Ian Fleming et James Bond: tel père, tel fils

Dans Skyfall (le meilleur film de James Bond à mon humble avis), il y a une scène où 007 fausse compagnie aux mercenaires de Silva en empruntant un tunnel secret dissimulé dans la maison de son enfance. Au moment de s’y engouffrer, le mythique agent secret déclare : « j’ai toujours détesté cet endroit ». Cette déclaration se veut non seulement emblématique des sentiments du personnage, mais aussi de son créateur, Ian Fleming.

Dans l’enlevante biographie qu’il consacre au père de James Bond (Perrin), l’historien Christian Destremau permet au lecteur de constater à quel point le père et le fils littéraire partagent le même ADN. Amour des voitures, de la vitesse, des douches à l’eau chaude, des montagnes, caractères irrévérencieux et vie sexuelle bien assumée, voilà autant de traits donnés par Fleming à son emblématique personnage. Et j’oubliais que la mère de l’agent du MI6 est Helvète, tout comme celle de Fleming. Je laisserai aux psychologues le plaisir d’épiloguer sur la parenté entre les deux hommes, mais je peux facilement imaginer que l’auteur aurait rêvé de vivre les aventures de son héros. Après tout, n’est-ce pas là le but de la fiction?

Cela dit, n’importe quel amateur des questions de renseignement, aussi novice soit-il, aura tôt fait de constater que M. Bond détonne de manière très exubérante par rapport à la discrétion élémentaire requise de la part des manœuvriers de cet univers ombrageux. Rares doivent être ceux et celles qui raffolent d’attirer l’attention. Il n’est donc guère étonnant que le biographe écrive que « […] James Bond est pour une large part l’héritier des braves du SOE » (Special Operations Executive) – les légendaires services spéciaux créés par Churchill quelques semaines après son arrivée aux commandes en juillet 1940.

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Theodore Roosevelt fut un grand président, soutient Maurin Picard

Je publiais vendredi dernier ma recension de l’exceptionnel livre Le Manoir: Histoire et histoires de la Maison-Blanche (Éditions Perrin) de l’historien et journaliste Maurin Picard. Dans la foulée de cette publication, cet auteur généreusement sympathique a accepté de répondre à quelques questions aux fins d’une entrevue exclusive que je vous livre aujourd’hui.

Pour ceux et celles qui seraient encore à la recherche du cadeau idéal à l’approche de la période des Fêtes pour le féru politique, l’historien ou le mordu de politique américaine dans votre entourage, déposer un exemplaire de ce livre sous le sapin assurera à cet être estimé des heures de plaisir intellectuel garanti. Surtout à l’approche de l’inauguration du 46e président des États-Unis et de son entrée à la Maison-Blanche le 20 janvier prochain.

Même sur le départ, Lyndon B. Johnson aurait pu épargner 4 ans de guerre à l’Amérique.

On parle beaucoup et on aime lire à propos des grands présidents, les Washington, Lincoln, Roosevelt et Kennedy pour ne nommer que ceux-là. Y a-t-il un président qui a été particulièrement maltraité dans l’histoire selon vous?

Il est de bon ton aujourd’hui de restaurer l’image de deux présidents mal-aimés, Lyndon B. Johnson et Jimmy Carter.

Mais il ne faut pas oublier le contexte, qui désamorce quelque peu l’entreprise actuelle de réhabilitation de LBJ et Carter : le premier fut réellement incapable de résister aux pressions de l’état-major, qui demandait toujours plus d’hommes au Vietnam et mentait ouvertement sur le bilan quotidien des combats. Ses cauchemars récurrents le rendent plus humain et réclament notre compassion, mais ils n’excusent pas cette faillite décisionnelle. Le refus de dénoncer le sabotage des négociations de paix à Paris en 1968 par le candidat républicain Richard Nixon est lui aussi absolument inexcusable. Johnson, même sur le départ, aurait pu épargner 4 ans de guerre à l’Amérique et autant d’années de captivité pour les résidents du « Hanoi Hilton », dont un nommé John McCain. Et qui sait, le Watergate?

Quant à Jimmy Carter, sa franchise, son honnêteté typiques du fermier pieux et bon de Géorgie, peuvent être aujourd’hui louées. Mais face à la crise pétrolière de 1979 et au fiasco de l’opération « Eagle Claw » en Iran (sauvetage avorté des otages de l’ambassade de Téhéran), qui couronnait une décennie maudite, l’Amérique avait besoin d’un cheerleader. Et ce fut Ronald Reagan.

Les années sombres, polarisantes, destructrices à bien des égards, que connaissent en ce moment les États-Unis, n’ont rien d’inédit.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans vos recherches?

Sans surprise, la valeur exceptionnelle de certains individus parvenus au sommet du pouvoir, que l’on ne peut que comparer à la médiocrité intellectuelle de nombreux hommes politiques en 2020. La seconde découverte est une lapalissade, ou presque : les années sombres, polarisantes, destructrices à bien des égards, que connaissent en ce moment les États-Unis, n’ont rien d’inédit. Le pays fut maintes fois dans sa jeune histoire au bord de l’implosion, que ce fut en 1814, 1861, 1930 ou 1968.

La troisième, enfin, est une révélation : la période 1960-1974, de Kennedy à Nixon, recoupe proportionnellement le plus grand nombre de chapitres. Les bouleversements de l’Amérique durant ces années sanglantes, sombres mais aussi exaltantes, continuent de propager les secousses telluriques jusqu’à nous aujourd’hui, qu’il s’agisse des tensions raciales, du fossé nord-sud, des violences policières, des guerres étrangères, et bien sûr de la morale des occupants du Bureau ovale, tout aussi vacillante chez JFK que chez Nixon. Johnson, comme je le disais plus haut, est quant à lui un personnage absolument fascinant, admirablement raconté par son ex-confidente, l’historienne Doris Kearns Goodwin.

Y a-t-il des sujets que vous avez été contraint d’écarter et que l’on ne retrouve pas dans Le Manoir?

La pagination était limitée, ce qui a donc nécessité un choix éditorial, toujours douloureux! Ulysses Grant à la Maison Blanche aurait mérité un chapitre, en président aimé mais trop crédule, confronté à un après-guerre de Sécession malaisé, douloureux. J’aurais aimé également parler un peu plus des années Carter et Reagan à la Maison Blanche, de l’ombre à la lumière pour une Amérique convalescente, mais qui allait toutefois vaciller sur ses bases avec le fiasco en Iran (voir ci-dessus), puis le scandale des contras et de l’Irangate, qui aurait pu (dû?) valoir un procès en destitution à Ronald Reagan.

Theodore Roosevelt (source: Pittsburgh Post-Gazette).

Si on vous demandait d’écrire davantage au sujet d’un président de votre choix, lequel choisiriez-vous et pourquoi?

Theodore Roosevelt, sans l’ombre d’une hésitation, dans la mesure où sa vie fut exceptionnelle, entre drames intimes, aventures à dresser les cheveux sur la tête, défis sportifs insensés, accomplissements présidentiels, gestes fantasques et grands éclats de rire. Je suis également très attiré par l’ère Truman, si déterminante pour le sort du monde avec un président « accidentel » que personne n’attendait. La « tragédie » de Lyndon B. Johnson est elle aussi passionnante, s’agissant d’un homme qui nourrissait de grands rêves, possédait certainement les compétences pour mener à bien son grand œuvre, la résorption de la pauvreté, mais fut détruit par une guerre à l’engrenage incompréhensible, le Vietnam.

La Covid-19 nous oblige à traverser une période difficile de l’histoire. Cela dit, les catastrophes n’ont pas manqué dans l’histoire de la Maison-Blanche et de ses occupants. Qu’est-ce que les Lincoln et FDR peuvent nous enseigner sur le leadership en temps de crise?

Il y a dans ces deux hommes plusieurs qualités communes, qui semblent plus nécessaires que jamais à l’issue de l’ère Trump et en pleine pandémie : humilité, conviction, patriotisme, bon sens. Lincoln et Roosevelt ont une certitude : la grandeur de leur pays, et sa capacité à se redresser, fût-ce d’une guerre de Sécession en 1865 ou de la pire crise économique de l’histoire en 1929. Ils sélectionnent judicieusement leur cabinet gouvernemental, épargnent leurs adversaires politiques, recherchent le compromis et font adopter de haute lutte les réformes nécessaires à la survie des États-Unis, au détriment de leur santé physique et nerveuse. D’où la question, inévitable : même bien entouré et déterminé à apaiser les esprits, Joe Biden tiendra-t-il la distance?

Theodore Roosevelt suit Abraham Lincoln et Franklin Delano Roosevelt de près sur l’échelle de grandeur des présidents américains. Il fut un très grand chef d’État, tant par son exceptionnelle palette de talents d’aventurier et d’intellectuel, de « fonceur » et d’érudit.

Theodore Roosevelt figure parmi mes présidents favoris. Sur l’échelle de grandeur des occupants du Bureau Ovale, où le situeriez-vous?

Je vous rejoins sur cette opinion. « TR » suit Abraham Lincoln et Franklin Delano Roosevelt de près sur l’échelle de grandeur des présidents américains.

Il fut un très grand chef d’État, tant par son exceptionnelle palette de talents d’aventurier et d’intellectuel, de « fonceur » et d’érudit, qui perd un œil en boxant tout à fait clandestinement, mais qui décrochera le Prix Nobel de la Paix pour ses efforts de médiation dans la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Et puis, il faut l’avouer, la Maison Blanche sous son règne et celui de ses affreux jojos de rejetons donnait envie d’y être ! Il est l’homme qui, par son enthousiasme, sa vision, sa personnalité hors-normes, projette l’Amérique au sommet des nations. On peut se demander si un homme comme lui aurait « tenu » la promesse de Société des Nations, que son successeur Woodrow Wilson ne sut pas honorer, et aurait prolongé la paix après 1920. Mais la mort de son fils préféré, Quentin, en 1918 dans le ciel de France avait déjà diminué l’homme, qui décède relativement jeune, à 60 ans.

L’apport de George H.W. Bush fut immense pour la résolution pacifique de la guerre froide, et son refus de crier victoire pour ne pas humilier Moscou.

J’ai toujours eu un faible pour le président George H. W. Bush. Un homme d’État décent, intelligent et très porté sur les relations humaines. J’aurais certainement aimé lire sur lui dans Le Manoir. Suite à vos recherches, auriez-vous quelque chose à ajouter relativement à sa personnalité?

Il y avait, à l’évidence, de quoi écrire sur le mandat unique de George H. W. Bush, son approche modérée et respectueuse des joutes politiques, son apport immense pour la résolution pacifique de la guerre froide, et son refus de crier victoire pour ne pas humilier Moscou. Mais là encore, il me fallait faire des choix.

Le risque existe donc, comme un Clinton face au génocide du Rwanda ou un Obama face aux armes chimiques en Syrie ou l’invasion de la Crimée, que l’administration Biden se tienne en retrait le jour J, absorbée par les questions intérieures.

Selon moi, le profil du président-élu Joe Biden ressemble justement beaucoup à celui du 41e président. En observateur averti (et quotidien) de la Maison-Blanche, quelle sera sa meilleure alliée, parmi ses qualités, pour relever les défis qui se présenteront à lui?

Son expérience, immense. Mais la plus grande qualité de Joe Biden est aussi son défaut, si l’on veut rester modéré dans ses projections : fin connaisseur de la politique internationale, Joe Biden a intégré dans son ADN le traumatisme de la guerre du Vietnam, le refus occidental d’intervenir en ex-Yougoslavie durant le siège de Vukovar puis de Sarajevo, et Srebrenica, sa propre « erreur » en 2002 lorsqu’il soutint l’invasion de l’Irak. Cela fait de lui un multilatéraliste convaincu, mais également un décideur prudent, qui pèsera et soupèsera longuement chaque crise internationale. Le risque existe donc, comme un Clinton face au génocide du Rwanda ou un Obama face aux armes chimiques en Syrie ou l’invasion de la Crimée, que l’administration Biden se tienne en retrait le jour J, absorbée par les questions intérieures. Mais donnons-lui sa chance!

Le tandem Eisenhower-Marshall s’impose comme l’exemple à suivre pour la future Administration américaine, face à la pire pandémie du coronavirus.

Une question à propos de l’histoire militaire américaine, si vous me permettez et parce que je connais votre appétence pour le sujet (je me propose de dévorer Des héros ordinaires pendant le congé des Fêtes). Quel chef de guerre (Grant, Patton, Eisenhower, Marshall, MacArthur ou un autre) aurait le plus à nous enseigner dans la période actuelle?

Ulysses Grant serait une piste intéressante, lui qui évita toujours d’accabler l’ennemi défait durant la guerre de Sécession. Mais sa gestion passive de la Reconstruction, et la rémanence des tensions raciales, ternissent son bilan. Le tandem Eisenhower-Marshall, qui sut tout à la fois gagner la guerre et la paix en 1945 et après, s’impose comme l’exemple à suivre pour la future Administration américaine, face à la pire pandémie du coronavirus : vision stratégique, mobilisation des ressources pour endiguer le mal et reconstruire une Amérique qui, sous Donald Trump, ressemble à un État « failli ». Il faut bien sûr modérer le propos, en se rappelant que Dwight Eisenhower, devenu président en 1953, n’osa jamais s’opposer frontalement à l’épouvantail qui avait pris les rênes du Parti républicain, le sénateur Joe McCarthy. Biden sera-t-il confronté aux résidus, voire à une survivance du trumpisme? Et si oui, aura-t-il les épaules pour faire rentrer le génie dans sa boîte? C’est une poigne à la Patton ou à la MacArthur qu’il lui faudrait alors, même si les deux hommes n’eurent jamais d’instinct politique développé.

Avez-vous des projets pour un nouveau livre dans un avenir prochain? Si oui, serait-ce indiscret de savoir quel en serait le sujet?

Je poursuis mes recherches sur la crise du Katanga en 1960-1961, après l’enquête menée sur la mort mystérieuse du secrétaire-général de l’ONU Dag Hammarskjöld (« Ils ont tué Monsieur H », Seuil 2019). Le Katanga fut un théâtre d’intervention méconnu des barbouzes gaulliens, sur lequel il reste beaucoup à dire. Loin, très loin de la Maison Blanche!

President-elect Joe Biden and the Return of Empathy

Like millions of people around the world, I’m impatient to see the results of Tuesday’s US presidential elections. Full disclosure, I ardently root for a Joe Biden victory. Not because I’m a traditional Democrat supporter (I am not, I canvassed in New Hampshire for my favorite contemporary president George W. Bush and I attended the 2004 and 2008 Republican National Conventions), but because of my profound lack of affinities for his opponent.

If you’re a Trump supporter, you can stop right here (and I suspect you will), because you won’t like the rest of this review.

When I read Bob Woodward’s latest book, Rage, a few weeks ago, I was struck by the following passage from one of his discussions with the current president of the United States:

“When’s the last time you apologized?”, asked Woodward. “Oh, I don’t know, but I think over a period – I would apologize. Here’s the thing: I’m never wrong.”

To me, that exchange encapsulates the Trump problem. Like kings of the Middle Ages, he thinks he can do no wrong. And he believes he can do or say whatever he wants, to hell with the consequences.

You don’t expect a head of state or government to be perfect. You want him or her to abide by certain standards but also to be human – like the rest of us. In this day and age, that’s precisely Joe Biden’s main quality in this race.

I was therefore curious to read Evan Osnos’ Joe Biden: The Life, The Run, and What Matters Now, to see what more could I learn about the man who might be on his way to march on Pennsylvania street after his inauguration on January 20th, 2021. I did not seek a policy book. I wanted a full-rounded portrait of a man seeking the highest office in the US, detailing his qualities and shortcomings. By all means, the author did not disappoint. An avid reader, Biden is known for his loyalty and being humble, as well as being arrogant and sometimes sloppy. He’s human!

Evan Osnos writes that he is such a tactile politician that “When Biden and Obama worked a rope line, Biden sometimes took so long that aides had to restart the soundtrack.” Or when “Leon Panetta recalled listening to Biden work the phone at the White House: “You didn’t know whether he was talking to a world leader or the head of the political party in Delaware.””

In a nutshell, Biden is the kind of guy you’d like to sip a caramel macchiato with on a Saturday morning.

Thanks to the author, I learnt that Joe Biden – contrary to some political accusations – is not part of the establishment. He was, incidentally, “[…] among the least prosperous members of the United States Senate” and he planned to take a second mortgage to pay for his son’s cancer treatments (who passed away later). President Obama offered to help him financially, but his vice-president never came back to ask for it.

Biden suffered in his life. A lot. And one of his strongest traits (in my humble opinion) is that he is not afraid to share his humanity. A few days before Christmas 1972, he lost his first wife and daughter in a car accident. He went through serious health issues. The most touching part of the book for me is when the author writes about “Brayden Harrington, a thirteen-year-old from New Hampshire, [that] gave credit to Biden for telling him that they belonged to “the same club – we stutter.””

America is in a state of turmoil. Americans are suffering. Greatly. This mood won’t disappear at the touch of a magic wand nor at the turn of a blind eye. If he is elected this week, Joe Biden will probably never rank among the transformational presidents such as FDR, LBJ or Reagan. But he can be a gifted and consequential transitional one like Harry S. Truman or George H. W. Bush. The grandfather who looks like he’s just out of the gym (I borrow this formula from the author) would bring a healthy dose of much-needed humanity, sincerity, modesty, decency and, dare I say, sometimes vulnerability in the White House.

This electoral cycle, I suspect many people are voting against Donald Trump and not necessarily for Joe Biden. For those unfamiliar with who Joe Biden’s character, Evan Osnos opens a window on the personality of an attaching man whose challenges will be of Himalayan proportions depending on Tuesday’s electoral results.

Joe Biden most certainly won’t be able to transform US politics in a heartbeat, but at least Americans will have a good man at the helm of the ship of state.

Let us now hope that Evan Osnos will put his exceptional talents as a biographer at our service in writing about another political or historical figure in the near future. In his book about Joe Biden, he mentions the Democratic contender has read one of the tomes about LBJ by Robert A. Caro. Having myself tremendously enjoyed this four-volumes biography of JFK’s successor, I find Osnos talents to be comparable to those of the iconic writer.

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Evan Osnos, Joe Biden: The Life, The Run, and What Matters Now, New York, Scribner, 2020, 192 pages.

I would like to express my heartfelt gratitude to the always helpful Athena Reekers of Simon & Schuster Canada for providing me with a copy of this book.

President Without a Purpose

A few years ago, I gave lectures on the history of the US presidency. Back in those days, George W. Bush was the resident of the White House and was not a favorite among my students. At one point, I reminded the group that each of the 43 men who embodied the Executive Branch of the American government during their mandate needed special virtues to be elected.

George W. Bush was not very popular – mainly because of the military intervention in Iraq – but he had distinctive qualities of loyalty and determination, which, coupled with his principles and visible kindness, made him a great president (in my humble opinion). Never did I think I would be hard-pressed to find a notable quality to a sitting President. But that time has come.

I was impatient to put my hand on Rage by Bob Woodard. The legendary Washington Post journalist did not disappoint. His last book is one of his best, exposing a president that will certainly go down in history as one of the most polarizing.

When you think of the president of the United States, you do not necessarily expect an Ivy League scholar. But you can certainly hope the person will manifest some sort of intellectual curiosity and will be able to grasp essential nuances. Rage plainly demonstrates this is not the case with Donald Trump.

Among the many episodes evoked by the author, the following one is quite evocative of the man who is “impervious to facts”:

“Coats’s [Trump’s intelligence czar] relations with Trump soured quickly as the president persisted in asking Coats to stop or get control of the FBI’s Russian investigation. Trump wanted Coats to say there was no evidence of coordination or conspiracy with Russia in the 2016 presidential campaign.

Coats repeatedly tried to point out that the FBI had a criminal side and an intelligence side. He had oversight and a role in the intelligence side. But he has no role, zero, in the criminal investigations – including the Mueller probe of Russian interference.

Trump disagreed, or did not understand, and acted as if Coats was insubordinate.”

Bob Woodward paints the portrait of a small man who doesn’t like to read, takes credit for the work and ideas of others, lets himself be flattered by a murderous dictatorial madman who panders to his Himalayan ego by calling him “Your Excellency”, claims to never be in the wrong, has no idea of what a policy process is all about, needed his chief of staff [retired U.S. Marine Corps John Kelly] to brief him about what happened at Pearl Harbor on December 7, 1941 and thinks that he genetically understands atomic weapons because his uncle taught “[…] at MIT for 42 years or something.” I have to admit I guffawed at that last one.

On COVID-19 specifically, Trump feels it’s unfair he has to deal with it – as if FDR was pleased to enter World War II, or GWB was content to respond to 9/11. Perhaps reading a few books on political history would have helped Kim Jong-un’s friend to understand that becoming president means sailing troubled waters.

The author confirms what many believe. It takes a certain ethos to become president of the United States, an ethos Donald Trump does not possess. Nor was he intellectually of emotionally fit either for office. In a passage, he quotes the president telling him: “Can you believe I’m here, president of the United States, and you’re here? Can you believe this shit? Isn’t it the greatest thing in the world?” This childish excitement could be forgiven if it was not accompanied by another psychological penchant that leads him to have disparaging comments regarding others. In the eyes of the New York real estate mogul, Barack Obama is not smart, George W. Bush is a moron (which is rich, coming from a man who allegedly paid someone else to take his SAT test) and members of the Intelligence establishment “should go back to school” – which is rich, coming from a man who allegedly paid someone else to take his SAT test.

Decency is a word that never found its way in Donald Trump’s persona and US politics is poorer because of it. After all, what would you make of a candidate who asks his campaign manager not to stand besides him on Election night because he is taller than him? Or when the same person who, upon becoming president, is not man enough to fire members of his team face to face, relying on Twitter to do so? I have never read such stories about Bill Clinton, George W. Bush or Barack Obama. Because these three commanders in chief were emotionally stable. They acted like grown and mature men who did not need to trample on others to shine.

Truthfully, I never expected Bob Woodward to portray a likable, knowledgeable, intellectual and inspiring leader. After all, we’re talking of a president who thrives on hate and ignorance. Even though I thoroughly enjoy the “fly on Pence’s hair the wall” point of view – like future Secretary of Defense Jim Mattis wearing tennis shoes when he met with future Secretary of State Rex Tillerson for dinner at the Jefferson Hotel – I did not expect to witness such chaos at the highest level of the American political life either.

Jared Kushner, the son-in-law who serves as a valued advisor in his father-in-law administration is probably right on the mark when he recommends Alice in Wonderland to those who seek to better understand the current president. Paraphrasing the Cheshire Cat who says: “If you don’t know where you’re going, any path will get you there.”

This is probably the best way to summarize the mandate of this president without a purpose.

Reading a new book by Bob Woodward is always a real treat. But I pray to God his next one will be about the 46th president that will move into the White House next January.

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Bob Woodward, Rage, New York, Simon & Schuster, 2020, 480 pages.

I would like to express my sincere gratitude to Athena Reekers, from Simon & Schuster Canada, who kindly provided me with a review copy of Rage and for her continued precious and generous assistance.

Jesus Christ and General Jackson

In just a few hours, veteran news anchor Chris Wallace will moderate the first presidential debate between Donald Trump and Joe Biden, an exercise that will shine a bright light on the character of these individuals vying to occupy the Oval Office starting next January 20th.

As a seasoned journalist, Chris Wallace has a unique perspective of those who are called to occupy the seats of power. He has recently put this quality to good use in offering a better understanding of Harry S. Truman, one of the most consequential President in American history.

In Countdown 1945: The Extraordinary Story of the Atomic Bomb and the 116 Days That Changed the World, the anchor of Fox News Sunday surprised me with his portrait of Truman. I had always been under the impression that the 33rd President was a trigger-happy man who was only too pleased to bomb America’s nemesis in the Pacific. The reality is much more nuanced.

On April 12, 1945, President Roosevelt’s Veep left behind the bourbon and branch water drink he was enjoying on Capitol Hill to reach the White House urgently. Notoriously sick, the news of the death of the United States Commander in chief nevertheless sent shock waves throughout the country and the world. Clearly unprepared, Truman was de facto constitutionally called to replace the beloved leader.

Approximately two weeks after becoming the new White House resident, Secretary of War Henry Stimson broke the news to President Truman that he was about to possess a new superweapon, the atomic bomb, which could play a determining role in the end of the hostilities with Japan. Only two months after being sworn in, Truman travelled to Potsdam for a summit with seasoned leaders Churchill and Stalin. His education as a warlord must have been quite brutal.

Confronted with a seemingly war with no end, the President juggled many different scenarios over several weeks. At first, he considered a ground invasion, a scenario that entailed “[…] a long and bloody conflict.” Another option was “[…] a nonmilitary demonstration [of their new weapon], so the Japanese would see the futility of continuing the war.” But the possibility that the bomb might not work disqualified that option. Furthermore, Secretary of War Stimson, Chief of Staff Leahy, General Marshall and General Eisenhower were all against going for the atomic avenue. And they were no peaceniks. According to the author, “Truman spent more and more time on the question of how to deliver a final ultimatum to Japan”. After several weeks of “long and careful thought”, of agonizing, losing sleep and suffering from headaches, the new President “[…] felt it was inescapable that if the weapon worked, he must be willing to use it.” Even if he didn’t like it.

Even though I will always feel that the bombings of Hiroshima and Nagasaki have been one of the greatest human tragedies of history, I am nevertheless of the opinion that the Americans were blessed to have a thoughtful and considerate man like Harry S. Truman to end the war.

Throughout his book, Chris Wallace depicts him as a decent, loyal and straightforward man whose favorite expression was “Jesus Christ and General Jackson!” (I might adopt it myself!). The kind of person you would like to have breakfast with at your favorite eatery. To that effect, my favorite passage from the book is worth quoting at length:

One evening, after another frustrating day at the conference, Truman’s motorcade was leaving the palace when an Army public relations officer asked if he could get in the president’s car. Once the two men were by themselves in the backseat, the colonel said, “Listen, I know you’re alone over here. If you need anything like, you know, I’ll be glad to arrange it for you.”

“Hold it, don’t say anything more,” the president interrupted. “I love my wife, my wife is my sweetheart. I don’t want to do that kind of stuff. I don’t want you ever to say that again to me.” Truman and the colonel rode the rest of the way back to the Little White House in silence.

Chockfull of interesting details that entertain the reader, I was captivated to read about the creation of the Underwater Demolition Teams – the ancestors of the American Navy SEALs – who had to endure “Hell Week”. I also enjoyed learning about Sergeant Bob Caron – a tail gunner from New York – who wrote to the Brooklyn Dodgers to ask for a baseball cap of his favorite team, which he wore during the fateful mission on August 7th, 1945. These are the type of eccentricities that give life to history.

Countdown 1945 deserves a place in the gallery of great books about past US Presidents. Chris Wallace has an engaging pen and a knack for evoking the kind of details that humanizes the characters of his story – even though I would never be fond of being invited to a liver and bacon meal like the one Truman and Stalin liked so much to share at Potsdam.

Hopefully, Chris Wallace’s questions and interventions in tonight’s presidential debate will highlight the qualities required for the highest office in the United States.

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Chris Wallace (with Mitch Weiss), Countdown 1945: The Extraordinary Story of the Atomic Bomb and the 116 Days That Changed the World, New York, Avid Reader Press, 2020, 313 pages.

I would like to express my sincere gratitude to Allie Lawrence from Avid Reader Press (Simon & Schuster), who has been extremely kind in helping me obtaining a copy of this enthralling book.

The importance of “Soft Power”

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President George H. W. Bush on Tiananman Square in Beijing (China), February 25, 1989 (Source: ChinaFile)

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Few years ago, I was captivated by Professor Joseph S. Nye Jr.’s book Soft Power: The Means to Success in World Politics. I recently approached the former Dean of the Harvard’s Kennedy School of Government and former Clinton administration official to submit him a few questions. He generously accepted to respond. Here is the content of our exchange.

You are the father of the term soft power. Just to make sure all my readers understand well, what would be the best short definition of this concept and why is it so important in international relations?

Power is the ability to affect others to get the outcomes you want and it is basic to international relations analysis.  You can affect others by coercion, payment, and attraction. Soft power is the ability to get what you want by attraction rather than coercion or payment.

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FDR: The Fearless President

3DaysAtTheBrink_BretBaierI have always loved to read about FDR, one of my favorite Presidents. Being a fan of presidential libraries and having done some research in a few in the past, I have vivid memories of the time I spent at his inspiring Presidential Library at Hyde Park. I was therefore very interested in Bret Baier’s latest book, not only because it covers a period of contemporary history – World War II – for which I have an unquenchable intellectual thirst, but also because he dove into the presidential archives, a real treasure trove for anyone eager to fully understand the magnitude of the accomplishments of those larger than life Commanders in chief who lead America at crucial times.

The title of Bret Baier’s book Three Days at the Brink: FDR’s Daring Gamble to Win World War II refers to the Tehran Conference (1943), where the Big Three (FDR, Churchill and Stalin) agreed on the necessity to open a second front on the West – with Operation Overlord – to relieve some pressure on the Soviet troops, which occurred on June 6, 1944. But only a quarter of the book is devoted to the historic conference.

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FDR was a role model for Vladimir Putin

PutinFDR

LA VERSION FRANÇAISE SUIT

After reading his insightful, well-written and gripping book about President Vladimir Putin, I asked Professor Mark Galeotti if he would accept to answer a few questions for this blog. He swiftly agreed and I’m very grateful for the generosity of his time. Here is the content of our exchange.

Many sincere thanks Pr. Galeotti for accepting to respond to a few questions for my blog.

His very privacy means we all get to imagine our own personal Putin…

PutinMarkGaleottiOn page 22 of your excellent book about President Putin, you write “If people think you are powerful, you are powerful.” On page 53, you refer to “purposeful theatricality”. In your book, Putin doesn’t come across as a bad person. Is there an important difference between the public and private persona of the Russian President? How is Mr. Putin different in private than what he shows in public?

The thing is that we really have very little sense of the true private self of Vladimir Putin: he absolutely protects that side of his life, and instead what we see is a guarded and carefully managed public persona. I think that for all the opulence of his lifestyle – the palaces, the personal staff, the thousand-dollar tracksuits – he is actually something of a lonely and distant figure, now almost trapped within the public persona, but this is very much my own imagining. In a way, that’s the point: his very privacy means we all get to imagine our own personal Putin…

On page 75, you debunk the notion that Vladimir Putin is some kind of social conservative (he notably upholds abortion rights), arguing that he is a pragmatist first. This notion is unfortunately not widely known in the West. Why do you think observers and commentators still hold to the notion that he is some kind of conservative ideologue?

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De Gaulle et les grands

DeGaulleEtLesGrandsMa fascination envers le Général de Gaulle est une vocation tardive. Pour tout dire, j’ai commencé à m’intéresser à lui un beau jour de septembre 2014, alors que je me trouvais dans un salon de barbier londonien et que j’ai fait la rencontre d’un anglais francophile dont la mère avait été la secrétaire du grand homme pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette agréable discussion a déposé en moi un grain qui allait germer au fil du temps.

À l’approche du 50e anniversaire de la disparition de l’homme du 18 juin, les publications à son sujet ne manquent pas et les éditions Perrin nous choient avec plusieurs titres aussi invitants les uns que les autres.

À cet égard, le sympathique journaliste et historien Éric Branca a piqué ma curiosité avec son dernier livre, De Gaulle et les grands. Parce qu’il campe le Général dans ses relations avec les autres grandes pointures de l’histoire contemporaine. Admirateur de Ben Gourion et de Kennedy, fasciné par Mao, toujours curieux de lire ce que les auteurs ont à dire au sujet de Roosevelt et Staline et irréductible de Churchill, je ne pouvais laisser ce livre trop longtemps sur ma liste de titres « à lire ». Y plonger était une gourmandise à laquelle je ne voulais pas résister.

Les relations internationales faisant partie de mes sujets de prédilection, Éric Branca m’a permis de relever à quel point de Gaulle était un réaliste (le terme revient à plusieurs reprises entre les couvertures), un pragmatique dans tous les sens du terme. À témoin, la citation suivante : « J’aime mieux voir à la tête du Parti communiste, un homme qui gardera toujours accrochée aux fesses la casserole de sa désertion plutôt qu’un authentique résistant […]. » J’ai trouvé ça délicieux.

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Le Général de Gaulle et le Président Nixon en 1969 (Source: Richard Nixon Foundation)

Mais de Gaulle était aussi un anticonformiste déclaré et assumé. C’est ainsi que l’homme d’État demeurait de glace devant les approches de Tito, puisque celui-ci était un usurpateur profitant des actions posées par « le vrai héros national », Draža Mihailović (que Tito fera liquider), celui « […] qui a fait perdre deux ou trois mois à la Wehrmacht au printemps 1941 (en utilisant les méthodes de la guérilla). Il a empêché les Allemands d’atteindre Moscou et Leningrad avant l’hiver. C’est peut-être lui qui a causé la perte de Hitler », selon le Général.

Ou encore la réponse du Général à son ambassadeur à Washington qui lui recommande de ne pas rencontrer le candidat à l’investiture républicaine en 1968, Richard Nixon, puisqu’on accorde à ce dernier bien peu de chances d’arriver premier au fil d’arrivée. Sur le télégramme apportant ce conseil, de Gaulle griffonne : « Je le recevrai donc. »

Je mentionne une dernière anecdote, probablement la plus savoureuse selon moi, au sujet de l’intervention du président français dans l’élection du successeur du pape Pie XII. Dès le lendemain du décès de celui-ci, il envoie l’avion présidentiel chercher l’ambassadeur français à Rome pour déterminer quel candidat répondra le mieux aux intérêts de l’Hexagone. C’est sur le patriache de Venise, le cardinal Roncalli, que se jette le dévolu de l’Élysée. Au dixième tour de scrutin, le parti français au Conclave parvient à faire pencher le résultat en faveur de celui qui deviendra le pape Jean XXIII. À lui seul, le chapitre consacré à la relation de de Gaulle avec l’initiateur du Concile Vatican II mériterait certainement un livre entier.

Chacun des chapitres du livre est rempli d’anecdotes similaires, qui viennent soutenir les affirmations de l’auteur quant aux principes géopolitiques et dispositions personnelles du Général.

Puisque ce pays effectue son ascension au rang de grande puissance, la relation entre de Gaulle et Mao représente un très grand intérêt actuellement. Je sais bien qu’il n’est pas évident de faire abstraction de la Covid-19, mais il serait peut-être approprié, en envisageant le long terme, de méditer ces paroles visionnaires du Général : « Un jour ou l’autre, peut-être plus proche qu’on ne croit, la Chine sera une grande réalité politique, économique et même militaire… » 50 ans plus tard, force est d’admettre que celui qui a couché cette formule sur papier avait très bien compris que les idéologies, qu’elles soient politiques ou commerciales, constituent une entrave à ce réalisme qui permet aux relations internationales de vivre dans un équilibre dont le monde a grand besoin. Plus que jamais.

Ce livre figure d’ores et déjà dans mon classement des meilleurs livres d’histoire. Parce qu’il dévoile comment un homme qui a toujours su que « le vrai courage est d’affronter les malheurs » a pris place parmi les grands. Incontestablement, de Gaulle figure parmi les grands, j’avancerais même parmi les plus grands.

Puisque le pragmatisme, le réalisme et le progressisme (à la Nixon et de Gaulle) sont des valeurs qui me rejoignent, Éric Branca a probablement fait naître un gaulliste en moi en nous offrant ce livre exceptionnel et opportun.

Sur ce, je vais maintenant placer L’ami américain : Washington contre de Gaulle 1940-1969 – un précédent livre de cet auteur – sur la liste des livres que je lirai prochainement. Je suis déjà impatient.

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Éric Branca, De Gaulle et les grands : Churchill, Hitler, Roosevelt, Staline, Tito, Adenauer, Jean XXIII, Houphouët-Boigny, Kennedy, Ben Gourion, Nasser, Nixon, Franco, Mao…, Paris, Perrin, 2020, 432 pages.

Je tiens à remercier sincèrement les Éditions Perrin de m’avoir offert un exemplaire du livre et pour leur amical soutien envers ce blogue.

S’adapter pour vaincre la Covid-19

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Michel Goya

Puisque nous sommes maintenant confinés à la maison pour quelques semaines en raison de la pandémie de la Covid-19, j’ai beaucoup plus de temps pour lire. Ce qui me réjouit. Je viens donc de commencer la lecture du dernier (et fascinant) livre S’adapter pour vaincre : comment les armées évoluent de Michel Goya – ancien colonel des troupes de marine (France) et spécialiste de l’histoire militaire de renommée internationale.

Dans son introduction, il réfère à ces organisations et puissances militaires qui « […] ont fait face à des défis terribles et ont essayé de s’adapter pour vaincre. » À elle seule, cette citation est assez frappante à la lumière du défi que nous sommes collectivement appelés à confronter.

Je ne voulais donc pas attendre d’en avoir terminé la lecture pour lui poser quelques questions, puisque le titre, je le crois, témoigne de l’état d’esprit qui doit tous nous habiter dans la crise actuelle que nous traversons. Avec empressement, M. Goya a aimablement accepté de me répondre et je lui en suis très reconnaissant. Voici donc le contenu de notre échange.

Parler de lutte contre le virus aurait été plus juste, mais cela aurait sans doute eu un effet moins fort. L’emploi du terme « guerre » est donc abusif, mais symboliquement efficace et c’est ce qui importe le plus dans l’immédiat.

Il y a quelques jours, le président Macron déclarait : « Nous sommes en guerre sanitaire » et le thème d’une guerre à la pandémie revient dans plusieurs interventions de responsables gouvernementaux. Dans quelle mesure estimez-vous que l’utilisation de cette rhétorique « guerrière » est justifiée ?

SAdapterPourVaincreLa guerre est un acte politique par lequel on s’efforce d’imposer sa volonté par la coercition à une autre entité politique, étatique ou non, que l’on a désigné « par déclaration » comme ennemie. C’est une confrontation violente des volontés. En ce sens déclarer la guerre à un virus, au terrorisme ou à ses kilos en trop est sémantiquement faux et peut entrainer des confusions. Inversement on peut être réellement en guerre et ne pas le dire. Le lendemain de l’embuscade de la vallée afghane d’Uzbin en 2008 où dix soldats français avaient été tués au combat, on a demandé au ministre de la Défense si on était en guerre et il a répondu non. Car le mot « guerre » contient lui-même une forte charge symbolique qui renvoie à des pans tragiques de notre histoire. De fait, on ne l’emploie pas lorsqu’on veut rassurer ou simplement cacher les choses et on l’utilise au contraire lorsqu’on veut leur donner un éclat particulier, mobiliser les énergies et donner de la légitimité à des choses difficiles, même si on ne se trouve plus dans un contexte d’affrontement politique.

Parler de lutte contre le virus aurait été plus juste, mais cela aurait sans doute eu un effet moins fort. L’emploi du terme « guerre » est donc abusif, mais symboliquement efficace et c’est ce qui importe le plus dans l’immédiat.

S’adapter consiste donc d’abord à révéler, presque au sens chimique, les habitudes qui doivent être remplacées ou modifiées. Cela passe forcément par une phase d’explicitation, on parle, on débat, on propose et on fait ensuite en fonction de ses risques et des possibilités.

Comment la capacité d’adaptation des forces armées dans leurs stratégies et leurs opérations peut nous aider à affronter cette crise ?

Pour une organisation, s’adapter consiste à changer une pratique afin de la rendre plus adaptée à l’environnement du moment. La pratique correspond à ce qu’une armée est réellement capable de faire face à un ennemi et c’est un mélange de savoir-faire, de façons de voir les choses, au sein de structures et avec des équipements particuliers. C’est aussi globalement une somme d’habitudes et les habitudes sont largement implicites. S’adapter consiste donc d’abord à révéler, presque au sens chimique, les habitudes qui doivent être remplacées ou modifiées. Cela passe forcément par une phase d’explicitation, on parle, on débat, on propose et on fait ensuite en fonction de ses risques et des possibilités. L’armée française qui combat sur la Marne en septembre 1914 n’est plus la même qui celle qui combattait aux frontières à peine quelques jours plus tôt, car les innovations s’y sont multipliées, peu dans les équipements, mais beaucoup dans les méthodes, et s’y sont diffusées horizontalement. Mais cela n’a été possible que parce que les unités de combat avaient eu les moyens d’expérimenter des choses auparavant et qu’elles se retrouvent enrichies d’un seul coup par l’arrivée de réservistes qui apportent aussi leurs compétences civiles.

Le commandement organise tout cela et ajoute un cycle plus long et plus profond. Il y a une circulation rapide de l’information vers le sommet, grâce aux comptes rendus systématiques après une opération ou l’envoi sur le terrain d’officiers observateurs. Cela forme la masse d’informations qui permettra de définir une nouvelle doctrine, c’est-à-dire à la fois un état de l’art en unifiant ce qui se fait de mieux et un guide pour l’avenir. Il faut ensuite transformer cette doctrine en nouvelles habitudes par des ordres, des règlements et surtout des formations. Ce processus est plus long, mais on est capable de faire évoluer en profondeur des structures de plusieurs millions d’individus en quelques mois, parfois moins. Il y a aussi tous ceux qui regardent vers l’extérieur et se connectent avec les ressources externes, l’industrie en particulier. Le visage technique de l’armée française de la Grande Guerre est transformé par une dizaine d’officiers experts dans leur domaine, les chars, les ballons, la radio, etc., et à qui on fait confiance pour développer des projets avec des entreprises civiles.

En résumé, une armée adaptative se connait bien et s’observe en permanence comme elle observe son ennemi et aussi ce qui peut l’aider dans la société. Elle fait confiance et aide ceux qui expérimentent des solutions nouvelles pour remplir leur mission, tout en donnant toujours un cadre à l’évolution.

Toute la difficulté est de […] se détacher du visible et du court terme pour se rappeler qu’il faut aussi se préparer à l’inattendu.

À la lumière de votre livre, que j’aurai le plaisir de recenser très prochainement, quels enseignements nos dirigeants (dans le monde politique et de la santé) peuvent retirer de l’évolution des armées, puisque nous parlons bien ici d’un champ de bataille face à la pandémie ?

Il existe deux types d’évènements à gérer. Les premiers sont prévisibles même avec quelques inconnues et relèvent de la gestion courante, les seconds sont imprévisibles et relèvent, sauf s’ils sont heureux mais c’est rare, de la gestion de crise. Les deux types d’évènements ne relèvent pas des mêmes logiques et celles-ci peuvent même être contradictoires.

La force nucléaire française est par essence une structure organisée pour la crise. Elle agit tous les jours pour dissuader d’une attaque majeure et si celle-ci doit survenir, elle peut résister à peu près à tout, y compris à des frappes thermonucléaires, et riposter. Mais pour cela cette force est redondante, il y a quatre sous-marins lanceurs d’engins pour en avoir un en permanence en mer, et diversifiée, il y aussi des avions qui disposent de munitions variées et il y a quelques années il y avait également des missiles enterrés dans des silos. Il est impossible de tout détruire en même temps. Il en de même pour les réseaux de communications entre le chef de l’État et la force de frappe, également diversifiés et redondants. Dans le même temps, on surveille attentivement tout ce qui pourrait nous rendre vulnérables et lorsqu’on décèle un risque on s’empresse d’innover pour le prévenir.

Tout cela a forcément un coût. Un principe de base de tout dispositif militaire est de conserver un « élément réservé », une force maintenue en arrière pour faire face aux imprévus ou aux opportunités. Ce stock inactif fait évidemment horreur à une gestion comptable soucieuse de faire des économies. Le ministère du Budget et des Finances est donc souvent en temps de paix le premier ennemi des forces armées. En 1933, alors qu’Hitler arrivait au pouvoir en Allemagne, la France réduisait le budget de la Défense et supprimait des milliers de postes. En 1939, à quelques mois de l’entrée en guerre du Royaume-Uni l’Échiquier, le ministère des Finances, freinait encore l’augmentation du budget des armées en expliquant que la priorité était la défense de la monnaie. La logique de gestion continue n’est pas du tout celle de la crise intermittente. Plus on applique la première et plus on se fragilise lorsqu’il faudra appliquer la seconde. Toute la difficulté est de parvenir à concilier les deux, se détacher du visible et du court terme pour se rappeler qu’il faut aussi se préparer à l’inattendu.

Les férus d’histoire aiment comparer le passé avec le présent, tirer des enseignements du premier pour le second. Quel modèle, parmi ceux que vous avez étudiés, serait le plus apte à nous inspirer en ce moment ?

Celui de la première mondialisation, ou deuxième si on considère comme telle la période des « Grandes découvertes » du XVe/XVIe siècle. Avec la Révolution industrielle, les sociétés commencent à changer très vite. On ne meurt plus du tout dans le même pays où on est né même si on n’a pas bougé. Il faut donc apprendre à gérer ce changement permanent et les évolutions brusques, souvent tragiques, liées à l’ouverture du monde. C’est la raison pourquoi je commence mon livre par l’exemple de l’armée prussienne qui est la première structure à intégrer la notion de changement. Le Grand état-major prussien doit dans un monde turbulent préparer à la guerre une armée qui repose sur la mobilisation de réservistes et qui ne combat pas. Il lui faut inventer de nouvelles méthodes pour apprendre sans faire et pour organiser une structure permanente au sein d’une société qui change. C’est la première technostructure moderne.

Il est symptomatique que le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour aient tous des stratégies différentes pour freiner la pandémie, mais qu’elles fonctionnent toutes.

De par le monde, quel (le) dirigeant(e) répond le mieux, selon vous, aux exigences de la situation, en termes d’adaptation à la situation ?

On évoque évidemment la gestion de la pandémie par les pays asiatiques, ceux que l’on appelait autrefois les « dragons ». Une fois passé le problème de la révélation du problème, toujours un peu difficile dans des cultures et/ou des systèmes politiques où cela signifie avouer une erreur ou critiquer un supérieur, la réaction y est toujours bien organisée grâce à une discipline collective. Autrement dit, le processus montant d’évolution y est peut-être plus problématique qu’en France ou au Royaume-Uni par exemple, mais le processus descendant y est plus facile. Il est symptomatique que le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour aient tous des stratégies différentes pour freiner la pandémie, mais qu’elles fonctionnent toutes.

On résiste mieux aux situations difficiles lorsqu’on a le sentiment que l’on a une prise sur les évènements, même si c’est une illusion. […] Faire dans la limite du risque acceptable, mais ne pas subir.

Vous avez servi en tant qu’officier dans les Forces armées et vous avez commandé des troupes sur des théâtres d’opérations (je pense à l’ex-Yougoslavie si ma mémoire est bonne). Quels conseils donneriez-vous à vos troupiers dans une telle situation ?

De rester calme, mais d’agir. On résiste mieux aux situations difficiles lorsqu’on a le sentiment que l’on a une prise sur les évènements, même si c’est une illusion. Il faut donc agir, et généralement agir vite, ce qui signifie que l’on n’a pas le temps d’évaluer toutes les possibilités et de de sélectionner, mais d’adopter la première solution qui paraît correcte. Faire dans la limite du risque acceptable, mais ne pas subir.

Il faut trouver des solutions, agir pour soi et autant que possible pour les autres même à distance, et s’efforcer de conserver des liens même sans contact physique.

On résiste mieux aussi quand on est plusieurs. Plus exactement, parce qu’on est au cœur d’un réseau de liens d’amitiés et de responsabilités qui nous poussent à faire des choses pas naturelles comme prendre des risques mortels. Il faut préserver et cultiver ces liens. Tout cela n’est évidemment pas évident dans une situation de pandémie puisqu’elle conduit la plupart à justement moins agir et à se dissocier des autres. Il faut trouver des solutions, agir pour soi et autant que possible pour les autres même à distance, et s’efforcer de conserver des liens même sans contact physique. Les armées créent aussi toujours un sentiment d’appartenance à une communauté, on échange le prestige ou la force de cette communauté contre un comportement courageux. Une crise surtout lorsqu’elle provient d’un élément extérieur à la communauté doit être l’occasion de ressouder celle-ci, non seulement pour elle, mais parce que cela aide chacun de ses membres.

D’où également la nécessité pour les dirigeants de donner une ligne de conduite, même difficile et peut-être même surtout difficile, et un espoir.

Quelle(s) erreur(s) devons-nous absolument éviter de commettre dans une situation de crise ?

Céder au découragement et à la panique. Il en va des nations comme des individus, la situation de crise est mobilisatrice et le reste si après avoir identifié le danger et lancé la mobilisation générale, on peut répondre par l’affirmative à quelques questions : sommes-nous prêts à faire face ? Avons-nous les moyens ? Savons-nous quoi faire ? S’il y a un doute ou si la réponse dominante est plutôt non, le stress augmente. Il arrive un point où on ne sait plus quoi faire, on attend en vain des ordres ou des modèles, et s’ils ne viennent on imitera et c’est ainsi que commencent les paniques comme le grand exode des Français en 1940. Au bout du processus, c’est l’effondrement. D’où effectivement l’intérêt d’avoir anticipé les situations de crise et de s’y être préparé, pas seulement matériellement, avec des réserves en tous genres y compris d’idées, et d’avoir préparé la population à cette possibilité. D’où également la nécessité pour les dirigeants de donner une ligne de conduite, même difficile et peut-être même surtout difficile, et un espoir.

Mais plus que des individus, ce sont les structures qui m’intéressent. La manière dont justement les États-Unis ont préparé et organisé l’économie de guerre ou la manière dont les Britanniques se sont organisés alors qu’ils étaient isolés et en grand danger est d’un point organisationnel tout à fait remarquable.

Quel chef de guerre — passé ou présent — vous inspire le plus en période de crise ?

Ce sont les nations qui font les guerres et non les armées, je serai donc tenté de citer Clemenceau ou Churchill comme des exemples, assez évidents en fait, de grands chefs de guerre. Avec Churchill, Roosevelt, Mackenzie King et de Gaulle dans des circonstances particulières, on ne peut d’ailleurs que se féliciter de la qualité des dirigeants des grandes démocraties pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils succédaient il est vrai souvent à de plus médiocres. Mais plus que des individus, ce sont les structures qui m’intéressent. La manière dont justement les États-Unis ont préparé et organisé l’économie de guerre ou la manière dont les Britanniques se sont organisés alors qu’ils étaient isolés et en grand danger est d’un point organisationnel tout à fait remarquable.

Finalement, je voulais attendre après la publication de ma recension pour vous poser cette question, mais je plonge immédiatement… Travaillez-vous à un nouveau livre actuellement ? Dans l’affirmative, êtes-vous en mesure de nous divulguer le sujet ?

Je travaille sur un livre sur la manière dont la France de la Ve République fait la guerre depuis la fin de la guerre d’Algérie. Je m’intéresserai ensuite justement à l’histoire militaire de la guerre d’Algérie.