300 jours fatidiques

Chaque fois qu’un livre paraît sur la Seconde Guerre mondiale, on s’interroge sur ce qu’il peut réellement apporter à la compréhension de cette déflagration qui a consumé le monde il y a bientôt neuf décennies. Éric Branca fait partie de ces historiens sur lesquels on peut compter pour ouvrir de nouvelles perspectives.

Le 300 Jours – 13 juillet 1944 – 9 mai 1945 : dix mois pour en finir avec Hitler qu’il publie aux Éditions Perrin, offre une lecture richement documentée et portée par un style magistral, tout en brossant le portrait des principaux personnages qui marquent le chapitre ultime du dernier conflit mondial.

D’entrée de jeu, l’auteur ne cache pas le sentiment qui l’habite à l’égard du maréchal Montgomery, « qui ne s’affirme qu’en s’opposant et manque d’oxygène quand il n’a pas d’ennemis ». La messe est dite. Son de cloche tout à fait différent en ce qui concerne l’illustre adversaire de Monty, le Renard du désert, un autre maréchal : Erwin Rommel.

Avant la lecture de 300 jours, j’ai toujours été sous l’impression que le rôle de ce dernier dans le complot visant à retirer Hitler du jeu, lequel échouera le 20 juillet 1944, était marqué du sceau de l’ambiguïté. Éric Branca tord le cou des hésitations en datant du 15 juillet la traversée du Rubicon du centurion souabe. Il ajoute que « le Feldmarschall n’a jamais été complice du moindre crime de guerre, à la différence de la plupart des officiers généraux ayant opéré en Russie […] ». Sur une note personnelle, j’ai pu constater, à l’occasion de plusieurs visites dans des musées régimentaires en Écosse, que l’admiration envers le vaincu d’El Alamein est tout sauf en berne.

Il crédite également l’effronterie légendaire du général de Gaulle comme ayant été fondatrice du rôle international de la France à la fin et après la Seconde Guerre mondiale. Dans la foulée de la bataille des Ardennes, Eisenhower ordonne à la première armée française d’abandonner l’Alsace « pour écraser les Allemands en Belgique ». Le chef de la France refuse net : pas question de trahir le serment de Koufra. L’obstination paie, permettant aux Français de couvrir « le quart du front tenu par les Alliés. » Même si les contours de la zone d’occupation française en Allemagne ne sont pas officialisés à Yalta, de Gaulle vient de gagner sa place – et celle de la France – parmi les vainqueurs, notamment en obtenant l’un des cinq sièges permanents au Conseil de sécurité de l’ONU. L’histoire aurait été écrite bien différemment, n’eût été de son entêtement.

Mais ce qui m’a le plus étonné dans la trame proposée au fil des pages concerne les fameuses « armes secrètes » avec lesquelles Hitler semblait rabattre les oreilles de ses interlocuteurs à la fin de la guerre, comme pour accorder un viatique à cette confiance irréaliste en la victoire, dans le climat pesant de son bunker à Berlin. Force est d’admettre qu’il n’était pas aussi loin de la vérité que nous pourrions le croire.

Il relate la mission du journaliste italien Luigi Romersa – un proche de Mussolini – que le Duce envoya en Allemagne pour valider les affirmations d’Hitler concernant ces nouvelles armes promettant un renversement de situation. Durant son périple dans le Reich, il « découvre, fasciné, le Messerschmitt 262, le premier chasseur à réaction de l’histoire, tout juste entré en service ». À noter que les Allemands mettront également au point le tout premier missile sol-air. Mais je digresse. La visite de Romersa confirme aussi que le régime brun a bel et bien effectué des essais nucléaires pendant les derniers mois du conflit. Visiblement, Hitler ne délirait pas et le monde est passé tout proche du précipice. Plusieurs des plus éminents scientifiques jadis au service de Berlin – dont Wernher von Braun – seront ensuite recrutés par la république étoilée. Ils s’en serviront dans la conquête de l’espace.

Au-delà de la technologie qui accompagne le développement de la polémologue – et je reviens ici aux aspects évoqués précédemment à propos de de Gaulle, Rommel ou Montgomery – la guerre demeure, avant tout, une affaire de caractère. Au fil des pages, on rencontre une bravoure inégalable chez plusieurs, tout en se désolant de l’inhumanité des autres, comme lorsque le maréchal Joukov ordonne une attaque aérienne fratricide semant la mort dans les rangs de son compétiteur Koniev durant la rude bataille de Berlin. Quelque part, sur l’échelle de l’éthos guerrier, se manifeste fréquemment le spectacle d’une lâcheté abjecte.

À cet égard, la fin tragique de Galeazzo Ciano, gendre et ancien ministre des Affaires étrangères du Duce, est plus qu’évocatrice. Celui-ci tente sans succès de convaincre son beau-père de ne pas commettre l’irréparable en se ralliant derrière le Führer. Lâchement abandonné par le grand-père de ses enfants, il sera amené devant le peloton d’exécution. Éric Branca cite à son propos un autre historien, Maurizio Serra, dont le constat se veut un triste portrait de la nature humaine : « Combien des accusateurs de Ciano figurent parmi ceux qui jadis courtisaient ses faveurs ou exploitaient son amitié ». Pour nous présenter ce tragique (mais fascinant) laboratoire qu’est la guerre, peu d’auteurs peuvent faire glisser une plume aussi alerte qu’acérée.

Les adeptes de la Seconde Guerre mondiale ont une dette de reconnaissance envers Éric Branca et je ne boude pas mon plaisir en affirmant que 300 jours fait partie des meilleures lectures qu’il m’ait été donné de découvrir sur le sujet.

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Éric Branca, 300 Jours – 13 juillet 1944 – 9 mai 1945 : dix mois pour en finir avec Hitler, Paris, Éditions Perrin, 2025, 448 pages.

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