Les douze piliers d’Israël

DouzePiliersIsrael« Je ne suis ni meilleur ni plus intelligent qu’aucun de vous. Mais je ne me décourage pas et c’est pourquoi le rôle de chef me revient. » – Theodor Herzl

La terre d’Israël m’a toujours captivé. Jeune écolier, l’une de mes professeurs passait son temps à parler de la Palestine, gommant systématiquement le nom d’Israël de son vocabulaire puisque ce pays n’existait pas selon elle. Un certain lundi matin, elle nous demanda, fidèle à son habitude, ce que nous avions fait durant la fin de semaine qui venait de se terminer. Lorsque mon tour arriva, je lui mentionnai que mon père m’avait acheté un Atlas géographique et que cela m’avait permis de découvrir qu’elle nous mentait éhontément puisqu’aucun pays répondant au nom de Palestine figurait sur la carte du monde. Je fus quitte pour une petite visite chez le bureau de la directrice, une vieille religieuse souriante et bien compréhensive qui s’est beaucoup amusée de mon sens de l’argumentation.

Plusieurs années plus tard, il m’a été donné de fouler le sol de ce pays à plusieurs reprises. Je me suis toujours senti choyé de pouvoir visiter le kibboutz de David Ben Gourion à Sdé Boker ou encore le Menachem Begin Heritage Center à Jérusalem. J’aurais tellement aimé aller me recueillir sur la tombe de Theodor Herzl ou Yitzhak Rabin, mais je n’en ai pas eu l’occasion – du moins pas jusqu’à maintenant.

J’étais donc enchanté de parcourir – dévorer serait un qualificatif plus juste – le dernier ouvrage de Georges Ayache, Les douze piliers d’Israël : Theodor Herzl, Haïm Weizmann, David Ben Gourion, Vladimir Jabotinsky, Menahem Begin, Golda Meir, Moshe Dayan, Abba Eban, Yitzhak Rabin, Ariel Sharon, Isser Harel, Shimon Peres. Ces hommes et cette femme ont non seulement permis l’avènement de ce pays en 1948, mais ils et elle en ont assuré la survie, l’épanouissement au prix de sacrifices exceptionnels – l’un d’entre eux, Yitzhak Rabin, ayant même consenti au sacrifice ultime en 1995 en tombant sous les balles d’un extrémiste alimenté par la droite religieuse.

À plusieurs reprises, Georges Ayache revient sur une qualité ayant habité la plupart d’entre eux, soit le pragmatisme. Pensons notamment à un Begin faisant la paix avec Sadate ou à Sharon qui décrète un retrait israélien unilatéral de la bande Gaza. Ou encore à Shimon Peres revêtant les habits de la colombe après avoir consacré des décennies à construire les forces armées israéliennes.

Il met également en évidence le fait que, dès avant sa naissance, Israël doit composer avec le double-standard réservé à un pays qui « […] avait commis le péché de survivre. » C’est ainsi que, durant le mandat britannique, « peu soucieux d’interrompre les violences perpétrées par les Arabes, ils [les représentants de Sa Gracieuse Majesté] semblaient en revanche obsédés par la recherche d’armes chez les sionistes. » Des années plus tard, après la guerre des Six-Jours, « […] personne, à l’étranger, ne se souciait des violations permanentes du cessez-le-feu par les Égyptiens; en revanche, chacun scrutait à la loupe les réactions israéliennes, qualifiées mécaniquement d’« excessives » ou de « disproportionnées ». Comme quoi rien n’a vraiment changé…

Cela dit, le livre nous permet de constater à quel point l’esprit de plusieurs de ces figures fondatrices était empreint d’une anglophilie surprenante, si l’on prend en considération l’attitude de Londres par rapport au Yishouv. Que ce soit en apprenant que Jabotinsky s’est vu remettre la prestigieuse distinction de Member of the British Empire (MBE) « […] pour services rendus » for king and country, en lisant que Menachem Begin avait offert du thé aux policiers du NKVD venus l’arrêter chez lui à Wilno, en se régalant de lire que Abba Eban était accouru à la librairie Foyle’s sur la rue Charing Cross à Londres (un endroit mythique et légendaire pour tout bon féru de lecture qui se respecte) pour dénicher des livres à propos de l’ONU ou en s’étonnant de découvrir que Ben Gourion « […] préférait les méthodes classiques de l’armée anglaise ». Le britannophile en moi était très heureux de recueillir ces perles déposées à plusieurs endroits entre les couvertures.

Inévitablement, la question se pose à savoir lequel de ces douze piliers retient ma faveur personnelle. Bien que je sois pris d’une affection historique pour plusieurs, pour ne pas dire presque tous, je dirais que Moshe Dayan est celui qui m’a le plus marqué.

Après qu’il eut perdu un œil en Syrie en juin 1941, à la tête d’une compagnie spéciale au service des forces britanniques, « sa mise à l’écart et, surtout, sa nouvelle apparence physique, défigurée par un bandeau noir de pirate lui barrant le visage, le démoralisèrent. » « Sa traversée du désert dura de 1941 à 1948 », mais il persévéra et parvint à surmonter son handicap pour devenir une véritable légende, transformant un point faible en une force redoutable. De quoi faire sourire Sun Tzu.

Au final, les éditions Perrin doivent être remerciées d’avoir publié ce livre, qui fait non seulement partie des meilleurs au sujet de l’histoire d’Israël selon moi, mais qui permet également de mieux comprendre ces onze hommes et cette femme qui ont posé les fondations de l’un des pays les plus fascinants – et résilient – du monde.

Je sais que l’actuel Premier ministre d’Israël ne correspond pas aux critères de Georges Ayache dans le portrait qu’il brosse des 12 piliers, parce qu’il n’est pas associé au moment charnière de 1948 (il est né en octobre 1949), mais je serais quand même curieux de savoir ce que Georges Ayache aurait à dire et écrire au sujet de Benjamin Netanyahou.

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Georges Ayache, Les douze piliers d’Israël : Theodor Herzl, Haïm Weizmann, David Ben Gourion, Vladimir Jabotinsky, Mehahem Begin, Golda Meir, Moshe Dayan, Abba Eban, Yitzhak Rabin, Ariel Sharon, Isser Harel, Shimon Peres, Paris, Perrin, 2019, 429 pages.

Je tiens à exprimer ma plus vive reconnaissance aux représentants de Interforum Canada qui m’ont généreusement offert un exemplaire de ce livre, ainsi qu’aux gens des éditions Perrin pour leur précieuse collaboration. Un blogueur ne pourrait espérer mieux.

L’hiver de Napoléon

Hiver1814

« Son corps alourdi n’était qu’apparence. Il sentait ses 20 ans couler dans ses veines. »

Quelques mois après la campagne de Russie (1812) et la funeste bataille de Leipzig (1813), Napoléon est pourchassé par ses ennemis et engagé dans une lutte pour sa survie. Pour la première fois depuis ses débuts, le virtuose de la bataille voit l’adversaire envahir son pays. Même si « l’empereur français n’avait pas beaucoup d’hommes, encore moins de chevaux, et pas assez de canons, le nom de Grande Armée semblait renaître dans l’hiver champenois avec le renom de son chef. »

Sous une plume alerte, Michel Bernard invite la lectrice ou le lecteur à suivre celui qui « […] s’était taillé son uniforme de général à coups de sabre » sur les sentiers de l’Hiver 1814, dans sa voiture « à la lumière d’une lanterne », bivouaquant dans les presbytères ou remettant une importante somme d’argent à des religieuses dévouées afin qu’elles puissent poursuivre leur mission salvatrice auprès des victimes des hostilités.

Cette véritable épopée se voulait non seulement une tentative désespérée pour remporter sur le terrain les gains nécessaires à la survie du régime dans les négociations face aux Alliés russes, prussiens et autrichiens, mais c’est aussi un véritable retour dans le temps pour celui qui avait passé une partie de sa jeunesse à l’École militaire de Brienne, sur cette terre enneigée et empreinte de nostalgie où se déroulaient maintenant les combats.

La « légende en redingote grise » (le propos de Michel Bernard est fréquemment émaillée de ces formules délicieuses qui rendent l’histoire captivante) aura beau avoir conquis une partie de l’Europe et inévitablement causé beaucoup d’insomnie aux têtes couronnées déstabilisées par sa présence, il n’en demeure pas moins que c’est un ancien maître d’étude à Brienne, le père Henriot, un curé de paroisse, qui lui servit de guide à un certain moment. Comme pour donner raison à François Mitterrand qui affirmait que nous n’avons jamais que le pays de notre enfance.

La lecture de l’histoire-bataille peut souvent s’avérer fastidieuse (j’ai laissé en plan plusieurs de ces récits), puisqu’il s’agit principalement de mouvements, d’unités et d’une trajectoire qui peut s’avérer hermétique. Et la plume trop mécanique de certains auteurs permet difficilement de s’y plonger facilement. Il n’en est rien ici, puisque l’auteur nous invite à observer la psychologie d’un chef de guerre luttant d’abord contre une « défaite inéluctable », avant de jeter la serviette à Fontainebleau lorsque tous les espoirs se sont évanouis. Entre les couvertures, on ressent le froid, la fatigue et le stress accablant celui à qui la fortune avait cessé de sourire. On peut également mesurer l’ampleur de sa détermination, on pourrait même dire son acharnement, devant le sort des armes qui lui était nettement défavorable sur papier. Parce que la guerre, Napoléon le savait mieux que quiconque, se gagne sur le terrain.

Sur une note personnelle, j’avoue ne jamais avoir été un grand admirateur de Napoléon dans le passé – bien au contraire. Cette disposition a évolué au fil du temps, notamment grâce à l’historien britannique Andrew Roberts, avec pour résultat que je suis maintenant toujours impatient de mettre la main sur les bonnes feuilles qui sont écrites et publiées à son sujet. Et la capacité narrative exceptionnelle de Michel Bernard a fait en sorte que je me suis surpris à souhaiter, tout plongé que j’étais dans ces mois fatidiques du début de l’année 1814, à pratiquement souhaiter une victoire de l’Empereur des Français.

Dans les faits, est-ce que cela aurait été possible? La question me taraude…

Pour l’heure, je conclurai en disant que ce fut un moment de lecture tout à fait exceptionnel, bien que trop bref à mon goût. Je recommande chaudement cette incursion dans la geste napoléonienne à tous les férus d’histoire souhaitant apprécier les rebondissements d’une campagne militaire annonciatrice de l’exil et du retour qui se soldera par la défaite ultime de Waterloo.

Ça y est, on peut dire que je suis maintenant envoûté par Napoléon. J’aimerais bien que Michel Bernard reprenne la plume à son sujet.

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Michel Bernard, Hiver 1814: Campagne de France, Paris, Perrin, 2019, 240 pages.

Je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance envers Interforum Canada de m’avoir gracieusement offert un exemplaire du livre et aux gens des éditions Perrin à Paris pour leur précieuse et généreuse collaboration.

Comment j’ai découvert le Scotch

Plusieurs me demandent souvent d’où provient mon intérêt – et je dois l’avouer – ma passion pour le Scotch. Bien entendu mes racines écossaises n’y sont pas étrangères, mais il y a plus.

GlenfiddichDans ma jeunesse, j’ai été choyé de connaître un grand homme – Mgr Jean-Marie Fortier – qui fut archevêque de Sherbrooke entre 1968 et 1996.

À un moment crucial de ma vie, Mgr Fortier m’a permis d’avoir le plus bel emploi étudiant (universitaire) qui soit – réceptionniste à l’archevêché. Je pouvais lire, faire mes devoirs, écouter des grands classiques (comme Lawrence d’Arabie) à la télévision, tout en accomplissant mes tâches.

Un beau soir d’automne, Mgr Fortier est venu me voir à la réception, me demandant de passer le voir à son bureau après mon quart de travail.

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Mgr Jean-Marie Fortier (1920-2002)

Rassurez-vous – je me dois de le préciser dans le contexte actuel de suspicion entourant l’Église et le clergé – il n’y avait rien de déplacer dans cette invitation. L’archevêque était un bon ami de mon père et nous avions développé une grande amitié également, discutant fréquemment de politique, d’histoire et de livres ensemble. Un personnage exceptionnel, je vous assure.

J’ai alors pensé qu’il avait un service à me demander ou, au pire, que j’avais fait quelque chose de répréhensible…

À la fin de la soirée, je me suis donc dirigé vers son bureau et, à mon grand étonnement, il m’invitait à déguster ce qui deviendrait mon premier verre de Scotch. C’était un bon Glenfiddich – sa marque favorite.

En apercevant mon expression faciale à ma première gorgée, il s’est bien rendu compte que je n’avais jamais eu le privilège de déguster le divin nectar et il s’est esclaffé de son rire légendaire (je l’entends encore dans ma tête…).

Cette soirée mémorable est gravée dans ma mémoire et mon cœur et ce fut le point de départ d’une belle aventure avec le fruit des distilleries de Caledonia.

Depuis et chaque fois que je me verse quelques onces de Scotch, j’ai une pensée pour ce grand homme qui a tant fait pour moi. J’aime croire que chaque moment de dégustation me rapproche un peu de lui dans les cieux.

The Brave of the First Wave

TheFirstWave“The bigger the challenge, the better we play.” – Lord Lovat

Late in the summer of 2014, life blessed me with the opportunity to visit Juno Beach, the hallowed ground where Canadian troops landed on June 6th, 1944.

While I visited the German bunker, carrying my son in a sling, I kept meditating about the kind of men that landed on that fateful day.

Men who could cope with gigantic – and potentially lethal – problems such as a landing craft drifting away from the planned landing side, German guns that were supposed to have been silenced through bombings, lack of ammunition or food, the psychological tool of being sleep-deprived and surrounded by enemies who only waited for the right moment to assault and kill you.

These were not the type of men we encounter every day, I told myself. But maybe they were, in the sense that they were all different and they were all human, made of flesh and blood. Just like you and me.

A few weeks ago, I received a copy of the magnificent book The First Wave by military historian Alex Kershaw by the fantastic people at Penguin Random House Canada.

What a treat it was for the military history enthusiast in me.

The key to responding to the question I kept asking myself on the beach lies on page 312, when the author writes that a Veteran US Ranger “[…] stressed that during the most critical combat of modern times it was the “heart and mind” that had mattered most.”

Witness to that, “[…] an advance party had cut through a barbed-wire perimeter [protecting a gun battery] and crawled across the hundred-yard-wide minefield, disarming mines with their bare fingers in the dark.” (page 87). Talk about heart and mind!

But the men who fought their way on and through the beaches were also led by exceptionally inspiring figures.

Let me just quote two, among all those evoked by Alex Kershaw. Brigadier General Theodore Roosevelt (son of the 26th President of the United States) and Lord Lovat (Simon J. Fraser), 24th chieftain of Clan Fraser.

General Roosevelt insisted on landing with his troops walking with his cane (he was suffering from arthritis) “[…] wearing a knit watch cap, not the regulation helmet […]”, insisting to board his landing craft unaided.

As for Lord Lovat, the inspiring Scottish commando leader certainly must have looked like an eccentric for his German enemies, for he “[…] was armed with a hunting rifle, dressed for a good day’s walk on the moors: a white turtleneck sweater, suede vest, khaki corduroy pants, and a duffle coat, which he would leave behind when he went ashore.”

The ordinary men from Canada, Great Britain and the United States who successfully assaulted the Nazi fortress on that historic day became extraordinary through their endurance, sacrifice and determination. And they were inspired by men who rejected the blandness of conformity by showing themselves for what they were, whether it was being afflicted by illness or expressing pride in their ancestry.

Alex Kershaw is probably the best book I have read so far about D-Day and the importance of supreme courage when the going gets tough (I’m referring here to Lieutenant Colonel James Rudder’s men who were besieged in a cramped command post without food, water, ammunition and sleep (page 243)).

Beautifully written (I love Kershaw’s style) and engaging, The First Wave should be the first companion you think of bringing on the roads of summer vacations or on a beach where you will be able to enjoy what these guys fought for – freedom.

Dans la tête de Xi Jinping

DansLaTetedeXiJinpingIl y a quelques années, je me souviens avoir vu une photo du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, prise dans l’avion alors qu’il se rendait en Chine. Sur sa table se trouvait le livre d’Henry Kissinger On China. J’avais alors été impressionné par la hauteur de vue du dirigeant israélien, boulimique de lecture et avide de connaissances à propos de cet Empire du Milieu avec lequel il souhaitait resserrer les liens.

Je suis peut-être trop sévère, mais je suis d’avis que les Nord-américains ont trop tendance à prétendre que le monde tourne autour des États-Unis et de l’Europe. À preuve, l’intérêt dominant consacré à la politique américaine (et à Donald Trump) quand on aborde la politique internationale.

Au-delà de cette étroitesse de vue, il y a le reste du monde. Et nous passons à côté de l’ascension de la 2epuissance mondiale, une « […] Chine qui se flatte d’être la seule puissance capable de tenir tête culturellement, économiquement, militairement aux États-Unis », pour reprendre les mots de François Bougon dans son livre Dans la tête de Xi Jinping.

Parce qu’il faut bien le dire, le président chinois est le principal architecte de la posture internationale actuelle de son pays. De la nouvelle route de la soie aux opérations en mer de Chine méridionale, en passant par la progression du fleuron technologique chinois Huawei aux quatre coins du monde, l’homme fort de Pékin alterne entre un usage judicieux du hard power (force militaire) et du soft power(rayonnement culturel) pour avancer ses pions sur l’échiquier mondial, enfilant les habits du chef de file de l’alternative au modèle occidental, « la fatigue démocratique [gagnant] un peu partout. »

Pour bien mesurer le socle du positionnement de la Chine dans le monde, il est essentiel de bien et mieux connaître la personnalité et la pensée de celui qui en préside les destinées. C’est justement ce à quoi s’emploie l’auteur dans un (trop) court ouvrage visant à faire prendre conscience au lecteur et à la lectrice que, même si Xi Jinping ne figure pas parmi les leaders mondiaux les plus sulfureux ou polarisants (nous avons bien quelques exemples en tête…), il n’en demeure pas moins que « Xi est l’homme qui rompt avec cette doctrine du profil bas, donnant ainsi des gages aux jeunes et moins jeunes générations de nationalistes. »

En jouant sur la corde nationaliste, le Secrétaire général du Parti communiste chinois fait la synthèse de l’histoire plurimillénaire de son pays et c’est bien là l’un des atouts les plus importants dans son jeu. Xi Jinping ne deviendra jamais un Gorbatchev (on reproche au second d’avoir été le fossoyeur d’un empire – un destin qu’abhorrent les locataires du Zhongnanhai (quartier général du PCC)), mais il ne rechignera pas à utiliser tous les atouts à sa disposition – qu’ils s’appellent Confucius, Sun Tzu ou Mark Zuckerberg – pour mener le combat.

Que cela plaise ou non, la Chine est déjà en train d’écrire les pages de son avenir et du nôtre par la même occasion. « Pour lui [Xi Jinping], l’avenir est dans le passé », nous dévoile François Bougon. Avec son sourire gêné et sa démarche discrète, Xi Jinping s’avance donc sur la scène mondiale avec l’assurance d’un empereur soutenu par 5000 ans d’histoire. Et nous aurions tort de ne pas consacrer autant d’efforts à découvrir son parcours et sa pensée qu’à s’en méfier.

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François Bougon, Dans la tête de Xi Jinping, Arles, Actes Sud, 2017, 220 pages.

Les Fusiliers de Sherbrooke reçoivent le Droit de cité de la Ville de Sherbrooke

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Le colonel honoraire Wilfrid Morin, le maire Steve Lussier et le commandant des Fusiliers de Sherbrooke, le Lieutenant-colonel Alexandre Grégoire CD (Source: Fusiliers de Sherbrooke).

« À la Normandie! »

C’est après ces paroles que je dégustais un verre de Calvados, premier toast à la mémoire de ces valeureux fils de notre région qui sont débarqués sur Juno Beach à l’aube du 6 juin 1944, lors du dîner régimentaire commémorant le 108eanniversaire du régiment des Fusiliers de Sherbrooke.

Qu’il me soit permis de souligner qu’il s’agissait du tout premier dîner régimentaire auquel j’étais convié et je tiens d’ailleurs à remercier le Lcol Alexandre Grégoire, commandant des Fusiliers, pour cette aimable invitation.

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Le nouvel honneur de bataille brodé sur le drapeau des Fusiliers de Sherbrooke pour leur participant à la campagne d’Afghanistan (2001-2014).

Cette journée du 14 avril dernier avait auparavant permis aux Fusiliers de Sherbrooke de parader sous une température hivernale dans les rues jusqu’à l’Hôtel de Ville de Sherbrooke pour y recevoir le Droit de cité des mains du maire Steve Lussier. Les membres du régiment déambulaient alors sous leur drapeau régimentaire, lequel arborait pour la toute première fois l’honneur de bataille de le campagne d’Afghanistan. Celui-ci venait d’être brodé, en reconnaissance de la participation des membres de l’unité à cette campagne à laquelle plus de 40 000 militaires canadiens ont pris part entre 2001 et 2014.

 « C’est une journée historique et inoubliable pour moi », d’exprimer avec fierté et émotion le maire Steve Lussier lors de son allocution prononcée lors du dîner régimentaire. Il profita également de l’occasion pour dévoiler ses affinités avec le monde militaire. Ayant grandi à Saint-Jean-sur-le-Richelieu, il mentionnait aux convives que sa mère a œuvré en tant que cuisinière sur la base militaire de cet endroit et que son frère, qui est actuellement pilote de ligne, a appris à piloter alors qu’il faisait partie des cadets de l’air.

Du même souffle, le maire de Sherbrooke témoignait de sa reconnaissance envers le travail accompli par les Fusiliers de Sherbrooke dans la collectivité. « Je sais que la carrière que vous avez choisie est remplie de défis et qu’elle vous demande plusieurs sacrifices.Merci du fond du cœur de les accepter et de poursuivre dans la voie militaire. Car la présence de votre unité dans notre communauté est précieuse », d’ajouter celui qui avait accepté de présider à la cérémonie du Droit de cité en après-midi.

Notons que la dernière cérémonie de ce genre avait eu lieu pour la dernière fois en 1982, alors que Jacques O’Bready présidait aux destinées de la ville.

Inutile de mentionner que ce fut une soirée mémorable, au cours de laquelle j’ai pu me régaler de ces traditions militaires pour lesquelles j’ai toujours nourri la plus grande admiration.

Au final, je partage donc entièrement le sentiment du maire Lussier à l’effet que ce fut une journée inoubliable.

Entrevue avec le commandant Jean Michelin

Version 2
Le commandant Jean Michelin (ministère des armées)

Suite à la publication de ma recension de son excellent ouvrage Jonquille – Afghanistan 2012, le Chef de bataillon (commandant) Jean Michelin a eu la très grande amabilité d’accepter de répondre à quelques questions de ma part.

Voici donc le contenu de notre échange :

Question : À la page 265 [de votre livre], vous écrivez : « c’était cruellement banal : la France était en vacances, mais nous, nous n’oublierions pas. » Vous faisiez référence au fait qu’un sous-officier des Advisory Teams était tombé au combat. J’ai cru percevoir une certaine frustration de votre part, relativement à la méconnaissance de la mission qui vous était confiée sur ce théâtre d’opérations. Dit autrement, la population en général s’en préoccupe bien peu. Qu’aimeriez-vous que les gens réalisent à propos de votre mission en Afghanistan?

“Il y avait clairement de ma part une ambition secrète, en écrivant ce livre, d’être lu au-delà de la communauté d’intérêt du monde de la Défense, et je ne m’en cache pas. Est-ce que j’ai réussi, c’est une autre question! Mais je suis content d’avoir au moins essayé.”

Réponse : Il y a toujours de la frustration quand un mort au combat est traité de façon expéditive par les médias nationaux. C’est, je pense, une réaction normale quand on est sur place et que l’on sent que l’opinion ne s’intéresse guère à ce que les soldats, déployés au nom du pays et donc de sa population, sont en train de vivre. Mais c’est aussi paradoxal, parce que d’une façon générale, nous n’aimons guère le dolorisme outrancier qui trahit un certain défaut de résilience. Je crois que la vérité est quelque part entre les deux: le traitement médiatique est un symbole du sentiment général face aux forces armées qui s’est développé ces dernières années, celui d’une sympathie sincère mais quelque peu indifférente. C’est assez logique, parce que les armées renvoient une impression de solidité, de valeurs, de confiance qui est soigneusement entretenue (et méritée), mais à l’échelle d’une population, peu de gens sont concernés par la Défense (soit personnellement, soit par l’intermédiaire d’un proche, parent ou ami). Il y avait clairement de ma part une ambition secrète, en écrivant ce livre, d’être lu au-delà de la communauté d’intérêt du monde de la Défense, et je ne m’en cache pas. Est-ce que j’ai réussi, c’est une autre question! Mais je suis content d’avoir au moins essayé.

Question : Nous avons le privilège de découvrir votre récit dans le confort de notre foyer ou devant un petit café (le genre qu’on aimerait placer dans un colis pour vous l’envoyer en Afghanistan si on pouvait revenir en arrière), mais on sent très bien que le genre de mission à laquelle vous avez pris part est un exercice très difficile. Quel est, selon vous, l’élément (qualité) essentielle pour passer au travers avec succès?

“Le facteur essentiel de succès, c’est la formation et l’entraînement.”

Réponse : Je ne vais pas être original, mais le facteur essentiel de succès, c’est la formation et l’entraînement. Cela part des hommes et des femmes que l’on commande, évidemment, et que j’ai voulu mettre au cœur du livre, parce que ce sont eux qui ont été le plus exposé. Mais j’ai toujours eu confiance en eux parce que je m’étais entraîné avec eux, que je les connaissais, que je savais ce que je pouvais leur demander. Cela prend du temps et cela nécessite des moyens, mais c’est absolument essentiel. Le 9 juin, et dans d’autres moments de tension, j’ai – comme tous mes subordonnés – fait ce que je savais faire, ce que j’avais appris à faire, ce que j’avais répété et perfectionné pendant des heures, des jours, des nuits. La formation et l’entraînement, c’est souvent la variable d’ajustement qui souffre de la suractivité, ce n’est pas toujours amusant, mais c’est indispensable. Pour un chef, je crois aussi qu’il faut prendre soin de ses subordonnés, les aimer, les connaître. C’est ce que j’ai cherché à faire. Je ne le regrette pas. Je citerais volontiers mon chef de corps, qui nous a répété à de nombreuses reprises, en fin de mission et après le retour: “je n’ai eu peur de rien car j’étais sûr de vous.” Je suis très jaloux de cette phrase à laquelle je souscris totalement.

Question : Étant féru d’histoire militaire et des grands noms qui en ont jalonné l’écriture depuis des temps immémoriaux, puis-je me permettre de vous demander quel grand chef de guerre vous inspire le plus et pourquoi?

“J’ai une vraie admiration pour Monclar, par exemple, qui, à la veille de la retraite, et alors qu’il était général de corps d’armée, a troqué ses étoiles contre des galons de lieutenant-colonel pour aller commander le bataillon français de Corée.”

Réponse : C’est difficile à dire. Il y a beaucoup de grands noms, de grands chefs, de grands capitaines et de grands généraux dans l’histoire, et dans l’histoire de France en particulier. Je n’ai pas forcément de “héros personnel” défini, mais je suis indéniablement nourri d’une culture militaire française qui a produit de grands chefs non dépourvus de panache. J’ai une vraie admiration pour Monclar, par exemple, qui, à la veille de la retraite, et alors qu’il était général de corps d’armée, a troqué ses étoiles contre des galons de lieutenant-colonel pour aller commander le bataillon français de Corée. Quand on sait la carrière qu’il a eu avant, c’est quand même quelque chose de fort. Et puis, je crois qu’il y a un beau symbole, au soir de sa vie active, près de raccrocher le képi, à retourner au sein de la troupe, près du contact et près des hommes. On passe toute une carrière à regretter ses années de lieutenant et de capitaine, quand on découvre la vie d’officier d’état-major, après tout. J’aime bien cette idée – ce qui ne signifie pas que je m’en sentirais capable pour autant!

Question : À la page 268, vous écrivez : « […] je fumai en interrogeant du regard le ciel vide et adressai une prière silencieuse et maladroite pour le repos des âmes venues servir dans ce recoin désolé du monde. » Sans vouloir m’immiscer dans votre for intérieur, mais quel est le rôle, l’importance, de la foi dans ces missions de guerre que l’on confie à nos militaires?

“J’ai essayé de faire en sorte, quand les conditions opérationnelles le permettaient, que les gens qui le voulaient puissent pratiquer leur religion pendant la mission, que ce soit aller à la messe ou observer le jeûne du Ramadan.”

Réponse : C’est compliqué. Hormis mon cas personnel, qui n’a que peu d’intérêt, je sais toutefois l’importance qu’a ou qu’a pu avoir la foi religieuse en opérations. Il y a quelque chose de très intime mais qui peut être très fort dans ces moments-là. J’ai essayé de faire en sorte, quand les conditions opérationnelles le permettaient, que les gens qui le voulaient puissent pratiquer leur religion pendant la mission, que ce soit aller à la messe ou observer le jeûne du Ramadan. Avoir des aumôniers, imams ou rabbins militaires est une bonne chose, mais je conçois aussi que cela ne convienne pas à tout le monde. Dans un système très régenté par les règles et les consignes de tous ordres, c’est un espace de liberté qui appartient à chacun et que je me suis contenté de respecter sans chercher à imposer quoi que ce soit.

Question : Je suis amateur de Scotch (Whisky). J’ai donc beaucoup aimé les clins d’œil effectués en direction de ce divin breuvage dans votre livre – notamment le récit de la bonne bouteille dégustée dans des verres de cantine (p. 331). Accepteriez-vous de me dire quelle est votre marque de Scotch favorite?

Réponse : J’en bois moins depuis quelques années, étrangement, mais j’aime bien le Caol Ila. Il est hélas introuvable sous mes latitudes actuelles, mais j’ai appris à apprécier le bourbon pour compenser.

Question : Finalement, je serais infidèle à ma passion des bonnes lectures si je ne tentais pas de savoir si vous avez l’intention de reprendre la plume dans un avenir prochain? Prévoyez-vous écrire de nouveau au sujet des affaires militaires?

“Je n’exclus pas de continuer à toucher au monde militaire, parce qu’il y a des problématiques que j’aimerais explorer dans la fiction, mais je n’ai pas non plus envie de m’enfermer dans un genre.”

Réponse : Oui, j’aimerais bien continuer à écrire – j’écris depuis que je suis tout petit. J’ai un projet de roman en cours, c’est une première pour moi. J’espère arriver à le terminer, j’espère aussi qu’il sera suffisamment bon pour être accepté par mon éditeur! Je n’exclus pas de continuer à toucher au monde militaire, parce qu’il y a des problématiques que j’aimerais explorer dans la fiction, mais je n’ai pas non plus envie de m’enfermer dans un genre. Mon rêve, c’est de me sentir un jour suffisamment légitime et suffisamment libre pour pouvoir raconter toutes sortes d’histoires. J’aime bien raconter des histoires.

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Je tiens à remercier vivement le Chef de bataillon (commandant) Michelin non seulement pour sa plume exceptionnellement agréable et engageante, mais aussi pour sa grande générosité envers l’auteur de ce blogue en acceptant de répondre à ses questions.

Jonquille – Afghanistan 2012 est actuellement disponible en librairie et je vous garantis que vous ne regretterez pas de vous en procurer un exemplaire et d’y plonger.