Xi, l’anti-Gorby

De par le nouveau positionnement de son pays sur la scène internationale, Xi Jinping fascine ou suscite la crainte. Parfois même peut-être un peu les deux. Il fascine parce que, même s’il est arrivé sur scène dans une démarche feutrée et discrète, sa personnalité politique est nettement moins effacée que ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao, dont seuls les férus d’affaires internationales se souviennent probablement aujourd’hui. À l’inverse, Xi occupe tout l’espace. Sans complexe, ni gêne.

Il y a quelques semaines, lorsque j’ai aperçu la couverture du récent ouvrage de Alice Ekman, Rouge vif : L’idéal communiste chinois, j’ai été intrigué. Parce que tout ce qui concerne Xi Jinping retient mon attention. Après tout, comment être attentif à la géopolitique mondiale sans vouloir mieux connaître le chef de file du Parti communiste chinois?

Entre les couvertures du livre, la réputée spécialiste de la Chine nous révèle les ressorts de l’action de ce Timonier au sourire espiègle et parfois énigmatique. Xi Jinping avait 38 ans lorsque le drapeau de l’URSS a été descendu de la célèbre coupole du Kremlin en décembre 1989. Pour l’apparatchik rouge qu’il était, cela a dû laisser une empreinte indélébile. Et il n’était pas question de marcher sur le même sentier, de répéter les mêmes erreurs.

Parce que, « selon lui, l’effondrement de l’Union soviétique est survenu parce que personne n’a été « assez homme » face à Gorbatchev et que les membres du Parti ont négligé les fondements idéologiques du régime. » Ce jugement cinglant constitue néanmoins le socle du mode opératoire du régime chinois en place actuellement. Premièrement, pas question pour le chef de l’État de vaciller et, deuxièmement, le parti et son message doivent être au cœur de la gestion politique et du tissu social. Avec une idéologie revigorée aux accents fièrement maoïstes (n’évoque-t-il pas une « nouvelle Longue Marche »?). Il n’en faut guère plus pour que « […] le président chinois renforce le monopole du Parti communiste avec vigueur et rapidité […]. » Fait à noter, le Parti communiste chinois regroupe actuellement plus de 90 millions de membres – c’est-à-dire plus de 2 fois la population du Canada – constitue une institution puissante et doté « […] d’une grande capacité d’adaptation et d’ajustement […] » selon l’auteure. Un gage solide pour l’avenir donc.

Si Xi a renforcé son rôle et la centralité du parti à travers les différentes sphères sociales et politiques, l’un des thèmes qui revient fréquemment sous la plume d’Alice Ekman est celui du pragmatisme / réalisme de Pékin, principalement au niveau de son positionnement dans le monde. « Selon lui [Xi Jinping], la victoire du socialisme sur le capitalisme prendra du temps, au moins plusieurs décennies, et la Chine devra s’armer de patience et de discernement. » Nouant des liens accrus avec un cercle d’amis internationaux dont la liste s’allonge, capitalisant sur la « […] convergence des ressentiments anti-occidentaux », ripostant vigoureusement aux attaques assénées par ses détracteurs sur l’échiquier des grands, la Chine active actuellement le plus important réseau diplomatique aux quatre coins du globe – devant les États-Unis. Comme quoi elle sait se donner les moyens de son ambition. Une ambition qui gagne du terrain, à mesure que Washington en perd.

Xi Jinping aurait dû terminer son mandat en 2022, mais la Constitution du pays a été amendée en 2018, lui permettant de prolonger sa présence à la tête du pays et de continuer à promouvoir et articuler son agenda. Malgré les soubresauts comme la COVID-19, l’élection présidentielle américaine et une potentielle réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche, Xi Jinping continuera de faire avancer ses pions à mesure que les opportunités se manifesteront à lui. J’ignore s’il joue aux échecs, mais force est de prévoir que, muni d’un appareil étatique dont la fidélité n’a d’égal que la crainte d’être taxé de déloyauté (avec les conséquences que cela implique), le leader chinois continuera de faire montre de pragmatisme, de détermination – que l’on devine bien être de fer – de vision et d’une bonne dose de prévisibilité. Des valeurs qui manquent cruellement à son principal nemesis depuis quelques années.

Si vous nourrissez un intérêt quelconque ou soutenu envers le président chinois et son agenda politique, Rouge vif est une lecture essentielle. Au surplus, Alice Ekman transmet fort agréablement un contenu qui pourrait être autrement ardu s’il était livré par une plume moins inspirée.

J’espère avoir le bonheur de la lire de nouveau prochainement.

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Alice Ekman, Rouge vif : L’idéal communiste chinois, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020, 223 pages.

Je tiens à remercier d’une manière particulière Mme Simone Sauren, directrice des communications des Éditions Flammarion, de m’avoir si aimablement offert un exemplaire de cet excellent livre.

China’s Role and Image in the Era of Covid-19

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Professor Kerry Brown (source The Diplomat)

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In light of the current crisis about Covid-19, Professor Kerry Brown, one of the world’s most renowned specialist on China who is also a biographer of Xi Jinping and who serves as Director of the Lau China Institute at King’s College London has accepted to respond to a few questions. Here is the content of this written interview.

Professor Brown: many sincere thanks for accepting to receive the following questions for my blog.

 I’ve read the fascinating article you wrote with Ruby Congjiang Wang about China and the Coronavirus in Asian Affairs. This is an extremely timely topic these days.

One thing we have learned in this current chaotic situation: we all have to become much more attuned and knowledgeable about each other before we end up simply shouting past each other and making things even worse.  

In the article, you write that China’s image is damaged in the West. Just today (May 13th), a Canadian poll was released detailing that “More than four-in-five (85%) Canadians say the Chinese government has not been honest about what has happened in its own country.” Since China wants to be considered and respected as a world power, it cannot tolerate that its prestige be tarnished. What will Beijing do to correct that situation? Do you think they might try to mount a PR campaign or any sort of outreach operation to reverse that trend?

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Chinese President Xi Jinping (source: CNBC)

It was always going to be hard for a country with China’s political system, its cultural, social and historical differences with the outside world, and its quite specific world view informed by its own complex, often fragmented history to be able to speak easily to the world at a time when its economy is growing more and more important. COVID19 has just made this challenge even harder. It has deepened some of the issues that were already there, and showed that in the US, Canada, etc, a combination of unfamiliarity towards China along with the speed with which China has come to people’s attention has at the very least proved disorientating. This is exacerbated by the ways in which China itself undertakes messaging – something which is often heavy handed, and ill adapted to the sort of audiences in the West it is aimed at. Everyone has to have a rethink about where things are going. Beijing’s messaging needs to fundamentally change – probably the reason behind the government accepting an investigation at some point of the spread of the pandemic, and the stress at the late May National People’s Congress on the need for co-operation. But as the world moves into addressing the massive economic impact of the virus, rhetoric needs to move to actions, and to seeing what sort of collaboration and co-operation is going to be possible. One thing we have learned in this current chaotic situation: we all have to become much more attuned and knowledgeable about each other before we end up simply shouting past each other and making things even worse.

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All roads lead to Beijing

9780525656401According to some news reports, Turkey seems inclined to go beyond the threats of potential American sanctions, choosing to equip itself with a Russian air-defense system over the US Patriot air-defense system. As mentioned by one source: “One can’t fall out with Putin but can fall out with Trump.”

America’s current foreign policy, “We’re America, bitch”, undoubtedly has something to do with it.

In his fascinating new book, The New Silk Roads, bestselling Oxford historian Peter Frankopan explores and details how China is taking advantage of the fact that the United States have become a vector of permanent destabilization – notably under the leadership of a president who has no qualms to toss away old friends – in order to make “friends in strategically important locations”, in the context of a very well-articulated good neighbor policy.

topThe new Silk Roads along which Beijing seeks to play an always greater role not only spans a determinant geographical area between China and the Eastern Mediterranean, but also encompasses 63% of the world’s population. Peter Frankopan nevertheless goes on to observe that “[…] it is striking then to see how few friends the US and the West have along the Silk Roads.”

Of course, one should not be naïve to the point of thinking that the descendants of the Middle Kingdom have no interest in articulating their friendly and constructive geopolitical posture. Domestic, economic and security needs are at the core of the rising power’s motivations.But that’s to be expected, for international relations are mainly about interests, not idealism. One cannot expect Xi Jinping to throw billions in Djibouti or Sri Lanka without expecting something in return.

The author opines that “All roads used to lead to Rome. Today, they lead to Beijing”. We should therefore be prepared or, at least, prepare ourselves to deal with the power shift that is slowly but surely developing under our eyes. Alas, in the words of Henry Kissinger, “[…] we don’t understand their history and culture.” I have said it often and I will keep on repeating it, more interest, much more interest, should be devoted to understanding what comes out the halls of power in Beijing and to those who are making the decisions.

Xi Jinping might not be a frequent user of Twitter or a master of the vitriolic formula, but he’s becoming a master at winning the hearts and mind of those he wants to be his allies. In that regard and since he’s at the helm of the decisions perpetrating the shift of gravity from the West to the East, he might be the most consequential current world leader.

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Peter Frankopan, The New Silk Roads: The Present and Future of the World, New York, Knopf, 2019, 320 pages.

De la puissance militaire chinoise

59285914_885111425160899_3410779249404018688_nEn parcourant les données partagées par le Stockholm International Peace Research Institute, je me suis particulièrement intéressé aux données relatives aux dépenses militaires de la Chine. J’ai donc pu observer que, depuis 2005, le budget militaire de Pékin a triplé. L’Empire du Milieu est donc devenu une puissance militaire en pleine expansion et cela dans la logique du fait que “l’internationalisation de la Chine conduit nécessairement le pays à protéger ses intérêts grandissants à l’étranger, mais aussi à assurer la statute internationale du pays, notamment, et de plus en plus, par le biais de son outil militaire”, pour citer le chercheur Antoine Bondaz dans un excellent chapitre publié dans le livre La Chine dans le monde. Comme les eaux tranquilles d’un fleuve, les lieutenants de Xi Jinping se jettent dans les mers tumultueuses de la politique internationale appuyés d’un “outil militaire moderne et opérationnel”.

Dans la tête de Xi Jinping

DansLaTetedeXiJinpingIl y a quelques années, je me souviens avoir vu une photo du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, prise dans l’avion alors qu’il se rendait en Chine. Sur sa table se trouvait le livre d’Henry Kissinger On China. J’avais alors été impressionné par la hauteur de vue du dirigeant israélien, boulimique de lecture et avide de connaissances à propos de cet Empire du Milieu avec lequel il souhaitait resserrer les liens.

Je suis peut-être trop sévère, mais je suis d’avis que les Nord-américains ont trop tendance à prétendre que le monde tourne autour des États-Unis et de l’Europe. À preuve, l’intérêt dominant consacré à la politique américaine (et à Donald Trump) quand on aborde la politique internationale.

Au-delà de cette étroitesse de vue, il y a le reste du monde. Et nous passons à côté de l’ascension de la 2epuissance mondiale, une « […] Chine qui se flatte d’être la seule puissance capable de tenir tête culturellement, économiquement, militairement aux États-Unis », pour reprendre les mots de François Bougon dans son livre Dans la tête de Xi Jinping.

Parce qu’il faut bien le dire, le président chinois est le principal architecte de la posture internationale actuelle de son pays. De la nouvelle route de la soie aux opérations en mer de Chine méridionale, en passant par la progression du fleuron technologique chinois Huawei aux quatre coins du monde, l’homme fort de Pékin alterne entre un usage judicieux du hard power (force militaire) et du soft power(rayonnement culturel) pour avancer ses pions sur l’échiquier mondial, enfilant les habits du chef de file de l’alternative au modèle occidental, « la fatigue démocratique [gagnant] un peu partout. »

Pour bien mesurer le socle du positionnement de la Chine dans le monde, il est essentiel de bien et mieux connaître la personnalité et la pensée de celui qui en préside les destinées. C’est justement ce à quoi s’emploie l’auteur dans un (trop) court ouvrage visant à faire prendre conscience au lecteur et à la lectrice que, même si Xi Jinping ne figure pas parmi les leaders mondiaux les plus sulfureux ou polarisants (nous avons bien quelques exemples en tête…), il n’en demeure pas moins que « Xi est l’homme qui rompt avec cette doctrine du profil bas, donnant ainsi des gages aux jeunes et moins jeunes générations de nationalistes. »

En jouant sur la corde nationaliste, le Secrétaire général du Parti communiste chinois fait la synthèse de l’histoire plurimillénaire de son pays et c’est bien là l’un des atouts les plus importants dans son jeu. Xi Jinping ne deviendra jamais un Gorbatchev (on reproche au second d’avoir été le fossoyeur d’un empire – un destin qu’abhorrent les locataires du Zhongnanhai (quartier général du PCC)), mais il ne rechignera pas à utiliser tous les atouts à sa disposition – qu’ils s’appellent Confucius, Sun Tzu ou Mark Zuckerberg – pour mener le combat.

Que cela plaise ou non, la Chine est déjà en train d’écrire les pages de son avenir et du nôtre par la même occasion. « Pour lui [Xi Jinping], l’avenir est dans le passé », nous dévoile François Bougon. Avec son sourire gêné et sa démarche discrète, Xi Jinping s’avance donc sur la scène mondiale avec l’assurance d’un empereur soutenu par 5000 ans d’histoire. Et nous aurions tort de ne pas consacrer autant d’efforts à découvrir son parcours et sa pensée qu’à s’en méfier.

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François Bougon, Dans la tête de Xi Jinping, Arles, Actes Sud, 2017, 220 pages.