« Les lois sont comme les saucisses. C’est mieux de ne pas voir leur préparation », clamait l’homme d’État allemand Otto von Bismarck. Il en va des victoires électorales comme du processus législatif, puisque la fréquentation des arcanes de ces exercices démocratiques offre souvent la possibilité d’observer des épisodes baroques. Un exemple éloquent de cette affirmation se trouve entre les deux couvertures du dernier livre de l’ancien diplomate Georges Ayache, 1960 : La première élection moderne de l’Amérique (Perrin).
Aussi bien l’avouer d’entrée de jeu, j’ai grandi en m’abreuvant de la légende de JFK. Rien n’aurait pu déboulonner la statue mémorielle que lui avait érigée mon père. J’ai donc toujours nourri un vif intérêt pour ce président qui repose maintenant au panthéon de l’histoire américaine, à l’ombre des magnolias au cimetière national d’Arlington, en Virginie. Les chemins de traverse de mes années universitaires m’ont toutefois amené à la rencontre de celui qui souhaitait barrer la route du premier catholique à accéder au Bureau Ovale, l’insubmersible Richard Nixon.
J’étais naturellement impatient de plonger dans la lecture du dernier livre de Georges Ayache et je n’ai pas été déçu. Avec sa plume aussi magnifique que saillante, l’auteur décortique un affrontement électoral dont les efforts se font toujours sentir. Parce que Kennedy et Nixon, c’étaient « deux mastodontes de la politique ». Mais les deux ne disposaient pas des mêmes outils dans leur arsenal. Loin de la mythologie arthurienne de Camelot, John F. Kennedy est un individu hypothéqué. Des ennuis de santé tenaces, une vie personnelle débridée, un bilan législatif anémique et des capacités intellectuelles certes éveillées, mais fortement supplémentées par son entourage ne sont que quelques caractéristiques qui lui ont été pardonnées par une faune médiatique désireuse de contribuer à cimenter sa stature. Le tout, bonifié par des janissaires dévoués, des gens peu fréquentables mobilisés, une épouse glamour, un frère prêt à tout pour terminer le premier au fil d’arrivée et un père fortuné qui règle la note, allant même jusqu’à équiper son candidat de fils d’un avion de campagne.
Face à lui, son ancien collègue des années de la Chambre des représentants, le vice-président Richard Nixon. Les fées ne se sont pas penchées au-dessus de son berceau politique, sauf pour lui accorder une ténacité inoxydable. « Ses victoires, il les payait au prix fort », écrit celui qui a signé plusieurs livres consacrés à l’histoire de la vie publique américaine. Peu fortuné, pas charismatique pour deux sous, « il se défiait des foules et le contact physique lui était insupportable. » Une caractéristique qu’il partage d’ailleurs avec JFK. Mésestimé par son patron, le président Eisenhower, qui enjoint les journalistes de lui donner une semaine lorsqu’on lui demande « de citer un exemple d’idée majeure qu’aurait suggérée le vice-président et qui aurait inspiré une décision importante », il est tenu « pour un politicien de basse extraction » par l’entourage de ce dernier. À ce tableau – qui en ferait plus d’un jeter la serviette – l’hostilité des journalistes qui ne ratent jamais l’occasion de lui casser du sucre sur le dos, alors qu’ils accordent la communion sans confession à son adversaire démocrate.
Au fil des pages, on se questionne à savoir comment, dans un tel contexte, le résultat du 8 novembre 1960 a pu être aussi serré. Georges Ayache en arrive à la conclusion que, « malgré sa combativité et tout son talent, le républicain n’avait jamais su prendre la mesure de ce tueur de charme qu’était Kennedy. » Lors du premier débat télévisé entre les deux hommes – une première – JFK assène l’accusation selon laquelle les États-Unis sont en retard par rapport à l’URSS au niveau de l’armement nucléaire. Le fameux missile gap. Or, il n’en était rien et le candidat démocrate ne pouvait feindre l’ignorance, puisqu’il avait été renseigné par « le directeur de la CIA, [qui] l’avait personnellement informé du rapport des forces réel. » Devant autant de mauvaise foi, le vice-président sortant ne peut que se mordre les lèvres et laisser son attaquant marquer un point, pour la simple et bonne raison que les faits qui auraient pu être convoqués pour lui clouer le bec sont classés secret-défense.
Pour tout dire, Nixon « n’était pas prêt à tout » pour remporter la mise. C’est ainsi qu’il refuse d’utiliser la carte religieuse ou encore les informations relatives à l’état de santé de son concurrent. Nous sommes donc à des années-lumière d’un louche personnage ne rechignant devant aucune tricherie pour arriver à ses fins. Les détracteurs du politicien républicain n’auront jamais démordu du postulat selon lequel ce qui s’est produit en 1972 était écrit en 1960. De la grande téléologie. Parce que, dans l’histoire de cette première élection moderne de l’Amérique, George Ayache illustre que Richard Nixon n’était pas l’actionnaire majoritaire dans l’entreprise des coups bas et manigances qui se sont fait jour dans les cuisines de la joute électorale.
La vie politique est une affaire humaine et ses praticien.ne.s sont imparfait.e.s. Je ne suis pas près de cesser d’admirer JFK pour ses réalisations, son héritage et son humanité. Le livre de Georges Ayache permet cependant de comprendre que les pages homériques de l’histoire ne se rédigent pas dans la pureté. La route qui conduit à leur achèvement est jonchée de moments obscurs. C’est ce qui donne un côté si attachant à l’élection de 1960.
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Georges Ayache, 1960 : La première élection moderne de l’Amérique, Paris, Éditions Perrin, 2024, 400 pages.
