Depuis la fin de la Guerre froide, le monde occidental a délaissé le caractère belligène de l’histoire humaine. L’aube ukrainienne du 24 février 2022 – lors duquel l’Europe se réveilla au son des bottes et des véhicules chenillés – sonna un dur réveil pour les opinions et décideurs qui voulaient croire que la guerre était devenue dépassée dans la grammaire des relations internationales. Le monde vit au rythme des menaces qui planent, des réalignements qui se dessinent et des stratégies qui doivent être déployées.
Exception faite des États-Unis qui trônent en tant que superpuissance militaire – une posture adoubée par un éthos militaire trempé au feu d’une histoire dont plusieurs parmi les pages les plus inspirantes ont été écrites à l’encre de la bravoure des combattants, la France est l’un des pays occidentaux les mieux outillés pour affronter le contexte actuel.
Et cela n’a rien d’un hasard. Un homme, en particulier, y a contribué de manière incontestable : Charles de Gaulle. Refusant la débâcle, il fut contraint de quitter la France le 17 juin 1940 à bord d’un avion de la Royal Air Force avec deux valises pour seuls bagages – selon Denis Tillinac. Forgé au feu des épreuves qui ont émaillé les péripéties de la France Libre, de Gaulle sut incarner le fait que « la guerre [est] avant tout un affrontement des volontés », pour emprunter les mots de Sébastien Lecornu dans son éclairant livre Vers la guerre? La France face au réarmement du monde (Plon).
Sans ambages, l’auteur – qui est aussi ministre français de la défense depuis le 20 mai 2022 – porte au crédit des « décisions des gouvernements du général de Gaulle pour doter la France d’une indépendance militaire et technologique qui auront organisé nos capacités actuelles ». Cette indépendance est notamment tributaire de la dissuasion nucléaire dont dispose la France et qui soutient son positionnement stratégique.
Si l’attachement de l’auteur envers le fondateur de la Ve république se lit au fil des pages, c’est à son ministre des Armées, Pierre Messmer, que son successeur et actuel ministre des Armées réserve toute son admiration. Son nom apparaît d’ailleurs à moult reprises, réparties sur un total de 23 pages. L’adhésion au « gaullisme militaire » est donc manifeste et assumée.
Si l’auteur se désole de la diminution des crédits budgétaires alloués à la défense dans un passé pas si lointain, il applaudit le renversement de cette tendance amorcé par le président Emmanuel Macron, dont les deux quinquennats « auront permis un rebond salutaire ». Le président actuel a donc de fortes affinités gaullistes.
Détaillant la cartographie des défis et capacités caractérisant le secteur militaire français, il évoque du même souffle l’importance de miser sur « l’endurance technologique et budgétaire » pour pérenniser un modèle sanctuarisé des desiderata extérieurs – principalement américains – qu’il appelle de ses vœux. À cet égard, une industrie de la défense vigoureuse et agressive sur le marché des exportations est aussi cruciale que l’exploitation du plein potentiel de l’intelligence artificielle (IA).
Sébastien Lecornu soulève également un défi géopolitique trop souvent oublié : l’Afrique. « Entre pression démographique, menace terroriste, ingérence étrangère de nos compétiteurs, pauvreté et difficultés d’accès aux ressources naturelles, le continent africain offre autant de riches opportunités qu’il présente de risques pour le nôtre, y compris en matière de flux migratoires. Sa sécurité est, et restera, une préoccupation majeure pour l’Europe. »
Il serait impardonnable de ne pas citer le plus beau passage de ce livre qui se démarque d’ailleurs d’un bout à l’autre par une écriture remarquable. « La vie militaire est faite d’âme, de fraternité sincère, de symboles et de traditions pouvant aller jusqu’à une mysticité réconfortante », écrit l’homme l’État profondément habité par la res militaris. Mysticité. Ce mot résonne avec la vie publique de cet auteur. Dans un portrait à son sujet publié dans Le Monde en octobre 2024, on pouvait lire que ce ministre régalien nourrit un intérêt particulier envers les ordres bénédictins en général et le monastère de Saint-Wandrille en particulier.
Définissant le « monachisme », le site Internet de l’Église catholique de France indique qu’« à travers leur vie et dans la ligne de leur tradition, les moines rappellent que l’évangile est exigeant. » Dans une trajectoire semblable à la vie monastique, le métier des armes et les décisions qui le sous-tendent se rejoignent donc dans leur appel au dévouement, puisque, selon l’auteur, « une nation qui ne serait pas prête au sacrifice de ses fils et de ses filles ne pourrait peser stratégiquement face à ses compétiteurs. » Les vœux pieux doivent céder le pas à des actions structurantes et engageantes.
Protéiforme et sournoise, la guerre est de retour. C’est indéniable. Rien ne sert de jouer à l’autruche. Pour la comprendre, mais surtout l’affronter, il est rassurant de savoir que des esprits alertes sont aux commandes pour – Dieu nous en préserve – la conduire.
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Sébastien Lecornu, Vers la guerre? La France face au réarmement du monde, Paris, Plon, 2024, 288 pages.
