus fragiles. Pensez qu’entre 1980 et 2020 la France a perdu 40.000 lits d’hôpitaux! 1000 par an pendant 40 ans. Sous prétexte de « bonne gestion » on a généralisé les soins dits « ambulatoires », au point qu’en 2019, la doctrine officielle du ministère français de la santé, c’était qu’un établissement de santé bien géré était un établissement avec 0 lit disponible. 0 lit disponible comme 0 stock disponible pour une entreprise prétendument « bien gérée » elle aussi!!!

Le flux tendu, en fait, c’est la pensée 0. Le primat de l’immédiateté sur la mémoire, donc sur la projection dans l’avenir. Flux tendu, et rationnement (sauf pour les stock options), voilà pourtant le maître-mot du néolibéralisme dans tous les domaines. Y compris d’ailleurs pour la Défense nationale. Est-ce utile d’épiloguer sur le résultat ? Si un ministre avait expliqué cela à de Gaulle, c’est lui que le Général aurait envoyé en confinement immédiatement… Et définitivement. Pas les Français!

J’ajoute que si la situation n’était pas aussi tragique, on aurait envie de rire en entendant ceux qui ont désarmé la France nous expliquer qu’elle est en « guerre ».

Bref, pour lui comme d’ailleurs pour la plupart des dirigeants de l’époque, soyons juste, l’idée que l’hôpital ne possède pas une force de réserve pour faire face à une épidémie de grande ampleur était aussi stupide que d’envisager une économie dépendante de l’étranger pour ses stocks stratégiques, une armée dont les soldats tiennent à peine dans le stade de France et une police qui renonce à entrer dans certains quartiers…  J’ajoute que si la situation n’était pas aussi tragique, on aurait envie de rire en entendant ceux qui ont désarmé la France nous expliquer qu’elle est en « guerre ».

De Gaulle qui, c’est le moins qu’on puisse dire, savait ce qu’était la guerre, n’employait jamais ce mot à tort et à travers. Faire avancer la cause de la paix (en s’opposant à l’hégémonie des super grands) et œuvrer à long terme pour la prospérité et la sécurité des Français dont il avait la responsabilité suffisait à son bonheur. Qui peut dire qu’il n’a pas réussi dans le temps si court qui lui fut imparti et au milieu des crises qu’il eut à affronter?

Quelle fut, selon vous, la pire crise affrontée par le général de Gaulle et comment y a-t-il répondu?

 Celle, justement qui l’a fait émerger dans l’histoire : l’effondrement de la France et de ses élites, ou prétendues telles, en moins de six semaines, au printemps 1940. Lisez ou relisez les Mémoires de guerre, tout est dit en peu de mots sur ce traumatisme originel quand, le 16 mai 1940, alors que lui-même monte au front, il croise des soldats qui refluent en troupeau et auxquels les Allemands ont seulement confisqué leurs armes en leur criant : « Nous n’avons pas le temps de vous faire prisonniers! ». Il écrit : « Alors, au spectacle de ce peuple éperdu et de cette déroute, au récit de cette insolence méprisante de l’adversaire, je me sens soulevé d’une fureur sans bornes. Ah! c’est trop bête! La guerre commence infiniment mal. Il faut donc qu’elle continue. Il y a, pour cela, de l’espace dans le monde. Si je vis, je me battrai, où il faudra, tant qu’il faudra, jusqu’à ce que l’ennemi soit défait et lavée la tache nationale. Ce que j’ai pu faire, par la suite, c’est ce jour-là que je l’ai résolu. »

Ce n’est pas le Covid-19 qui a dévoré les stocks de masques dont nos hôpitaux disposaient pour protéger nos soignants.

Serait-il exagéré de comparer la crise actuelle au péril nazi qui a déferlé sur la majeure partie de l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Non seulement exagéré mais injurieux pour la mémoire des 50 millions de morts de ce conflit. Comparer un virus à un ennemi est un biais utilisé par les dirigeants incapables pour dissimuler leur propre impéritie. Les virus et les microbes ont toujours fait partie de la vie : ils ne sont ni mauvais ni bons, ils existent.

Ce n’est pas le Covid-19 qui a dévoré les stocks de masques dont nos hôpitaux disposaient pour protéger nos soignants ; ce n’est pas le Covid-19 qui a englouti le gel hydro-alcoolique que nous n’avions pas;  ce n’est pas le Covid-19 qui a empêché le gouvernement d’acheter, en temps voulu, les tests qui auraient permis de détecter sur une grande échelle et de soigner à temps ceux qui en sont atteints, au lieu de mettre une population entière « aux arrêts de rigueur» ; ce n’est pas le Covid-19 qui a rendu notre pays dépendant des molécules que nos laboratoires (quand ils existent encore) ne produisent plus et que fabriquent à leur place les Chinois! Ce n’est pas le Covid-19 qui a convaincu nos dirigeants de fermer les dizaines et dizaines de petits hôpitaux qui pourraient aujourd’hui servir à accueillir dans de bonnes conditions les personnes âgées ou les patients non justiciables des urgences, afin que nos structures les mieux équipées se consacrent à l’essentiel!

En un mot comme en cent, ce n’est pas le Covid-19, mais le virus néo-libéral qui empêche nos dirigeants de penser… Enfin pas tous, puisqu’en Allemagne, en Suisse et en Corée du Sud, où, que je sache, l’économie de marché n’est pas sacrifiée – bien au contraire! – on dispose d’assez de tests pour déterminer qui doit être « confiné » et qui peut aller travailler avec, bien sûr, les précautions qui s’imposent! Et où, surtout, on a gardé assez de lits disponibles (9 pour 1000 habitants en Allemagne, contre 6 pour la France) pour ne pas avoir à choisir qui a le droit d’être soigné et qui ne l’a pas…

Puisque nous sommes dans la période de Pâques, êtes-vous d’avis que la foi religieuse y était pour quelque chose dans sa légendaire détermination?

La foi de De Gaulle est quelque chose d’inséparable de sa conception de la France. Vous connaissez la devise des Français libres, rédigée de la main même du Général, le 10 août 1940 : « Je suis un Français libre, je crois en Dieu et en l’avenir de ma Patrie ». En même temps, de Gaulle n’était pas un « dévot ». Il détestait l’ostentation, d’où ses rapports souvent tendus, sous la IV° République, avec les démocrate-chrétiens du MRP qu’il comparait à « des enfants de cœur qui auraient bu les burettes ». N’ayant que le mot « religion » à la bouche, mais aussi à l’aise dans les « délices et les poisons du régime » que des poissons dans l’eau (bénite)… Des Tartuffe, en quelque sorte.

En vérité, de Gaulle détestait parler de sa foi. Malraux, qui avait souvent tenté d’amener le Général sur le terrain métaphysique – sans toujours y parvenir car, disait-il, son interlocuteur ébauchait alors « un geste qui semblait chasser les mouches », a bien résumé les choses dans Les chênes qu’on abat : « Je crois sa foi si profonde quelle néglige tout domaine qui la mettrait en question.  C’est pourquoi mon agnosticisme ne le gêne pas. […] Sa foi n’est pas une question, c’est une donnée, comme la France. Mais s’il aime parler de sa France, il n’aime pas parler de sa foi. »

En fait, il n’en a parlé qu’en une seule occasion en public, et c’était d’ailleurs, devant des religieux, réunis, le 31 mai 1967 à la villa Bonaparte. Bien que mentionné à l’époque, et publié depuis dans l’édition complète de ses discours et messages, ce texte n’est pratiquement jamais cité. En voici la fin : « L’avenir, la France qui est aussi la fille aînée de l’Église, le voit avec sérénité, avec fermeté, avec confiance. L’Église est éternelle et la France ne mourra pas. L’essentiel, pour elle, est qu’elle reste fidèle à ce qu’elle est et, par conséquent, fidèle à tous les liens qui l’attachent à notre Église. C’est le cas! Et c’est pourquoi, quels que soient les dangers, les crises, les drames, que nous avons à traverser, par-dessus-tout et toujours, nous savons où nous allons. Nous allons, même quand nous mourrons, vers la Vie ».  C’est autre chose que le prêchi-prêcha actuel, non?

Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. – Charles de Gaulle

Quel était son principal atout, sa principale qualité, pour surmonter tous les écueils qui se sont présentés à lui?

La mémoire qui permet de disposer d’assez de ressources pour comprendre le présent et, partant, pour maîtriser l’avenir… Donc pour garder l’espoir, ce mot-clé du vocabulaire gaullien! Tout est dans l’appel du 18 juin, auquel il faut toujours revenir : « Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. […] Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là ».

Couper les crédits à l’OMS, et après? Déclarer la guerre à la Chine, puisque le virus en vient?

Puisque je suis impatient de débuter la lecture de L’ami américain, je présume que la politique américaine figure parmi les sujets qui retiennent votre attention. Quelle est votre opinion sur la manière dont la crise de la Covid-19 est gérée par l’administration Trump?

N’étant pas citoyen américain, je me garderai bien de porter un jugement ex cathedra. La seule chose que je peux constater, comme tout le monde, c’est que les États-Unis, qui ont été frappés avant la France par le virus néo-libéral, semblent encore plus désarmés qu’elle pour résister convenablement au covid-19…  Quant au président Trump, comment s’étonner que sa politique (ou plutôt son absence de politique) soit à l’avenant de sa pensée, ou de ce qui en tient lieu, à savoir le portefeuille? Couper les crédits à l’OMS, et après? Déclarer la guerre à la Chine, puisque le virus en vient?

Finalement, et j’espère que vous pardonnerez ma curiosité, mais après avoir lu la dernière ligne de votre plus récent livre De Gaulle et les grands, je me demandais sur quoi portera votre prochain (je prends pour acquis qu’un auteur de votre trempe ne demeure pas inactif longtemps)?

Tout ce que je peux dire c’est qu’il sera largement question de la politique américaine au lendemain de la Seconde guerre mondiale…

Le dérapage de l’administration Trump / Trump Administration’s Major Blunder

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Capt. Brett Crozier (source: Times of Israel)

THE ENGLISH VERSION FOLLOWS

Le livre de Guy Snodgrass, Holding the Line: Inside Trump’s Pentagon with Secretary Mattis est l’un des livres les plus intéressants et perspicaces à propos de la relation entre le président Trump et les militaires. À la lumière du congédiement récent du Capt. Brett Crozier en relation avec la crise de la Covid-19, cet auteur très bien informé a accepté de répondre à mes questions. Voici le contenu de nos échanges :

HoldingTheLineCapitaine de frégate Snodgrass: à la lumière du limogeage du capitaine Crozier de son commandement, je suis très heureux d’avoir l’occasion de vous poser quelques questions, puisque peu de gens sont plus qualifiés que vous pour commenter la situation.

Connaissez-vous personnellement le capitaine de frégate Brett Crozier?

Oui. Nous avons servi ensemble à bord de l’USS Ronald Reagan, un porte-avions à propulsion nucléaire basé à Yokosuka, au Japon. Il était commandant en second du navire (n° 2 à bord) et j’étais commandant de l’escadron de chasse.

Pensez-vous que le capitaine Crozier a fait ce qu’il fallait lorsqu’il a sonné l’alarme concernant la présence du virus à bord du navire?

Oui, sans aucun doute, il a fait ce qu’il fallait, en sensibilisant les autorités relativement à l’infection de la Covid-19 à bord de son navire de guerre. Un débat animé se poursuivra, à savoir si la manière dont il a sensibilisé le public, via un courriel envoyé à plusieurs destinataires au sein de la Marine, était la bonne ligne de conduite.

Cette situation évolue rapidement, alors que le secrétaire par intérim de la Marine, Thomas Modley, vient de prononcer un discours mal avisé et mal reçu à bord du navire de guerre concernant sa décision de congédier le capitaine Crozier.

Le secrétaire à la défense ou le président des États-Unis auraient-ils pu revenir sur cette décision s’ils avaient été en désaccord?

Pourraient-ils? Certainement. Modley était un responsable politique et ils sont supérieurs à lui [le secrétaire par intérim de la Marine] dans la «chaîne de commandement» politique.

Le secrétaire de la défense Mattis aurait-il agi de la même manière (limogeage du capitaine Crozier)?

Difficile à dire. Mattis est très imprévisible. Tout dépend de la façon dont l’information lui aurait été présentée. Comme Esper, Mattis aurait probablement ordonné que le capitaine Crozier soit relevé de ses fonctions, mais il aurait géré la situation de manière plus avisée.

Quel message ce congédiement envoie-t-il aux autres commandants de la Marine qui pourraient être confrontés à la même situation?

Faites attention à la façon dont vous communiquez avec les quartiers généraux supérieurs. Quoi que vous fassiez, vous aurez tort. À la fin de la journée, la US Navy a toujours besoin de professionnels prêts à prendre des décisions difficiles, quelles que soient les conséquences personnelles. Le capitaine Crozier a peut-être agi de manière inappropriée dans la manière de transmettre le courriel et le message à partir de sa boîte d’envoi, mais la gestion de la réponse par le Secrétaire de la Marine a été 10 fois pire que la faute originelle.

Que peut-on retenir des actions du capitaine Crozier au sujet du leadership en période de crise?

Faites ce qu’il faut, même dans l’anonymat. Placez toujours votre devoir devant vos intérêts personnels. Et que nos actions parlent plus fort que les paroles ne le pourront jamais.

À mon humble avis, il y a un parallèle intéressant entre les gestes posés par le capitaine Crozier et les paroles de Theodore Roosevelt, qui affirmait qu’il : « […] saura que sa place n’a jamais été parmi les âmes froides et timorées qui ne connaissent ni la victoire ni l’échec. » Êtes-vous d’accord?

J’adore cette citation. Je ne peux pas dire si elle convient ou non, et ce, tant que la Marine n’aura pas terminé l’enquête sur les circonstances entourant la note de service et sa publication.

Qui est votre leader / personnage historique favori pour des moments comme ceux-ci? Et pourquoi?

Le colonel de la US Air Force qui a posé la question philosophique à la génération montante des hauts dirigeants: préférez-vous être quelqu’un ou faire quelque chose? C’est difficile de faire les deux.

Accepteriez-vous de partager avec nos lecteurs votre opinion sur la manière dont le président et l’administration gèrent la situation?

Oui, j’aimerais bien. Je vous renvoie également à un épisode de mon podcast récent au sujet du congédiement du capitaine Crozier: https://anchor.fm/htlpodcast

Êtes-vous étonné par la démission du secrétaire par intérim de la Marine? Était-ce prévisible?

Pas étonné. Il était prévisible que les gestes posés par le Secrétaire par intérim de la Marine a résulté en une perte de confiance auprès de la population américaine, sans parler des hommes et des femmes qu’il représente au sein de la US Navy.

Merci beaucoup pour la générosité de votre temps et je souhaite que vous et votre famille soyez à l’abri de cette pandémie.

Merci, Marc, je te souhaite la même chose ainsi qu’à tes proches.

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Guy Snodgrass’s book Holding the Line: Inside Trump’s Pentagon with Secretary Mattis is one of the most interesting and insightful books I’ve read about the relationship between President Trump and the military. In light of what happened in the last couple of days with the firing of Capt. Brett Cozier in the context of the Covid-19 pandemic, this very well-informed author has accepted to respond my questions. Here is the content of our exchange:

Commander Snodgrass: in light of Capt. Crozier’s firing from his command post, I’m very happy to have the opportunity to ask you a few questions because few people are more qualified than you to comment it.

Do you know Capt. Brett Crozier personally?

Yes, I do. We served together onboard USS Ronald Reagan, a nuclear-powered aircraft carrier homeported in Yokosuka, Japan. He was the ship’s executive officer (#2 onboard) and I was a fighter squadron commanding officer.

Do you think Capt. Crozier did the right thing when he sounded the alarm about the presence of the virus on his ship?

Yes, undoubtedly, he did the right thing by raising awareness of the Covid-19 infection sweeping through his warship. What will continue to be hotly contested is whether or not the manner in which he raised awareness, via an email sent to multiple Navy recipients, was the right course of action.

This situation is moving swiftly, as Acting Secretary of the Navy Thomas Modley just gave an ill-advised and poorly received speech onboard the warship regarding his decision to fire Captain Crozier.

Could the Secretary of Defense or the President of the United States have reversed this decision if they had been in disagreement?

Could they? Sure. Modley was a political appointee and they are senior to him in the political “chain of command.”

Would DefSec Mattis have acted the same way (firing Capt. Crozier)?

Hard to tell. Mattis is very mercurial. All depends on how information was presented to him. Like Esper, Mattis would likely have ordered Crozier’s firing but he would have handled it in a more savvy manner.

What message does this firing send to other Navy commanders who might be confronted to the same situation?

Be careful how you communicate with higher headquarters. Damned if you do… damned if you don’t.  At the end of the day, the U.S. Navy still needs professionals willing to make hard calls regardless of their personal consequences. Captain Crozier may have acted inappropriately in the manner by which the email and message made its way out of his outbox, but the Navy Secretary has handled his response 10x worse than the original sin.

What does Capt. Crozier’s actions teach us about leadership in times of crisis?

Do the right thing, even when no one is watching. Always put service before self. And that our actions speak louder than words ever can.

In my humble opinion, there is an interesting parallel between Capt. Crozier’s actions and the words of Theodore Roosevelt when he said “[…] so that his place shall never be with those cold and timid souls who neither know victory nor defeat.” Would you tend to agree?

I love that quote. Can’t comment on whether or not the quote fits until the Navy completes the investigation of the circumstances around the memo and its release.

Who’s your favorite leader / historical figure for times like these? And why?

U.S. Air Force Colonel who asked the philosophical question of rising senior leaders: Would you rather be someone or do something? It’s hard to do both.

Would you agree to share with our readers your opinion about how the President and the administration are managing the situation?

Yes, I would. I also refer you to my recently released podcast for an episode discussing Captain Crozier’s firing: https://anchor.fm/htlpodcast

Are you surprised by the resignation of the Acting Secretary of Navy? Was that predictable?

Not surprised. Seems predictable in that the Acting Secretary’s actions resulted in a loss of trust and confidence with the American public, not to mention the men and women he represents within the U.S. Navy.

Many sincere thanks for the generosity of your time and I wish you and your family will be safe from this pandemic.

Thanks, Marc, same to you and yours.

Les leaders imparfaits sont mieux outillés pour affronter la crise

SaulDavid
L’historien militaire britannique Saul David (source: IMDb)

THE ENGLISH VERSION FOLLOWS

Ces derniers jours, j’ai eu le privilège de questionner l’auteur et historien militaire britannique de renommée internationale Saul David à propos de la crise actuelle liée à la pandémie de la Covid-19. Son éclairage est des plus pertinents et intéressants. Voici le contenu de notre échange.

Professeur Saul David, je tiens tout d’abord à vous féliciter pour la publication de votre nouveau livre – lequel sera assurément un autre succès en librairie.

En tant qu’historien militaire, vous avez réfléchi, effectué des recherches et écrit à propos de la contribution vitale des militaires au fil des âges.

Alors que nous traversons la crise de la Covid-19, à quel moment croyez-vous qu’il sera nécessaire de faire appel aux Forces armées en première ligne de cette bataille? Quels en seront les signes annonciateurs?

En Grande-Bretagne, les Forces armées sont déjà déployées et contribuent au transport du matériel et soutiennent les services médicaux. À mesure que les civils qui occupent des rôles vitaux tombent malades, ils et elles seront remplacés par des militaires.

Les militaires sont une ressource idéale en période de crise puisqu’ils sont en excellente forme et disposent de compétences spécialisées pouvant être utilisées en replacement des employés civils.

En quoi les Forces armées sont-elles mieux préparées et organisées pour répondre à de telles situations?

Parce que ce sont des jeunes, ils sont en excellente forme et disposent de compétences spécialisées pouvant être utilisées en replacement des employés civils.

Les leaders imparfaits sont, à mon avis, moins égoïstes et plus disposés à déléguer et collaborer avec leurs collègues.

Confinées à la maison, plusieurs sont à la recherche de figures inspirantes. Quelles chefs militaires du passé étaient les mieux outillés pour composer avec les crises en période de guerre?

Généralement, les personnalités au passé imparfait, comme par exemple le grand général des forces de l’Union [aux États-Unis, pendant la Guerre de Sécession], qui deviendra ensuite le président Ulysses S. Grant. Les leaders imparfaits sont, à mon avis, moins égoïstes et plus disposés à déléguer et collaborer avec leurs collègues. Parmi ces héros méconnus, mes favoris sont le chef d’État-major américain George C. Marshall et le chef d’État-major britannique Sir Alan Brooke (qui deviendra plus tard Lord Alanbrooke), qui ont tous deux servi pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont sacrifié leur ambition personnelle qui les aurait normalement conduits à diriger des troupes sur le terrain pour occuper des fonctions beaucoup plus importantes : présider aux destinées de l’effort de guerre avec les politiciens.

Dans la présente crise, nous sommes inspirés par cette formidable génération aux États-Unis qui a été forgée au feu de la Grande Dépression.

SaulDavidOkinawaVotre nouveau livre sur la bataille d’Okinawa est publié aujourd’hui (2 avril). Bien que les circonstances auraient incontestablement pu être meilleures pour une grande célébration en ce grand jour, êtes-vous d’avis qu’il y a un lien entre l’esprit de sacrifice de ces hommes qui ont combattu durant la Seconde Guerre mondiale et les efforts demandés aux professionnels de la santé dans les journées cruciales que nous vivons actuellement? Serait-il justifié de les qualifier de libérateurs des temps modernes face à la tyrannie de la pandémie?

Il y a un lien indéniable. Ce n’est pas une coïncidence si les gens en Grande-Bretagne réfèrent actuellement à l’ « esprit du Blitz » [période durant laquelle les Britanniques encaissaient les bombardements nocturnes par la Luftwaffe allemande pendant la Seconde Guerre mondiale] et le fait que nous sommes tous dans le même bateau. La priorité est maintenant de mettre l’emphase sur la communauté et l’importance de prioriser la société et notre pays au lieu des intérêts égoïstes. Nous sommes inspirés par cette formidable génération aux États-Unis qui a été forgée au feu de la Grande Dépression.

Nous sommes aussi inspirés qu’apeurés.

Comment l’histoire militaire est-elle en mesure de nous inspirer durant cette période inquiétante?

L’histoire militaire contient tous les ingrédients de la vie, les bons comme les mauvais. Une recension de Crucible of Hell [son dernier livre à propos de la célèbre bataille d’Okinawa] contient cet extrait : « On y retrouve naturellement un élément d’héroïsme et d’enthousiasme; une fascination pour le danger et le sentiment d’aventure; la gloire et la rédemption personnelles; l’incompétence et la destruction. La guerre englobe tout cela. » Voilà qui résume très bien le phénomène. Nous sommes aussi inspirés qu’apeurés. Il s’agit donc d’une lecture parfaite dans la situation présente.

J’écris mon prochain livre […] et je passe aussi beaucoup de temps avec mon épouse et mes trois filles, dont deux sont de jeunes adultes.

À quoi ressemblent vos journées en confinement?

J’écris mon prochain livre [qui sera consacré aux Forces spéciales britanniques]. Je suis chanceux d’en avoir terminé la recherche, parce que la plupart des fonds d’archives sont maintenant fermés. Je passe aussi beaucoup de temps avec mon épouse et mes trois filles, dont deux sont de jeunes adultes. J’en conserverai de précieux souvenirs dans l’avenir. Nos vies sont généralement très occupées. On pourrait pratiquement dire que la Terre tourne moins rapidement sur son axe.

Je vous remercie infiniment d’avoir pris le temps de répondre à mes questions aujourd’hui et je vous souhaite, ainsi qu’à toute votre famille, de traverser sains et saufs cette période difficile et décisive de nos vies!

Pour ceux et celles que cela peut intéresser, Saul David est également l’auteur de The Force, un excellent livre consacré à la légendaire unité canado-américaine des Forces spéciales ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale.

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Flawed leaders are better equipped to cope with the crisis

Over the last week, I had the privilege of questioning renowned British author and military historian Saul David about the current Covid-19 crisis we are actually going through. Here is the content of our exchange.

Professor Saul David: first of all, congratulations on the publication of your new book – certainly another blockbuster.

As a military historian, you have reflected, researched and wrote about the vital contribution of military personnel across the ages.

As we are progressing in the Covid-19 crisis, when do you believe the presence of the Armed Forces will be necessary on the front lines of the battle? What telltale signs should we be looking for?

In Britain the armed forces have already been deployed, helping to move supplies and supporting the medical services. As more civilians in vital roles get ill, they will be replaced by service men and women.

Soldiers are ideal to respond to such a crisis because they are young, fit and have specialized skills that can be used to replace civilian workers.

Why are the Armed Forces better prepared and organized to respond to such situations?

Because they are young, fit and have specialized skills that can be used to replace civilian workers.

Flawed leaders are, in my view, less egotistical and better at delegating / cooperating with colleagues.

Many people are looking for great figures to read about as they are confined home. Which military figures from the past were the best equipped to cope with crisis during wars?

Usually figures with a flawed past, like the great Union general and later US President Ulysees S. Grant. Flawed leaders are, in my view, less egotistical and better at delegating / cooperating with colleagues. My personal favourites are unsung heroes like US Army Chief of Staff George C. Marshall and British Army Chief of Staff Sir Alan Brooke (later Lord Alanbrooke), both of World War II. They sacrificed their personal ambition to command field armies to remain in a far more important post: directing the war effort with the politicians.

It’s about community, about putting society and your nation ahead of selfish interests, and the Great Generation in the US – hardened in the white heat of Depression – is all about that.

Your new book about the battle of Okinawa is published today (April 2nd). Although circumstances certainly could have been better for a big bash celebrating this great day, do you think there is a link between the spirit of sacrifice of those men who fought in World War II and what is asked of medical professionals in these crucial days? Could we call them modern liberators against the tyranny of pandemic?

Absolutely there’s a link. It’s no coincidence that people in the UK are referring to the ‘Blitz Spirit’, and the fact that we’re all in this together. It’s about community, about putting society and your nation ahead of selfish interests, and the Great Generation in the US – hardened in the white heat of Depression – is all about that.

How can military history can inspire us during these worrisome days?

Military history contains all the ingredients of life endeavour, good and bad. A review of Crucible of Hell included the words: ‘There is obviously something about heroism and excitement; a fascination with danger and the thrill of adventure; personal glory and redemption; incompetence and destruction. War has it all.’ That sums it up nicely. It inspires and horrifies in equal measure. Perfect reading for our current situation.

I write my new book and I spend a lot of time with my wife and three daughters, two of whom are young adults.

How do you occupy your days in confinement?

Writing my new book [which will be about British Special Forces]. It’s lucky that I’d already completed the research because most archives are now closed. I’m also spending a lot of time with my wife and three daughters, two of whom are young adults, which is something I will treasure in the future. Normally they have such busy lives. It’s as if the world is turning more slowly on its axis.

Many sincere thanks for taking the time to respond to my questions today and all the best to you and your family during this defining, yet difficult, time of our lives.

For those of you who might be interested, Saul David is also the author of The Force, an excellent book about a legendary Special Forces unit regrouping Canadian and American soldiers during World War II.

Néron ou comment assassiner une réputation

PhotoBioNéronD’aussi loin que je me souvienne dans ma mémoire littéraire, je me suis toujours refusé à lire quoi que ce soit au sujet de Néron. Assimilant docilement la prétendue vérité historique selon laquelle il aurait été responsable de l’incendie de Rome en 64, tragédie qu’il aurait observé en récitant de la poésie.

Aussi bien le dire franchement, j’ai toujours aimé détester Néron et je me suis toujours régalé de voir certains vilains – le dernier exemple en lice étant le président Donald Trump (comme en atteste le titre d’un récent livre associant à lui le nom de l’empereur à la réputation incendiaire) – être comparés à lui. Jamais sa personne identifiée sur un livre n’aura retenu mon attention et conscrit mes instincts livresques à la manière d’un César, d’un Auguste ou d’un Germanicus.

Lorsque j’ai vu pour la première fois la biographie de Catherine Salles consacrée au successeur de Claude, j’ai hésité. À de nombreuses reprises, je l’ai remis sur l’étal de la librairie. Lorsqu’on me l’a offerte en service de presse, je me suis dit que, dans le pire des cas, je n’aurais pas eu à débourser pour lire au sujet de ce détestable empereur si jamais l’auteure n’était pas convaincante ou agréable.

J’avais tort. Tellement tort.

Rarement ai-je ressenti autant de plaisir à voir l’une des vaches sacrées de mes certitudes être aussi éloquemment démolies.

Pour tout dire, le portrait que brosse Catherine Salles de l’empereur monté sur le trône de Rome à l’âge de 17 ans m’est apparu relativement sympathique (j’ai particulièrement aimé lire à propos de ses virées nocturnes dans les quartiers chauds de Rome), du moins jusqu’au milieu du livre, au moment où « le régime bascule dans la tyrannie et le prince, plus isolé que jamais, s’enfonce dans ses rêveries. »

Ne vous y trompez pas. Néron, qui faisait éliminer ses adversaires réels ou imaginaires à la manière d’un Staline (il a même fait assassiner sa mère Agrippine parce qu’elle représentait un contre-pouvoir potentiellement déstabilisant et probablement aussi une profonde source de souffrance psychologique chez le dirigeant) ne saurait prendre place sur la liste des figures historiques que j’aimerais rencontrer, le temps d’un verre de Scotch ou d’un bon repas.

Il n’en demeure pas moins que cet empereur « extrêmement populaire » auprès du peuple (jusqu’au moment où il a sombré dans la démesure et la paranoïa), n’était pas antipathique. Insistant pour que les gladiateurs soient épargnés pendant les jeux, joueur de cornemuse (ça, c’est probablement le meilleur argument pour flatter mes origines ancestrales qui prennent fièrement racine au pays des Pictes), artiste passionné, dépourvu de cet amour pour la res militaris et des visées impérialistes qui caractérisent plusieurs de ses acolytes au panthéon des chefs romains, Néron est un personnage incompris, et ce, pour une bonne raison.

Néron se préoccupe immédiatement de trouver des mesures d’urgence pour venir en aide aux milliers de sinistrés.

Parce que la réputation de Néron a été assassinée par la rumeur. Selon l’historienne, qui enseigne à l’Université Paris X – Nanterre, « […] la démolition de maisons romaines entretient peu à peu la fausse rumeur selon laquelle l’empereur détruit sa ville pour pouvoir piller les demeures anéanties. La présence de ses serviteurs et de ses gardes au milieu des pompiers est interprétée comme la preuve que Néron est le responsable de l’incendie. » Selon elle, l’origine de la tragédie est vraisemblablement accidentelle et, dès le début de la crise « Néron se préoccupe immédiatement de trouver des mesures d’urgence pour venir en aide aux milliers de sinistrés. »

C’est dire à quel point les adversaires de l’empereur sont parvenus à contaminer la conscience historique des non-initiés au fil des siècles. Pour utiliser une analogie avec la période difficile que traverse l’humanité actuellement, ce virus mensonger en aura contaminé plusieurs, dont moi. Ce qui me fait regretter de ne pas avoir passé assez de temps hors des sentiers battus – et étroits dans le cas de mes lectures passées – de l’Antiquité romaine.

Dans tout cela, je retire également une leçon cruciale pour la vie de tous les jours. Il est crucial de prendre le temps de se faire sa propre opinion et accorder un crédit relatif aux détracteurs et ennemis d’un individu dont la réputation est mise à mal.

À l’heure où les férus d’histoire se cherchent de bons titres à dévorer et des librairies à soutenir par un achat stratégique pour combattre la Covid-19 dans l’isolement, je recommande donc chaudement et sans la moindre hésitation cette excellente biographie de Catherine Salles.

Un excellent moment de lecture, qui permet aussi de faire échec à l’un des pires virus de l’historiographie.

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Catherine Salles, Néron, Perrin, 2019, 283 pages.

Je remercie sincèrement InterForum Canada de m’avoir généreusement offert un exemplaire de cette excellente biographie et aux Éditions Perrin pour leur remarquable et précieuse collaboration.

Churchill et la Covid-19

ChurchillAndrewRoberts

La crise actuelle face à la Covid-19 fait en sorte que plusieurs d’entre nous peuvent non seulement profiter de notre isolement (involontaire mais salutaire) pour avaler les chapitres de ces livres fascinants qui nous tombent entre les mains, mais aussi pour chercher à établir – et c’est mon cas – des parallèles intéressants et inspirants avec le passé.

J’ai donc eu le plaisir de demander à l’historien et biographe britannique Andrew Roberts quelles étaient ses observations à savoir comment Sir Winston Churchill se comporterait dans la période que nous traversons actuellement. Il a donc rapidement et généreusement accepté que je reproduise ici, pour le bénéfice de mes lectrices et lecteurs, une traduction de mon cru d’une analyse très pertinente qu’il a justement signée à ce sujet il y a moins d’une semaine. J’espère que ce texte vous plaira et saura vous motiver dans la résistance à cette pandémie.

Churchill et la grippe

Les PDG et chefs d’entreprise sont actuellement appelés à prendre des décisions qui auront des conséquences potentielles de vie ou de mort. Andrew Roberts explore les pandémies qui ont façonnées Winston Churchill et les leçons que nous lègue son leadership.

Le seul poème que Winston Churchill ait écrit au cours de sa longue vie était intitulé « Influenza ». Il portait sur l’épidémie qui ravageait l’Asie et l’Europe et qui a finalement terrassé un million de vies humaines entre 1889 et 1890. Il avait alors quinze ans et les douze vers de son ouvrage avaient été publiés dans le journal de son école, The Harrovian. En voici les premiers vers:

Ô comment dois-je relater ses combats
Ou mesurer la somme incalculable
Des maux qu’elle a causés
De la lumineuse terre céleste de Chine 
Jusqu’aux sables assoiffés de l’Arabie
Elle a voyagé avec le soleil 

Dans chacune des strophes suivantes, Churchill avait ensuite suivi la trace géographique de la maladie vers l’ouest jusqu’à ce qu’elle atteigne la Grande-Bretagne, dans un mélange de rimes juvéniles (« Jusque dans les sombres plaines de Sibérie / Où les exilés russes peinés en chaînes ») et des éclairs occasionnels d’un genre linguistique vivant (« Fléau vil et insatiable », « Dont la main répugnante et la cruelle morsure / Dont le souffle empoisonné et l’aile flétrie ») qui devaient être entendus à nouveau six décennies plus tard lorsque Churchill sera aux commandes du pouvoir en temps de guerre.

Dans l’avant-dernière strophe du poème, l’épidémie s’était estompée :

Son pouvoir létal s’est essoufflé
Et avec les vents favorables du printemps
(Bienheureuse est la période que j’évoque)
Elle a quitté notre mère-patrie

Avant que la Covid-19 ne quitte nos frontières, y a-t-il quelque chose que nous puissions apprendre de la geste churchilienne au sujet de la meilleure réponse que nous pourrions apporter à cette crise?

Parfois sans succès, certains dirigeants ont déjà tenté de s’inspirer de Churchill dans la crise actuelle.

Parfois sans succès, certains dirigeants ont déjà tenté de s’inspirer de Churchill dans la crise actuelle. La BBC rapportait que le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, « citait Churchill » dans son allocution à la population italienne quand il déclarait que: « Nous vivons notre heure la plus sombre, mais nous allons surmonter la crise. » En fait, Churchill évoquait la « plus belle heure » de la Grande-Bretagne dans son grand discours du 18 juin 1940, alors que Darkest Hour (l’heure la plus sombre) était plutôt le titre du film de Gary Oldman à son sujet.

Au cours de sa vie, Churchill a pu observer plusieurs grippes et épidémies pseudo-grippales. Pendant la période de la grippe espagnole de 1917-19, il avait d’abord occupé le poste de Secrétaire d’État aux Munitions, avant d’être appelé à servir en tant que ministre de la Guerre. Catharine Arnold, auteure de Pandemic 1918, relate qu’au cours des 25 premières semaines de cette horrible pandémie, pas moins de vingt-cinq millions de personnes en sont mortes. La maladie a fini par terrasser plus de cinquante millions de personnes et a peut-être même fauché jusqu’à cent millions de vies à travers le monde, c’est-à-dire beaucoup plus que les victimes du conflit mondial cataclysmique qui l’a chevauchée chronologiquement.

La grippe – que les « fausses nouvelles » alliées attribuaient dans leur propagande à un phénomène délibérément développé par des scientifiques allemands, de la même manière que la propagande allemande blâmait les scientifiques alliés – est devenue particulièrement virulente dans les endroits où la guerre causait déjà la malnutrition. Il est une statistique remarquable que des 116 516 militaires américains tombés au combat durant la Première Guerre mondiale, pas moins de 63 114 (54,2%) sont décédés de la maladie (principalement la grippe espagnole), tandis que 53 402 (45,8%) sont tombés sur les champs de bataille.

« Les découvertes de la science de la guérison doivent profiter à tous. Il s’agit là d’une évidence. Tout simplement parce qu’elle incarne l’ennemi, la maladie doit être combattue, qu’elle mine l’individu le plus pauvre ou le plus riche ; on doit s’y attaquer de la même manière que les sapeurs mobiliseraient tous leurs efforts à combattre les flammes, qu’elles s’attaquent à la plus humble des maisonnettes ou à la demeure la plus cossue. »

 Winston Churchill

 Discours au Royal College of Physicians, le 2 mars 1944

Le sous-titre que Laura Spinney a choisi pour son livre Pale Rider est « La grippe espagnole de 1918 et comment elle a transformé le monde ». Dans son ouvrage, elle explique comment la maladie avait été porteuse d’effets politiques, culturels et sociaux incroyablement puissants dans le monde de l’après-guerre, dans des sociétés encore sous le choc de l’Armageddon militaire. Elle lui attribue même l’ascension du grand adversaire de Churchill, Mahatma Gandhi, et du mouvement nationaliste indien, notamment en raison du fait que des millions de personnes ont succombé à la grippe dans ce pays, un fléau que les autorités britanniques n’avaient pas été en mesure de contenir.

« Nous vivons une période périlleuse », écrivait Churchill à Sir Thomas Inskip, le ministre de la Coordination de la défense, dans une lettre de janvier 1937 au sujet du programme de réarmement nazi. Plutôt qu’à la menace allemande, Churchill faisait référence à la grippe dont souffrait Inskip. Il enjoignait le secrétaire d’Inskip de ne pas lui montrer la lettre avant qu’il ne soit rétabli. « J’espère que vous vous assurerez de prévoir les périodes de convalescence nécessaires. Toute ma famille a été frappée par ce fléau mineur et un certain nombre de jours de repos complets et libres de tout travail est absolument nécessaire pour une récupération parfaite. Jusqu’à présent, j’ai survécu et si j’en réchappe, je l’attribuerai à une bonne conscience ainsi qu’à une bonne constitution. » L’épidémie de 1937 était en effet mineure par rapport aux éclosions antérieures. Cependant, bien qu’une bonne constitution ait pu en effet s’avérer utile pour atténuer les effets du virus, il existe peu de preuves épidémiologiques pour suggérer qu’une bonne conscience ait été utile.

Sir Patrick Vallance, conseiller scientifique en chef du gouvernement, déclarait que, compte tenu de son étendue, si la Grande-Bretagne s’en sortait avec seulement vingt mille décès causés par la Covid-19, comparativement aux huit mille qui succombent normalement de la grippe à chaque année, ce serait « un bon résultat », tout bien considéré. Il avait naturellement raison. Il est bénéfique de rappeler que la Grande-Bretagne a cependant pleuré pas moins de 19 240 décès le premier jour de l’offensive de la Somme, le 1er juillet 1916. La bataille devait se poursuivre pendant encore cinq mois. Churchill la dénonçait comme étant une perte de vie abominablement importante, et ce, en comparaison de la quantité minime de terrain gagné. Il y eut également plus de 38 000 blessés ce jour-là. En comparaison, ceux et celles qui survivront à la Covid-19 s’en sortiront indemnes, sans perdre les membres et les organes affectés suite aux combats qui faisaient rage sur le front occidental [pendant la Première Guerre mondiale].

Comprenez bien que personne n’est déprimé dans cette demeure. Nous ne sommes pas intéressés par des scénarios de défaite : ils sont inexistants. – la Reine Victoria

En 1940, Churchill avait fait placer une carte sur la table du bunker du Cabinet de guerre à Whitehall. Elle y est toujours exposée dans les Churchill War Rooms. La carte consistait en une citation extraite de la lettre envoyée par la reine Victoria à Arthur Balfour pendant la Black Week (semaine noire) – la pire semaine de la guerre des Boers, en décembre 1899 – et qui se lisait comme suit: « Comprenez bien que personne n’est déprimé dans cette demeure. Nous ne sommes pas intéressés par des scénarios de défaite : ils sont inexistants. » À l’heure où les foyers du pays s’isolent face à la Covid-19, il y aurait pire devise à adopter.

Les scientifiques devraient être omniscients et non omnipotents. – Winston Churchill

La fille de Churchill, Mary Soames, me racontait un jour qu’il ne fallait jamais supposer de « ce que papa aurait pensé ou dit » à propos d’une situation ou d’un phénomène survenu après son décès, survenu en janvier 1965. Inutile de faire preuve d’une imagination très fertile pour deviner que sa réponse à la Covid-19 aurait été – fidèle à son habitude – résolue, éclairée par les scientifiques sans jamais être dominée par eux. « Les scientifiques devraient être omniscients et non omnipotents », affirmait-il un jour. C’est donc une très bonne chose que notre Premier ministre [Boris Johnson] soit un admirateur – en fait un biographe – de Churchill.

Pour affronter le long terme qui nous attend, les gens doivent être remplis d’espoir. – Winston Churchill

Alors que PDG et cadres supérieurs doivent prendre des décisions qui auront des conséquences bouleversantes pour leurs employés, il existe une autre citation, cette fois extraite du grand discours de Churchill prononcé le 14 juin 1940, qui pourrait leur être utile, une fois adaptée aux exigences qui prévalent en temps de paix, comparativement à un contexte de guerre.

« Pour affronter le long terme qui nous attend, les gens doivent être remplis d’espoir », de déclarer Churchill à la Chambre des communes, seulement dix jours après que les nazis eurent forcé le Corps expéditionnaire britannique à évacuer le continent à Dunkerque. « La tragédie va-t-elle se répéter? Que non! Ce n’est pas la fin de l’histoire. Les astres proclament la délivrance de l’humanité. Il ne sera pas si facile d’entraver le progrès des peuples. Les lumières de la liberté ne s’éteindront pas si facilement. Mais le temps presse. Chaque mois qui s’écoule s’ajoute à la longueur et aux périls de la route à parcourir. L’union fait la force. Divisés, nous tombons. La division cause notre perte et contribue au retour de l’Âge des ténèbres. L’union nous permettra de sauver et guider le monde. »

Andrew Roberts est l’auteur de Churchill: Walking with Destiny (dont la version française sera publiée chez Perrin à la fin du mois d’avril). Il est également le Roger & Martha Mertz Visiting Reader à la Hoover Institution de l’Université de Stanford. Son épouse, Susan Gilchrist, est présidente du groupe Global Clients au sein du Brunswick Group.

Traduit et reproduit avec l’aimable permission de l’auteur.

Source : https://www.brunswickgroup.com/churchill-flu-pandemic-i15478/

Face à la Covid-19, la peur généralisée peut être transmuée en courage de masse, selon Antony Beevor

AntonyBeevorTheTimes
Sir Antony Beevor, photographié dans son atelier d’écriture (source: The Times (Londres))

Ça faisait longtemps que j’y pensais, mais j’ai plongé ce matin.

J’ai écrit à l’un de mes historiens favoris, le très réputé Sir Antony Beevor, pour lui demander s’il accepterait de répondre à quelques questions pour ce blogue au sujet de sa perception de la crise que traverse l’humanité en raison de la Covid-19.

Sollicité de toutes parts par les médias britanniques et internationaux, Sir Antony était dans l’impossibilité, et c’est fort compréhensible, d’acquiescer à ma demande. Mais il m’a tout de même suggéré et permis de traduire et publier le contenu d’une tribune qu’il signait dimanche dernier dans le grand quotidien londonien The Mail on Sunday.

Pour ceux et celles qui sont à la recherche de suggestions pour de bonnes lectures durant cette période d’isolement involontaire, je me permets d’ailleurs de rappeler que Sir Antony est l’auteur des classiques Ardennes 1944, Arnhem et, plus récemment, d’une réédition de son fameux Stalingrad. Je suis d’ailleurs en train de lire le troisième, que je recenserai ici prochainement.

Voici donc, sans plus tarder, le fruit de sa réflexion devant la situation présente.

JE CRAINS QUE L’HUMANITÉ SOIT À UN POINT TOURNANT DE SON HISTOIRE. CE N’EST PAS LE MOMENT DE RECULER DEVANT DES SOLUTIONS DRASTIQUES (cliquez ici pour la version originale anglaise)

Par ANTONY BEEVOR

Une analyse sincère et profondément troublante, sous la plume de l’un des plus éminents historiens britanniques…

Les dirigeants européens ont commencé à établir des parallèles entre la crise de la Covid-19 et un état de guerre. Le terme en lui-même fait instinctivement penser à la Seconde Guerre mondiale.

Après moins d’une semaine, les dirigeants européens ont commencé à établir des parallèles entre la crise de la Covid-19 et un état de guerre. Le terme en lui-même fait instinctivement penser à la Seconde Guerre mondiale. Ils se souviennent peut-être de slogans appelant à rester calme et à continuer comme si de rien n’était, mais comme le Premier ministre [Boris Johnson] nous l’a rappelé, nous devons également commencer à penser aux nombres possibles de victimes. Il l’a souligné subtilement au début, affirmant simplement que de nombreuses familles « perdraient prématurément des êtres chers. »

Nous n’avons pas encore mesuré l’ampleur de la menace, malgré le fait qu’on nous ait indiqué quelques chiffres. Si les taux d’infection estimés et les taux de mortalité prévus actuellement sont fondés, il en découle que, sans intervention, le nombre de décès dans certains pays sera beaucoup plus élevé que le nombre de victimes enregistré pendant la Seconde Guerre mondiale.

La Seconde Guerre mondiale

Un rapport récent de l’Imperial College évalue que 81% de la population britannique pourrait être infectée, ce qui équivaudrait à 53,6 millions de cas. Parmi ceux-ci, l’Imperial College prévoit un taux de mortalité de 0,9%, de sorte que nous pourrions nous attendre à environ un demi-million de morts – un chiffre énorme.

Bien sûr, tous ces chiffres sont encore théoriques et les différentes combinaisons d’intervention à travers des degrés de distanciation sociale et d’isolement sur deux ans devraient réduire considérablement le bilan final, mais le vrai problème est que, comme le reconnaît l’Imperial College : « De très grandes incertitudes subsistent. »

En décembre 2016, Sally Davies, alors médecin-chef de la santé publique du gouvernement, admettait qu’après l’exercice Cygnus, une opération de planification d’urgence étalée sur trois jours pour une pandémie similaire à la Covid-19, on avait finalement jeté la serviette. « Il est devenu évident que nous ne pouvions composer avec le surplus de cadavres », se décourageait-elle.

Les données avec lesquelles les spécialistes travaillaient n’ont pas été révélés, mais comment les autorités médicales de ce pays ou de tout autre pays pourraient-elles disposer de plus d’un demi-million de cadavres, sauf par enterrements de masse dans des fosses pour la peste ou la crémation de masse? Et quelle serait la réaction du public? L’opération Cygnus était au moins prémonitoire, en sonnant l’alarme quant à la pénurie critique de ventilateurs pour suffire à la demande, mais peu de choses semblent avoir été faites pour y donner suite. Nous disposons d’un nombre total de 5 000, alors qu’on évalue que 60 000 à 100 000 pourraient être nécessaires en période d’hospitalisation maximale.

On estime que l’épidémie de grippe espagnole a infecté au moins 500 millions de personnes en 1918-1919, soit environ un tiers de la population mondiale. Les estimations des décès varient considérablement, de 17 millions à 100 millions, ce qui est beaucoup plus que le nombre total de décès au cours de la Première Guerre mondiale à elle seule.

Impossible de blâmer les dirigeants politiques d’avoir comparé la situation actuelle à un état de guerre, et ce, afin que les populations, toujours réticentes à mesurer l’ampleur de la menace, soient confrontées à la gravité de la situation.

On peut noter avec une amère ironie que cette crise éclate au moment même où nous approchons du 75e anniversaire du Jour de la victoire, célébrations qui devront également être annulées. Impossible de blâmer les dirigeants politiques d’avoir comparé la situation actuelle à un état de guerre, et ce, afin que les populations, toujours réticentes à mesurer l’ampleur de la menace, soient confrontées à la gravité de la situation. Il n’en demeure pas moins que la Seconde Guerre mondiale est devenue le point de référence dominant de presque toutes les crises et tous les conflits.

Dans les périodes turbulentes, nous mesurons l’importance de comprendre. Nous fouillons donc dans le passé, à la recherche d’un modèle, mais l’histoire n’est jamais un mécanisme de prévision. Et, dans ce cas, nous utilisons la rhétorique de guerre uniquement comme métaphore. L’ennemi n’est pas un autre pays, qui pourrait nous unifier à l’échelle nationale, mais une menace totalement invisible, laquelle pourrait donc s’avérer beaucoup plus clivante.

La possibilité de nous mesurer à ce qui devrait être une menace commune n’est certainement pas améliorée par la manière dont les alliances traditionnelles, y compris celle qui est sortie victorieuse de la Seconde Guerre mondiale, ont été jetées aux orties dans de nombreux pays.

Une coopération internationale est cependant nécessaire, si l’on veut contrôler l’infection et nous assurer que l’économie mondiale puisse survivre sous quelque forme que ce soit au lendemain de la crise.

Cela fait partie d’un réflexe nationaliste contre les effets de la mondialisation. Nous assistons même à une guerre de mots entre la Chine et les États-Unis, portant sur la responsabilité de la pandémie, Donald Trump qualifiant la Covid-19 de « virus chinois » et les Chinois essayant de faire porter le blâme aux militaires américains qui auraient introduit l’infection à Wuhan.

Une coopération internationale est cependant nécessaire, si l’on veut contrôler l’infection et nous assurer que l’économie mondiale puisse survivre sous quelque forme que ce soit au lendemain de la crise.

À ce stade-ci, des questions encore plus importantes se posent.

Sommes-nous, en fait, en train de vivre un moment de vérité, un tournant fondamental dans l’histoire du monde? Sommes-nous confrontés à une « tempête parfaite » assortie de crises médicales, environnementales et économiques qui se conjuguent? Les effets météorologiques extrêmes qui se sont manifestés au cours des 12 derniers mois, de la fonte accélérée des glaciers, des tempêtes féroces et des incendies catastrophiques survenus en Australie, marquent un point de bascule qui ne peut être ignoré, même à l’heure où nous sommes préoccupés par la Covid-19.

Pour réduire sérieusement les émissions de carbone à travers le monde, devons-nous évoluer vers un régime de rationnement énergétique – une forme de « socialisme de guerre » en quelque sorte? Une étude très récente de l’Université de Leeds couvrant 86 pays a apparemment établi qu’en matière de transport, les dix pour cent les plus riches de la population utilisent 187 fois plus de carburant que les dix pour cent qui se trouvent parmi les plus pauvres. De tous les vols aériens effectués par les Britanniques, seulement 15% de la population se retrouve à la porte d’embarquement de 70% d’entre eux.

Ces dernières années, certains ont déjà proposé un système à l’intérieur duquel les mieux nantis devraient acheter des miles aériens aux plus démunis, s’ils souhaitent dépasser leur propre quota. Cela contribuerait modestement à la réduction des inégalités.

Le paradoxe est frappant. Une forme extrême de socialisme a été rejetée par une forte majorité d’électeurs ayant voté lors du scrutin général de l’année dernière. Confronté à une pléthore de crises, le nouveau gouvernement conservateur devra probablement envisager de nombreuses mesures désagréables, y compris une nationalisation à grande échelle.

Le paradoxe est frappant. Une forme extrême de socialisme a été rejetée par une forte majorité d’électeurs ayant voté lors du scrutin général de l’année dernière. Confronté à une pléthore de crises, le nouveau gouvernement conservateur devra probablement envisager de nombreuses mesures désagréables, y compris une nationalisation à grande échelle. L’histoire est riche de tels exemples. Pendant la Première Guerre mondiale, le gouvernement du Kaiser en Allemagne a été contraint d’introduire la forme la plus extrême de socialisme de guerre en Europe, et ce, à l’encontre de tous ses instincts réactionnaires. On limitait même le nombre de paires de bottes que chaque personne pouvait posséder.

Contrairement à ces pays où trône l’ethos d’un État complètement centralisateur, nous avons depuis longtemps, dans ce pays, une réaction instinctive aux contrôles gouvernementaux excessifs. La plupart des historiens sont d’avis que cela remonte au 17ème siècle et à la domination des majors-généraux sous Cromwell et le protectorat.

Pourtant, dans les deux guerres mondiales – en 1914 avec la Defence of the Realm Act et en 1939 avec la Emergency Powers Act – la grande majorité de la population britannique s’est mobilisée pour soutenir des mesures draconiennes.

L’histoire n’est peut-être pas un mécanisme de prédiction, comme je l’ai mentionné, mais elle fournit au moins certains indicateurs des conséquences auxquelles nous sommes susceptibles d’être confrontés dans un avenir relativement proche. Ce n’est pas le temps de flancher lorsque vient le temps d’en tenir compte. Il est difficile de mesurer les effets de la pandémie de la grippe espagnole sur les revenus, en raison de fait que la majeure partie de la population active servit sous les drapeaux ou travaillait dans des industries de guerre pendant une partie de la période. Mais à en juger par la peste noire, même un nombre relativement restreint de victimes augmenterait considérablement le coût de la main d’œuvre et déclencherait ainsi une poussée inflationniste.

Naturellement, les survivants moins bien rémunérés qui recevraient des augmentations de salaires importantes n’y verraient rien de mal. Nous pouvons cependant être raisonnablement convaincus que les prix de l’immobilier vont chuter, à la fois en raison de la chute désastreuse des cours sur les marchés financiers, mais aussi parce que le nombre de décès allégera presque certainement la pression sur le logement.

Dans tous les cas, la nature de la crise est telle que l’ensemble de l’ordre économique international sera transformé par les conséquences.

Les faillites d’entreprises et individuelles sont appelées à monter en flèche. Les compagnies d’assurance seront certainement en danger. (Sans aucun doute, seuls les avocats bénéficieront de la répartition des responsabilités.) Ce qui est peut-être encore pire, c’est que de nombreuses études révèlent que la grande majorité de la population ne dispose pratiquement d’aucun coussin financier pour survivre même à une période de chômage relativement courte. De nombreux gouvernements européens ont pris l’engagement d’apporter de l’aide, mais il y a des limites à ce que tout gouvernement peut faire. Aurons-nous enfin recours à un revenu universel de base? Dans tous les cas, la nature de la crise est telle que l’ensemble de l’ordre économique international sera transformé par les conséquences.

On peut également s’attendre à une hausse de la criminalité. D’un côté, vous pourriez avoir des gens désespérés décidant d’ignorer la loi, peut-être même de pénétrer dans des magasins de plongée pour obtenir des réservoirs d’oxygène pour aider un parent malade, jusqu’aux criminels professionnels profitant du fait que les services d’urgence sont débordés. Les escrocs et les voleurs sont déjà au travail, faisant du porte-à-porte pour proposer de faux tests de coronavirus comme méthode d’entrée. Les cambrioleurs s’en donneront à cœur joie, sachant que même si quelqu’un appelle la police lorsque les systèmes d’alarme se déclencheront, rien ne se produira. La police a malheureusement annoncé les limites de son action, en déclarant qu’elle ne répondrait qu’aux urgences où la vie est en danger.

Devant autant de préoccupations, nous ne devons pas gommer la crise environnementale du réchauffement mondial qui se produit simultanément. À mesure que les migrations augmenteront à partir de régions devenues inhabitables, ses conséquences se feront sentir localement, mais surtout internationalement. L’Europe ne peut survivre sous quelque forme que ce soit sous sa forme démocratique actuelle, si elle est ciblée par des vagues de migrants encore plus importantes en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient.

La menace de conflits portant sur les sources d’eau augmente, tandis que la Région du pourtour Pacifique, qui dépend de la pêche, fait déjà face à une pénurie de vie marine à mesure que les océans se réchauffent.

Ceux d’entre nous qui sont âgés de 70 ans et plus et qui sommes reconnus comme étant les plus menacés par la Covid-19 doivent affronter cette loterie avec autant de bonne grâce que possible. Mais ma plus grande préoccupation est pour nos enfants et leur génération. Leur vie sera peut-être encore plus bouleversée que celle des contemporains de mon père pendant la Seconde Guerre mondiale, lesquels ont sacrifié six ans de leur jeunesse.

Otto von Bismarck déclarait un jour cyniquement que la seule chose que nous apprenons de l’histoire, c’est que personne n’en retient rien.

Mais nous pouvons sûrement tirer une leçon très importante de la Seconde Guerre mondiale. La plus grande menace à laquelle nous sommes confrontés est la fragmentation sociale face au danger existentiel. Avec un leadership solide, comme Churchill l’a démontré pendant la Seconde Guerre mondiale, la peur généralisée peut être transmuée en courage de masse.

Antony Beevor est l’auteur de La Seconde Guerre mondiale, publié chez Calmann-Lévy (2012).

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Version originale : Mail on Sunday, dimanche le 22 mars 2020, pages 20-21. Reproduit avec la généreuse permission de l’auteur.

S’adapter pour vaincre la Covid-19

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Michel Goya

Puisque nous sommes maintenant confinés à la maison pour quelques semaines en raison de la pandémie de la Covid-19, j’ai beaucoup plus de temps pour lire. Ce qui me réjouit. Je viens donc de commencer la lecture du dernier (et fascinant) livre S’adapter pour vaincre : comment les armées évoluent de Michel Goya – ancien colonel des troupes de marine (France) et spécialiste de l’histoire militaire de renommée internationale.

Dans son introduction, il réfère à ces organisations et puissances militaires qui « […] ont fait face à des défis terribles et ont essayé de s’adapter pour vaincre. » À elle seule, cette citation est assez frappante à la lumière du défi que nous sommes collectivement appelés à confronter.

Je ne voulais donc pas attendre d’en avoir terminé la lecture pour lui poser quelques questions, puisque le titre, je le crois, témoigne de l’état d’esprit qui doit tous nous habiter dans la crise actuelle que nous traversons. Avec empressement, M. Goya a aimablement accepté de me répondre et je lui en suis très reconnaissant. Voici donc le contenu de notre échange.

Parler de lutte contre le virus aurait été plus juste, mais cela aurait sans doute eu un effet moins fort. L’emploi du terme « guerre » est donc abusif, mais symboliquement efficace et c’est ce qui importe le plus dans l’immédiat.

Il y a quelques jours, le président Macron déclarait : « Nous sommes en guerre sanitaire » et le thème d’une guerre à la pandémie revient dans plusieurs interventions de responsables gouvernementaux. Dans quelle mesure estimez-vous que l’utilisation de cette rhétorique « guerrière » est justifiée ?

SAdapterPourVaincreLa guerre est un acte politique par lequel on s’efforce d’imposer sa volonté par la coercition à une autre entité politique, étatique ou non, que l’on a désigné « par déclaration » comme ennemie. C’est une confrontation violente des volontés. En ce sens déclarer la guerre à un virus, au terrorisme ou à ses kilos en trop est sémantiquement faux et peut entrainer des confusions. Inversement on peut être réellement en guerre et ne pas le dire. Le lendemain de l’embuscade de la vallée afghane d’Uzbin en 2008 où dix soldats français avaient été tués au combat, on a demandé au ministre de la Défense si on était en guerre et il a répondu non. Car le mot « guerre » contient lui-même une forte charge symbolique qui renvoie à des pans tragiques de notre histoire. De fait, on ne l’emploie pas lorsqu’on veut rassurer ou simplement cacher les choses et on l’utilise au contraire lorsqu’on veut leur donner un éclat particulier, mobiliser les énergies et donner de la légitimité à des choses difficiles, même si on ne se trouve plus dans un contexte d’affrontement politique.

Parler de lutte contre le virus aurait été plus juste, mais cela aurait sans doute eu un effet moins fort. L’emploi du terme « guerre » est donc abusif, mais symboliquement efficace et c’est ce qui importe le plus dans l’immédiat.

S’adapter consiste donc d’abord à révéler, presque au sens chimique, les habitudes qui doivent être remplacées ou modifiées. Cela passe forcément par une phase d’explicitation, on parle, on débat, on propose et on fait ensuite en fonction de ses risques et des possibilités.

Comment la capacité d’adaptation des forces armées dans leurs stratégies et leurs opérations peut nous aider à affronter cette crise ?

Pour une organisation, s’adapter consiste à changer une pratique afin de la rendre plus adaptée à l’environnement du moment. La pratique correspond à ce qu’une armée est réellement capable de faire face à un ennemi et c’est un mélange de savoir-faire, de façons de voir les choses, au sein de structures et avec des équipements particuliers. C’est aussi globalement une somme d’habitudes et les habitudes sont largement implicites. S’adapter consiste donc d’abord à révéler, presque au sens chimique, les habitudes qui doivent être remplacées ou modifiées. Cela passe forcément par une phase d’explicitation, on parle, on débat, on propose et on fait ensuite en fonction de ses risques et des possibilités. L’armée française qui combat sur la Marne en septembre 1914 n’est plus la même qui celle qui combattait aux frontières à peine quelques jours plus tôt, car les innovations s’y sont multipliées, peu dans les équipements, mais beaucoup dans les méthodes, et s’y sont diffusées horizontalement. Mais cela n’a été possible que parce que les unités de combat avaient eu les moyens d’expérimenter des choses auparavant et qu’elles se retrouvent enrichies d’un seul coup par l’arrivée de réservistes qui apportent aussi leurs compétences civiles.

Le commandement organise tout cela et ajoute un cycle plus long et plus profond. Il y a une circulation rapide de l’information vers le sommet, grâce aux comptes rendus systématiques après une opération ou l’envoi sur le terrain d’officiers observateurs. Cela forme la masse d’informations qui permettra de définir une nouvelle doctrine, c’est-à-dire à la fois un état de l’art en unifiant ce qui se fait de mieux et un guide pour l’avenir. Il faut ensuite transformer cette doctrine en nouvelles habitudes par des ordres, des règlements et surtout des formations. Ce processus est plus long, mais on est capable de faire évoluer en profondeur des structures de plusieurs millions d’individus en quelques mois, parfois moins. Il y a aussi tous ceux qui regardent vers l’extérieur et se connectent avec les ressources externes, l’industrie en particulier. Le visage technique de l’armée française de la Grande Guerre est transformé par une dizaine d’officiers experts dans leur domaine, les chars, les ballons, la radio, etc., et à qui on fait confiance pour développer des projets avec des entreprises civiles.

En résumé, une armée adaptative se connait bien et s’observe en permanence comme elle observe son ennemi et aussi ce qui peut l’aider dans la société. Elle fait confiance et aide ceux qui expérimentent des solutions nouvelles pour remplir leur mission, tout en donnant toujours un cadre à l’évolution.

Toute la difficulté est de […] se détacher du visible et du court terme pour se rappeler qu’il faut aussi se préparer à l’inattendu.

À la lumière de votre livre, que j’aurai le plaisir de recenser très prochainement, quels enseignements nos dirigeants (dans le monde politique et de la santé) peuvent retirer de l’évolution des armées, puisque nous parlons bien ici d’un champ de bataille face à la pandémie ?

Il existe deux types d’évènements à gérer. Les premiers sont prévisibles même avec quelques inconnues et relèvent de la gestion courante, les seconds sont imprévisibles et relèvent, sauf s’ils sont heureux mais c’est rare, de la gestion de crise. Les deux types d’évènements ne relèvent pas des mêmes logiques et celles-ci peuvent même être contradictoires.

La force nucléaire française est par essence une structure organisée pour la crise. Elle agit tous les jours pour dissuader d’une attaque majeure et si celle-ci doit survenir, elle peut résister à peu près à tout, y compris à des frappes thermonucléaires, et riposter. Mais pour cela cette force est redondante, il y a quatre sous-marins lanceurs d’engins pour en avoir un en permanence en mer, et diversifiée, il y aussi des avions qui disposent de munitions variées et il y a quelques années il y avait également des missiles enterrés dans des silos. Il est impossible de tout détruire en même temps. Il en de même pour les réseaux de communications entre le chef de l’État et la force de frappe, également diversifiés et redondants. Dans le même temps, on surveille attentivement tout ce qui pourrait nous rendre vulnérables et lorsqu’on décèle un risque on s’empresse d’innover pour le prévenir.

Tout cela a forcément un coût. Un principe de base de tout dispositif militaire est de conserver un « élément réservé », une force maintenue en arrière pour faire face aux imprévus ou aux opportunités. Ce stock inactif fait évidemment horreur à une gestion comptable soucieuse de faire des économies. Le ministère du Budget et des Finances est donc souvent en temps de paix le premier ennemi des forces armées. En 1933, alors qu’Hitler arrivait au pouvoir en Allemagne, la France réduisait le budget de la Défense et supprimait des milliers de postes. En 1939, à quelques mois de l’entrée en guerre du Royaume-Uni l’Échiquier, le ministère des Finances, freinait encore l’augmentation du budget des armées en expliquant que la priorité était la défense de la monnaie. La logique de gestion continue n’est pas du tout celle de la crise intermittente. Plus on applique la première et plus on se fragilise lorsqu’il faudra appliquer la seconde. Toute la difficulté est de parvenir à concilier les deux, se détacher du visible et du court terme pour se rappeler qu’il faut aussi se préparer à l’inattendu.

Les férus d’histoire aiment comparer le passé avec le présent, tirer des enseignements du premier pour le second. Quel modèle, parmi ceux que vous avez étudiés, serait le plus apte à nous inspirer en ce moment ?

Celui de la première mondialisation, ou deuxième si on considère comme telle la période des « Grandes découvertes » du XVe/XVIe siècle. Avec la Révolution industrielle, les sociétés commencent à changer très vite. On ne meurt plus du tout dans le même pays où on est né même si on n’a pas bougé. Il faut donc apprendre à gérer ce changement permanent et les évolutions brusques, souvent tragiques, liées à l’ouverture du monde. C’est la raison pourquoi je commence mon livre par l’exemple de l’armée prussienne qui est la première structure à intégrer la notion de changement. Le Grand état-major prussien doit dans un monde turbulent préparer à la guerre une armée qui repose sur la mobilisation de réservistes et qui ne combat pas. Il lui faut inventer de nouvelles méthodes pour apprendre sans faire et pour organiser une structure permanente au sein d’une société qui change. C’est la première technostructure moderne.

Il est symptomatique que le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour aient tous des stratégies différentes pour freiner la pandémie, mais qu’elles fonctionnent toutes.

De par le monde, quel (le) dirigeant(e) répond le mieux, selon vous, aux exigences de la situation, en termes d’adaptation à la situation ?

On évoque évidemment la gestion de la pandémie par les pays asiatiques, ceux que l’on appelait autrefois les « dragons ». Une fois passé le problème de la révélation du problème, toujours un peu difficile dans des cultures et/ou des systèmes politiques où cela signifie avouer une erreur ou critiquer un supérieur, la réaction y est toujours bien organisée grâce à une discipline collective. Autrement dit, le processus montant d’évolution y est peut-être plus problématique qu’en France ou au Royaume-Uni par exemple, mais le processus descendant y est plus facile. Il est symptomatique que le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour aient tous des stratégies différentes pour freiner la pandémie, mais qu’elles fonctionnent toutes.

On résiste mieux aux situations difficiles lorsqu’on a le sentiment que l’on a une prise sur les évènements, même si c’est une illusion. […] Faire dans la limite du risque acceptable, mais ne pas subir.

Vous avez servi en tant qu’officier dans les Forces armées et vous avez commandé des troupes sur des théâtres d’opérations (je pense à l’ex-Yougoslavie si ma mémoire est bonne). Quels conseils donneriez-vous à vos troupiers dans une telle situation ?

De rester calme, mais d’agir. On résiste mieux aux situations difficiles lorsqu’on a le sentiment que l’on a une prise sur les évènements, même si c’est une illusion. Il faut donc agir, et généralement agir vite, ce qui signifie que l’on n’a pas le temps d’évaluer toutes les possibilités et de de sélectionner, mais d’adopter la première solution qui paraît correcte. Faire dans la limite du risque acceptable, mais ne pas subir.

Il faut trouver des solutions, agir pour soi et autant que possible pour les autres même à distance, et s’efforcer de conserver des liens même sans contact physique.

On résiste mieux aussi quand on est plusieurs. Plus exactement, parce qu’on est au cœur d’un réseau de liens d’amitiés et de responsabilités qui nous poussent à faire des choses pas naturelles comme prendre des risques mortels. Il faut préserver et cultiver ces liens. Tout cela n’est évidemment pas évident dans une situation de pandémie puisqu’elle conduit la plupart à justement moins agir et à se dissocier des autres. Il faut trouver des solutions, agir pour soi et autant que possible pour les autres même à distance, et s’efforcer de conserver des liens même sans contact physique. Les armées créent aussi toujours un sentiment d’appartenance à une communauté, on échange le prestige ou la force de cette communauté contre un comportement courageux. Une crise surtout lorsqu’elle provient d’un élément extérieur à la communauté doit être l’occasion de ressouder celle-ci, non seulement pour elle, mais parce que cela aide chacun de ses membres.

D’où également la nécessité pour les dirigeants de donner une ligne de conduite, même difficile et peut-être même surtout difficile, et un espoir.

Quelle(s) erreur(s) devons-nous absolument éviter de commettre dans une situation de crise ?

Céder au découragement et à la panique. Il en va des nations comme des individus, la situation de crise est mobilisatrice et le reste si après avoir identifié le danger et lancé la mobilisation générale, on peut répondre par l’affirmative à quelques questions : sommes-nous prêts à faire face ? Avons-nous les moyens ? Savons-nous quoi faire ? S’il y a un doute ou si la réponse dominante est plutôt non, le stress augmente. Il arrive un point où on ne sait plus quoi faire, on attend en vain des ordres ou des modèles, et s’ils ne viennent on imitera et c’est ainsi que commencent les paniques comme le grand exode des Français en 1940. Au bout du processus, c’est l’effondrement. D’où effectivement l’intérêt d’avoir anticipé les situations de crise et de s’y être préparé, pas seulement matériellement, avec des réserves en tous genres y compris d’idées, et d’avoir préparé la population à cette possibilité. D’où également la nécessité pour les dirigeants de donner une ligne de conduite, même difficile et peut-être même surtout difficile, et un espoir.

Mais plus que des individus, ce sont les structures qui m’intéressent. La manière dont justement les États-Unis ont préparé et organisé l’économie de guerre ou la manière dont les Britanniques se sont organisés alors qu’ils étaient isolés et en grand danger est d’un point organisationnel tout à fait remarquable.

Quel chef de guerre — passé ou présent — vous inspire le plus en période de crise ?

Ce sont les nations qui font les guerres et non les armées, je serai donc tenté de citer Clemenceau ou Churchill comme des exemples, assez évidents en fait, de grands chefs de guerre. Avec Churchill, Roosevelt, Mackenzie King et de Gaulle dans des circonstances particulières, on ne peut d’ailleurs que se féliciter de la qualité des dirigeants des grandes démocraties pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils succédaient il est vrai souvent à de plus médiocres. Mais plus que des individus, ce sont les structures qui m’intéressent. La manière dont justement les États-Unis ont préparé et organisé l’économie de guerre ou la manière dont les Britanniques se sont organisés alors qu’ils étaient isolés et en grand danger est d’un point organisationnel tout à fait remarquable.

Finalement, je voulais attendre après la publication de ma recension pour vous poser cette question, mais je plonge immédiatement… Travaillez-vous à un nouveau livre actuellement ? Dans l’affirmative, êtes-vous en mesure de nous divulguer le sujet ?

Je travaille sur un livre sur la manière dont la France de la Ve République fait la guerre depuis la fin de la guerre d’Algérie. Je m’intéresserai ensuite justement à l’histoire militaire de la guerre d’Algérie.