Les Occidentaux ont poussé la Russie dans les bras de la Chine – Entrevue exclusive avec Vladimir Fédorovski, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev

Vladimir Fédorovski (source: Le Temps)

Je suis un grand amateur des livres de Vladimir Fédorovski. Par sa plume agréable et inspirée, cet auteur prolifique et ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev fait pénétrer ses lectrices et ses lecteurs dans l’âme de l’histoire politique de la Russie. C’est d’ailleurs avec énormément de plaisir que j’ai lu et recensé l’éclairante biographie qu’il a récemment consacrée au dernier président de l’URSS – Le Roman vrai de Gorbatchev, publié chez Flammarion il y a quelques mois. Je m’attaquerai bientôt à sa biographie de Staline. Pour l’heure, voici le contenu de l’entretien téléphonique qu’il m’a accordé le 28 septembre dernier.

Monsieur Fédorovski, bonjour et merci infiniment de m’accorder un entretien. Je vous remercie pour votre œuvre et c’est toujours un très agréable plaisir de vous lire. Sans plus tarder, quelle est votre lecture des relations actuelles entre l’Occident et la Russie?

Il y a une affinité extraordinaire entre l’Occident et la Russie. Je n’accepte pas cette bêtise qu’est la diabolisation. Nous vivons dans un climat pire que celui de la Guerre froide. Sous la dictature du politiquement correct, les médias mentent et croient en leurs mensonges. Parce que nous avons besoin d’un adversaire. C’est inculte. Comme l’affirmait l’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, c’est une fatigue intellectuelle. Par rapport à Vladimir Poutine, mon approche est gaullienne. Les chefs d’État comme Vladimir Poutine et Justin Trudeau passeront. Les intérêts nationaux et la paix, de leur côté, demeureront.

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Le « général Morphée », vainqueur de la Révolution française

Questionné un jour dans un entretien privé à savoir s’il était impatient d’apprendre un jour la rédaction et la publication de sa biographie, un ancien ministre canadien des finances me répondit : « Pas du tout. J’aime mieux demeurer dans la légende que passer à l’histoire. » Cet épisode m’est immédiatement venu en mémoire lorsque j’ai débuté la lecture de La journée révolutionnaire : Le peuple à l’assaut du pouvoir 1789-1795 (Passés Composés) de l’historien Antoine Boulant.

Tout au long de son propos, l’auteur s’emploie à départager l’histoire de l’imaginaire. « Alors que l’imaginaire collectif associe volontiers la journée révolutionnaire à des combats sanglants et des tueries collectives, une analyse plus nuancée s’impose. » À plusieurs endroits, on mesure à quel point les journées révolutionnaires étudiées dans ces pages n’avaient rien de spontané. Seulement quelques centaines d’insurgés se retrouvaient devant les murs de la Bastille le 14 juillet 1789. La majorité des Parisiens ne faisaient pas partie de la foule révolutionnaire, les franges les plus misérables de la société y étaient minoritaires et ce n’est pas « une foule déguenillée » qui a pris d’assaut la Bastille et les Tuileries.

Quel ne fut pas également mon étonnement de constater à quel point la prise des armes servait les intérêts de personnages importants de l’establishment comme le duc d’Orléans, que l’on soupçonne notamment d’avoir financé les émeutiers. Et que dire du rôle déterminant des rumeurs, comme par exemple tout le bruit entourant le « banquet des gardes du corps » propagées dans une véritable campagne de relations publiques. De véritables Fake News qui n’ont rien à envier aux tribulations d’un certain politicien américain. Aussi bien l’avouer, je me suis senti à des années lumières du film culte La Révolution française de Robert Enrico et Richard T. Heffron que j’ai longtemps vénéré.

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La sérénité de Jacques Chirac

Le général Henri Bentégeat (à droite sur la photo) accompagnant le président Jacques Chirac dans son command-car le 14 juillet 2005 (Photo par Sebastien DUFOUR / Gamma-Rapho via Getty Images)

Allons enfants de la patrie…

Chaque 14 juillet, une partie de mon cœur se tient aux abords de l’avenue des Champs-Élysées et bat au rythme du magnifique défilé militaire qui y déambule. La fête nationale de la France a toujours été un moment fort pour moi. Un jour, je me promets d’y assister en personne.

Cette année, j’ai donc pensé solliciter le concours d’un auteur français dont j’admire beaucoup le parcours et le talent à nous livrer ses impressions sur cette journée importante.

Dans son excellent livre Les ors de la République, le général Henri Bentégeat, qui fut chef de l’état-major particulier du président de la République du 30 avril 1999 au 2 octobre 2002 et chef d’état-major des Armées (CEMA) du 30 octobre 2002 au 3 octobre 2006, partage avec ses lecteurs plusieurs aspects fascinants et révélateurs de la personnalité du président Jacques Chirac. Je pense notamment au fait où mention est faite que « ses voyages préférés » étaient « ses visites aux armées ». Et que la Défense était l’un des domaines « qu’il aimait le plus ». Dit autrement, Jacques Chirac était à l’aise et heureux auprès de la troupe. Il était donc naturellement dans son élément lors du défilé du 14 juillet.

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La grammaire du pouvoir

Les ors de la République : Souvenirs de sept ans à l’Élysée (Perrin) a retenu mon attention parce que j’avais de très bons commentaires à propos des talents littéraires de son auteur, le Général Henri Bentégeat. Après en avoir terminé la lecture, je dois avouer que je n’ai pas été déçu. Loin de là.

Toujours intéressé par tout ce qui entoure la Res militaris, je souhaitais naturellement me renseigner davantage à propos de celui qui fut le trait d’union entre les forces armées et les présidents Mitterrand et Chirac. J’ai toujours admiré le premier et j’avais toujours cultivé une distance avec le second. Le Général Bentégeat m’a permis de rencontrer dans ses pages un personnage beaucoup plus complexe et profond que l’impression qui m’en était donnée, mais là n’est pas l’essentiel de mon propos.

À vrai dire, c’est avec délectation que j’ai sillonné les scènes du pouvoir esquissées dans le style invitant et parfois acéré de l’auteur. Pour tout dire, Mitterrand s’amuse toujours à observer les membres de son entourage conjuguer la grammaire du pouvoir. Lors d’un déjeuner avec le Sphinx (surnom donné à François Mitterrand pour sa capacité à toujours bien cacher son jeu), l’adjoint de son chef d’état-major particulier se retrouve assis à côté de lui. Voici la suite :

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Ian Fleming et James Bond: tel père, tel fils

Dans Skyfall (le meilleur film de James Bond à mon humble avis), il y a une scène où 007 fausse compagnie aux mercenaires de Silva en empruntant un tunnel secret dissimulé dans la maison de son enfance. Au moment de s’y engouffrer, le mythique agent secret déclare : « j’ai toujours détesté cet endroit ». Cette déclaration se veut non seulement emblématique des sentiments du personnage, mais aussi de son créateur, Ian Fleming.

Dans l’enlevante biographie qu’il consacre au père de James Bond (Perrin), l’historien Christian Destremau permet au lecteur de constater à quel point le père et le fils littéraire partagent le même ADN. Amour des voitures, de la vitesse, des douches à l’eau chaude, des montagnes, caractères irrévérencieux et vie sexuelle bien assumée, voilà autant de traits donnés par Fleming à son emblématique personnage. Et j’oubliais que la mère de l’agent du MI6 est Helvète, tout comme celle de Fleming. Je laisserai aux psychologues le plaisir d’épiloguer sur la parenté entre les deux hommes, mais je peux facilement imaginer que l’auteur aurait rêvé de vivre les aventures de son héros. Après tout, n’est-ce pas là le but de la fiction?

Cela dit, n’importe quel amateur des questions de renseignement, aussi novice soit-il, aura tôt fait de constater que M. Bond détonne de manière très exubérante par rapport à la discrétion élémentaire requise de la part des manœuvriers de cet univers ombrageux. Rares doivent être ceux et celles qui raffolent d’attirer l’attention. Il n’est donc guère étonnant que le biographe écrive que « […] James Bond est pour une large part l’héritier des braves du SOE » (Special Operations Executive) – les légendaires services spéciaux créés par Churchill quelques semaines après son arrivée aux commandes en juillet 1940.

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Joe Biden sera aussi ferme que Trump par rapport à la Chine

Le journaliste et sinologue François Bougon (source: Asialyst).

Je recensais, en décembre dernier, le très pertinent livre du journaliste et sinologue François Bougon, Hong Kong, l’insoumise (Tallandier). Dans la foulée de cette publication, l’auteur a accepté de répondre à quelques questions sur ce sujet chaud de l’actualité internationale, notamment suite à l’arrivée du président Joe Biden aux commandes et au niveau des développements entourant les relations entre la nouvelle équipe en place à Washington et le gouvernement de Pékin.

Dans le dossier de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, l’empressement britannique a poussé Deng Xiaoping a adopter une position dure.

M. Bougon, sous votre plume, la première ministre britannique Margaret Thatcher apparaît comme étant chancelante, mal à l’aise. On semble être à des lustres de la « Dame de fer ». Selon vous, quelle est le bilan global de sa gestion du dossier de la rétrocession de Hong Kong? Aurait-elle pu agir autrement?

Les Britanniques ont été pris à leur propre piège en mettant sur la table la question de l’avenir de Hong Kong à la sortie du maoïsme, alors que les Chinois ne la considéraient pas comme prioritaire.

Il existait différentes opinions à cette époque au sein des élites du Royaume-Uni. Certains étaient partisans de tenter le tout pour le tout afin de maintenir la présence dans l’une des dernières colonies britanniques. D’autres étaient plutôt partisans de se retirer pour se consacrer pleinement aux affaires européennes et aussi pour satisfaire les revendications de Pékin. Margaret Thatcher a dû trancher entre ces différents avis, consultant même des personnalités chinoises de Hong Kong proches à la fois du parti conservateur et des autorités communistes. Lors de sa première visite à Pékin, elle pensait pouvoir adopter une ligne de fermeté, mais elle a dû faire face à un « homme de fer » sur la question de la souveraineté chinoise, Deng Xiaoping.

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Napoléon, le plus célèbre confiné de l’histoire – Entrevue exclusive avec David Chanteranne

David Chanteranne (source: Monarchie Britannique).

Dans la foulée de la lecture et de ma recension de son excellent livre Les douze morts de Napoléon, j’ai demandé à M. David Chanteranne s’il accepterait de répondre à quelques questions pour ce blogue et il a généreusement accepté. Sans plus attendre, voici donc mon échange avec cet auteur tout aussi généreux que talentueux, à propos d’un personnage légendaire d’exception qui a encore beaucoup à nous apprendre.

Être séparé des siens fut probablement l’élément le plus cruel dans l’exil forcé de Napoléon à Sainte-Hélène selon moi. S’il avait pu revoir une seule personne de son entourage, qui aurait-il choisi?

Sans aucun doute, sa sœur Pauline. Elle l’avait déjà suivi lors de son premier exil, à l’île d’Elbe, et Napoléon s’entendait parfaitement avec elle. Sa présence à Sainte-Hélène eût été un bonheur pour lui. Elle lui aurait apporté la spontanéité et la douceur qui manquaient sur place.

Vous connaissez sans conteste très bien la vie de Napoléon à Sainte-Hélène. Pourriez-vous nous dresser le portrait de l’une de ses journées typiques en captivité?

Les journées à Sainte-Hélène, le plus souvent, se ressemblent. Tout débute vers 7 h. Après le lever, Napoléon s’habille (tenue légère, robe de chambre et madras sur la tête), se rase, fait sa toilette et prend une tasse de café. Il lit journaux ou livres, parfois se promène, et revient vers 10 h pour une collation. Puis débutent les dictées à ses compagnons d’exil ou les réponses au courrier. Après son bain vers 14 h, il reçoit dans l’après-midi, continue ses lectures, parfois se promène de nouveau, avant de participer à des jeux de salon et de prendre son dîner, selon l’étiquette. Le soir, discussions et agréments musicaux achèvent sa journée.

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Les douze travaux de Napoléon

Les douze travaux de Napoléon

En janvier 2015, je profitais d’une belle journée d’hiver pour découvrir la forteresse historique de Fort George, dans la région de Inverness, en Écosse. Cette installation, qui donne directement sur le Moray Firth, est aussi le domicile du 3e bataillon du Royal Regiment of Scotland. Les visiteurs peuvent notamment y parcourir le fantastique musée des Highlanders, lequel regorge de trésors exceptionnels relatifs à la tradition militaire écossaise.

L’une des raisons pour lesquelles je conserve un souvenir impérissable de Fort George est relative au fait que cette installation militaire construite après l’infructueux soulèvement jacobin de 1745 avait été envisagée comme destination pour Napoléon après sa seconde abdication en 1815. On nous expliquait toutefois que les Britanniques n’ont pas voulu encourir le risque que l’empereur déchu puisse fomenter la sédition des Écossais envers Londres – un scénario tout sauf farfelu quand on considère la rivalité historique entre les deux peuples et les nombreux complots d’évasion que ce sentiment et l’absence de toute frontière naturelle auraient pu faciliter.

Il n’en demeure pas moins que le scénario a cependant été envisagé, notamment par Metternich, lequel est cité dans le récent ouvrage de l’historien David Chanteranne Les douze morts de Napoléon. En fermant les yeux, j’ose imaginer cette figure martiale déambuler sur les remparts de la majestueuse forteresse, protégé du vent du large et du froid écossais par son uniforme de colonel de la Garde.

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Le KGB: outil politique

K.G.B. Trois lettres qui suscitaient la crainte aux temps de la Guerre froide et qui suscitent toujours énormément de curiosité. Et pour cause, puisque comme le rappelle Bernard Lecomte dans son dernier livre, KGB: La véritable histoire des services secrets soviétiques, cet organe de sécurité et de terreur « […] s’est confondu avec l’URSS du début de son histoire (en 1917) jusqu’à son effondrement (en 1991). »

Mise en place sous le règne des Tsars, sous Alexandre II en 1880 pour être plus précis, la police politique russe n’est pas une invention du régime bolchévique. Dès son arrivée sur la scène en 1917, Lénine aura tôt fait d’instrumentaliser cet outil étatique pour asseoir son pouvoir. La violence, nous indique l’auteur, est érigé en système gouvernemental par le fondateur de l’URSS. « La police politique, solidement installée au cœur du nouvel État communiste, n’aura donc pas attendu le règne de Staline pour instaurer le plus terrifiant système de répression politique qu’on eût conçu dans l’histoire des hommes. » En parcourant les premiers chapitres du livre, on constate rapidement que le successeur de Lénine n’avait rien à lui envier en tant que bourreau sanguinaire.

L’un des outils développés par les services de sécurité soviétiques – qui changent périodiquement de nom mais certainement pas de philosophie – se veut une méthode qui deviendra légendaire et qui perdure jusqu’à ce jour: « la désinformation. Le terme vient du mot original russe dezinformatsia, que l’on traduirait sans doute aujourd’hui par « fake news ». On comprend mieux pourquoi Donald Trump raffole tellement de l’expression.

Chemin faisant, la compétence des agents secrets soviétiques permettra notamment à Staline d’avoir la main haute lors la Conférence de Yalta avec Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt. Quelques années plus tard, le KGB (né officiellement le 1er janvier 1954) jouera un rôle déterminant dans l’éviction du Premier secrétaire Nikita Khrouchtchev, reconnu coupable par ses détracteurs de « faiblesses coupables » en octobre 1964. 27 ans plus tard, en ces journées fatidiques du mois d’août 1991 au cours desquelles Mikhaïl Gorbatchev se voit asséner une blessure politique mortelle lors du coup d’État manqué qui dévoilera à la face du monde la faiblesse du père de la perestroïka, le KGB de Moscou fera savoir au grand patron de la Loubianka, Vladimir Krioutchkov, que ses agents ne se saliront pas les mains. Le putsch avortera, l’URSS mourra le 26 décembre suivant et Boris Eltsine prendra les commandes du pouvoir à l’ombre des bulbes multicolores de la place Rouge.

Affublé d’une réputation de faiblesse, le premier président de la Fédération de Russie permettra cependant aux services de conserver leur influence. Tout d’abord, en leur permettant, « […] dans la discrétion, sans faire de vagues, sans faire peur à personne, de rebâtir un jour leur empire – dans une autre époque, sous un autre nom, pour un autre pouvoir. Tel le Phénix, cet oiseau de feu qui, dans la légende, renaît toujours de ses cendres… » Quoi de mieux, pour y arriver, de passer ensuite les rênes du pays à l’un des leurs, le lieutenant-colonel à la retraite et ancien patron du FSB (le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, successeur du KGB) Vladimir Poutine, le 31 décembre 1999.

Le livre de Bernard Lecomte permet incontestablement de parcourir les grandes lignes de l’histoire de cette mystérieuse et lugubre agence de sécurité que fut le KGB, notamment des sombres opérations « mouillées » (assassinats, empoisonnements, etc,) qui sont toujours une spécialité de la maison. De manière encore plus importante, il permet aussi surtout de prendre la mesure du poids politique de celui-ci tout au long de l’histoire. Sa plus grande force fut notamment observable, au lendemain de la chute de l’empire soviétique. C’est ainsi que l’auteur évoque que « le Parti est [alors] en miettes, l’armée est en rade, le complexe militaro-industriel est en crise. Reste, dans l’ombre, le KGB. Frustré, humilié certes, mais puissant et uni. » Puissant et uni, il le demeure visiblement toujours sous la gouverne de Vladimir Poutine. Si cet état de fait venait à changer, il y a fort à parier que le maître du Kremlin prendrait probablement le chemin de la retraite.

Le spécialiste des arcanes des pouvoirs soviétique et russe (qui est également un fin connaisseur du Vatican) émaille son propos d’anecdotes croustillantes. Par exemple : « Les beuveries et les orgies sont quotidiennes. Presque tous les tchékistes consomment de la cocaïne. Cela leur permet, disent-ils, de mieux supporter la vue du sang. » Il remet aussi les pendules à l’heure, arguant que le KGB n’y était pour rien dans la tentative d’assassinat perpétrée contre le pape Jean-Paul II sur la Place Saint-Pierre à Rome en 1981. Il nuance enfin la conception selon laquelle le FSB serait le maître du jeu à Moscou, expliquant que le KGB n’a pas pris le pouvoir sur les rives de la Moskova, mais qu’il y est positionné aux premières loges.

Une lecture fascinante et très actuelle, à l’heure où le monde mesure l’ampleur et la portée des manœuvres de la Russie dans les coulisses de la politique internationale. Même s’ils doivent composer avec la réalité d’un statut global réduit par rapport aux belles heures de la Guerre froide, les caciques de la Place rouge n’entendent pas céder un pouce d’influence sur l’échiquier mondial. Les opérations « spéciales » constituent ainsi un moyen privilégié et souvent efficace d’atteindre cet objectif.

Fidèle à son habitude, Bernard Lecomte nous offre une plume précise et agréable. Un livre à lire, pour tous ceux et celles qui veulent comprendre comment on en est arrivés où nous en sommes actuellement. Sous-estimer les descendants du KGB serait et est une grave erreur.

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Bernard Lecomte, KGB : La véritable histoire des services secrets soviétiques, Paris, Perrin, 2020, 376 pages.

Je tiens à remercier Mme Céline Pelletier, de Interforum, de m’avoir transmis un exemplaire de ce livre et à Marie Wodrascka, des Éditions Perrin, pour son assistance toujours empressée.

Theodore Roosevelt fut un grand président, soutient Maurin Picard

Je publiais vendredi dernier ma recension de l’exceptionnel livre Le Manoir: Histoire et histoires de la Maison-Blanche (Éditions Perrin) de l’historien et journaliste Maurin Picard. Dans la foulée de cette publication, cet auteur généreusement sympathique a accepté de répondre à quelques questions aux fins d’une entrevue exclusive que je vous livre aujourd’hui.

Pour ceux et celles qui seraient encore à la recherche du cadeau idéal à l’approche de la période des Fêtes pour le féru politique, l’historien ou le mordu de politique américaine dans votre entourage, déposer un exemplaire de ce livre sous le sapin assurera à cet être estimé des heures de plaisir intellectuel garanti. Surtout à l’approche de l’inauguration du 46e président des États-Unis et de son entrée à la Maison-Blanche le 20 janvier prochain.

Même sur le départ, Lyndon B. Johnson aurait pu épargner 4 ans de guerre à l’Amérique.

On parle beaucoup et on aime lire à propos des grands présidents, les Washington, Lincoln, Roosevelt et Kennedy pour ne nommer que ceux-là. Y a-t-il un président qui a été particulièrement maltraité dans l’histoire selon vous?

Il est de bon ton aujourd’hui de restaurer l’image de deux présidents mal-aimés, Lyndon B. Johnson et Jimmy Carter.

Mais il ne faut pas oublier le contexte, qui désamorce quelque peu l’entreprise actuelle de réhabilitation de LBJ et Carter : le premier fut réellement incapable de résister aux pressions de l’état-major, qui demandait toujours plus d’hommes au Vietnam et mentait ouvertement sur le bilan quotidien des combats. Ses cauchemars récurrents le rendent plus humain et réclament notre compassion, mais ils n’excusent pas cette faillite décisionnelle. Le refus de dénoncer le sabotage des négociations de paix à Paris en 1968 par le candidat républicain Richard Nixon est lui aussi absolument inexcusable. Johnson, même sur le départ, aurait pu épargner 4 ans de guerre à l’Amérique et autant d’années de captivité pour les résidents du « Hanoi Hilton », dont un nommé John McCain. Et qui sait, le Watergate?

Quant à Jimmy Carter, sa franchise, son honnêteté typiques du fermier pieux et bon de Géorgie, peuvent être aujourd’hui louées. Mais face à la crise pétrolière de 1979 et au fiasco de l’opération « Eagle Claw » en Iran (sauvetage avorté des otages de l’ambassade de Téhéran), qui couronnait une décennie maudite, l’Amérique avait besoin d’un cheerleader. Et ce fut Ronald Reagan.

Les années sombres, polarisantes, destructrices à bien des égards, que connaissent en ce moment les États-Unis, n’ont rien d’inédit.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans vos recherches?

Sans surprise, la valeur exceptionnelle de certains individus parvenus au sommet du pouvoir, que l’on ne peut que comparer à la médiocrité intellectuelle de nombreux hommes politiques en 2020. La seconde découverte est une lapalissade, ou presque : les années sombres, polarisantes, destructrices à bien des égards, que connaissent en ce moment les États-Unis, n’ont rien d’inédit. Le pays fut maintes fois dans sa jeune histoire au bord de l’implosion, que ce fut en 1814, 1861, 1930 ou 1968.

La troisième, enfin, est une révélation : la période 1960-1974, de Kennedy à Nixon, recoupe proportionnellement le plus grand nombre de chapitres. Les bouleversements de l’Amérique durant ces années sanglantes, sombres mais aussi exaltantes, continuent de propager les secousses telluriques jusqu’à nous aujourd’hui, qu’il s’agisse des tensions raciales, du fossé nord-sud, des violences policières, des guerres étrangères, et bien sûr de la morale des occupants du Bureau ovale, tout aussi vacillante chez JFK que chez Nixon. Johnson, comme je le disais plus haut, est quant à lui un personnage absolument fascinant, admirablement raconté par son ex-confidente, l’historienne Doris Kearns Goodwin.

Y a-t-il des sujets que vous avez été contraint d’écarter et que l’on ne retrouve pas dans Le Manoir?

La pagination était limitée, ce qui a donc nécessité un choix éditorial, toujours douloureux! Ulysses Grant à la Maison Blanche aurait mérité un chapitre, en président aimé mais trop crédule, confronté à un après-guerre de Sécession malaisé, douloureux. J’aurais aimé également parler un peu plus des années Carter et Reagan à la Maison Blanche, de l’ombre à la lumière pour une Amérique convalescente, mais qui allait toutefois vaciller sur ses bases avec le fiasco en Iran (voir ci-dessus), puis le scandale des contras et de l’Irangate, qui aurait pu (dû?) valoir un procès en destitution à Ronald Reagan.

Theodore Roosevelt (source: Pittsburgh Post-Gazette).

Si on vous demandait d’écrire davantage au sujet d’un président de votre choix, lequel choisiriez-vous et pourquoi?

Theodore Roosevelt, sans l’ombre d’une hésitation, dans la mesure où sa vie fut exceptionnelle, entre drames intimes, aventures à dresser les cheveux sur la tête, défis sportifs insensés, accomplissements présidentiels, gestes fantasques et grands éclats de rire. Je suis également très attiré par l’ère Truman, si déterminante pour le sort du monde avec un président « accidentel » que personne n’attendait. La « tragédie » de Lyndon B. Johnson est elle aussi passionnante, s’agissant d’un homme qui nourrissait de grands rêves, possédait certainement les compétences pour mener à bien son grand œuvre, la résorption de la pauvreté, mais fut détruit par une guerre à l’engrenage incompréhensible, le Vietnam.

La Covid-19 nous oblige à traverser une période difficile de l’histoire. Cela dit, les catastrophes n’ont pas manqué dans l’histoire de la Maison-Blanche et de ses occupants. Qu’est-ce que les Lincoln et FDR peuvent nous enseigner sur le leadership en temps de crise?

Il y a dans ces deux hommes plusieurs qualités communes, qui semblent plus nécessaires que jamais à l’issue de l’ère Trump et en pleine pandémie : humilité, conviction, patriotisme, bon sens. Lincoln et Roosevelt ont une certitude : la grandeur de leur pays, et sa capacité à se redresser, fût-ce d’une guerre de Sécession en 1865 ou de la pire crise économique de l’histoire en 1929. Ils sélectionnent judicieusement leur cabinet gouvernemental, épargnent leurs adversaires politiques, recherchent le compromis et font adopter de haute lutte les réformes nécessaires à la survie des États-Unis, au détriment de leur santé physique et nerveuse. D’où la question, inévitable : même bien entouré et déterminé à apaiser les esprits, Joe Biden tiendra-t-il la distance?

Theodore Roosevelt suit Abraham Lincoln et Franklin Delano Roosevelt de près sur l’échelle de grandeur des présidents américains. Il fut un très grand chef d’État, tant par son exceptionnelle palette de talents d’aventurier et d’intellectuel, de « fonceur » et d’érudit.

Theodore Roosevelt figure parmi mes présidents favoris. Sur l’échelle de grandeur des occupants du Bureau Ovale, où le situeriez-vous?

Je vous rejoins sur cette opinion. « TR » suit Abraham Lincoln et Franklin Delano Roosevelt de près sur l’échelle de grandeur des présidents américains.

Il fut un très grand chef d’État, tant par son exceptionnelle palette de talents d’aventurier et d’intellectuel, de « fonceur » et d’érudit, qui perd un œil en boxant tout à fait clandestinement, mais qui décrochera le Prix Nobel de la Paix pour ses efforts de médiation dans la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Et puis, il faut l’avouer, la Maison Blanche sous son règne et celui de ses affreux jojos de rejetons donnait envie d’y être ! Il est l’homme qui, par son enthousiasme, sa vision, sa personnalité hors-normes, projette l’Amérique au sommet des nations. On peut se demander si un homme comme lui aurait « tenu » la promesse de Société des Nations, que son successeur Woodrow Wilson ne sut pas honorer, et aurait prolongé la paix après 1920. Mais la mort de son fils préféré, Quentin, en 1918 dans le ciel de France avait déjà diminué l’homme, qui décède relativement jeune, à 60 ans.

L’apport de George H.W. Bush fut immense pour la résolution pacifique de la guerre froide, et son refus de crier victoire pour ne pas humilier Moscou.

J’ai toujours eu un faible pour le président George H. W. Bush. Un homme d’État décent, intelligent et très porté sur les relations humaines. J’aurais certainement aimé lire sur lui dans Le Manoir. Suite à vos recherches, auriez-vous quelque chose à ajouter relativement à sa personnalité?

Il y avait, à l’évidence, de quoi écrire sur le mandat unique de George H. W. Bush, son approche modérée et respectueuse des joutes politiques, son apport immense pour la résolution pacifique de la guerre froide, et son refus de crier victoire pour ne pas humilier Moscou. Mais là encore, il me fallait faire des choix.

Le risque existe donc, comme un Clinton face au génocide du Rwanda ou un Obama face aux armes chimiques en Syrie ou l’invasion de la Crimée, que l’administration Biden se tienne en retrait le jour J, absorbée par les questions intérieures.

Selon moi, le profil du président-élu Joe Biden ressemble justement beaucoup à celui du 41e président. En observateur averti (et quotidien) de la Maison-Blanche, quelle sera sa meilleure alliée, parmi ses qualités, pour relever les défis qui se présenteront à lui?

Son expérience, immense. Mais la plus grande qualité de Joe Biden est aussi son défaut, si l’on veut rester modéré dans ses projections : fin connaisseur de la politique internationale, Joe Biden a intégré dans son ADN le traumatisme de la guerre du Vietnam, le refus occidental d’intervenir en ex-Yougoslavie durant le siège de Vukovar puis de Sarajevo, et Srebrenica, sa propre « erreur » en 2002 lorsqu’il soutint l’invasion de l’Irak. Cela fait de lui un multilatéraliste convaincu, mais également un décideur prudent, qui pèsera et soupèsera longuement chaque crise internationale. Le risque existe donc, comme un Clinton face au génocide du Rwanda ou un Obama face aux armes chimiques en Syrie ou l’invasion de la Crimée, que l’administration Biden se tienne en retrait le jour J, absorbée par les questions intérieures. Mais donnons-lui sa chance!

Le tandem Eisenhower-Marshall s’impose comme l’exemple à suivre pour la future Administration américaine, face à la pire pandémie du coronavirus.

Une question à propos de l’histoire militaire américaine, si vous me permettez et parce que je connais votre appétence pour le sujet (je me propose de dévorer Des héros ordinaires pendant le congé des Fêtes). Quel chef de guerre (Grant, Patton, Eisenhower, Marshall, MacArthur ou un autre) aurait le plus à nous enseigner dans la période actuelle?

Ulysses Grant serait une piste intéressante, lui qui évita toujours d’accabler l’ennemi défait durant la guerre de Sécession. Mais sa gestion passive de la Reconstruction, et la rémanence des tensions raciales, ternissent son bilan. Le tandem Eisenhower-Marshall, qui sut tout à la fois gagner la guerre et la paix en 1945 et après, s’impose comme l’exemple à suivre pour la future Administration américaine, face à la pire pandémie du coronavirus : vision stratégique, mobilisation des ressources pour endiguer le mal et reconstruire une Amérique qui, sous Donald Trump, ressemble à un État « failli ». Il faut bien sûr modérer le propos, en se rappelant que Dwight Eisenhower, devenu président en 1953, n’osa jamais s’opposer frontalement à l’épouvantail qui avait pris les rênes du Parti républicain, le sénateur Joe McCarthy. Biden sera-t-il confronté aux résidus, voire à une survivance du trumpisme? Et si oui, aura-t-il les épaules pour faire rentrer le génie dans sa boîte? C’est une poigne à la Patton ou à la MacArthur qu’il lui faudrait alors, même si les deux hommes n’eurent jamais d’instinct politique développé.

Avez-vous des projets pour un nouveau livre dans un avenir prochain? Si oui, serait-ce indiscret de savoir quel en serait le sujet?

Je poursuis mes recherches sur la crise du Katanga en 1960-1961, après l’enquête menée sur la mort mystérieuse du secrétaire-général de l’ONU Dag Hammarskjöld (« Ils ont tué Monsieur H », Seuil 2019). Le Katanga fut un théâtre d’intervention méconnu des barbouzes gaulliens, sur lequel il reste beaucoup à dire. Loin, très loin de la Maison Blanche!