« Je suis un mauvais tsar; un bon tsar, c’est celui qui tue » – Mikhaïl Gorbatchev

19 août 1991. Il y a trente ans aujourd’hui. Je me souviens de cette journée comme si c’était hier. Fan de Mikhaïl Gorbatchev, malgré mon jeune âge et les admonestations de mon père qui ne voulait pas me voir devenir communiste, j’apprends au bulletin de nouvelles qu’un putsch est ourdi en URSS. Les chars d’assaut ont fait déambuler leurs chenilles dans Moscou et tout peut arriver. Mon héros (avec Reagan et Thatcher) est assigné à résidence dans sa demeure estivale en Crimée. Rien ne va plus dans mon univers. Je resterai rivé aux bulletins de nouvelles, téléphonant – à peu près à toutes les heures – à la salle de rédaction de mon quotidien local pour m’enquérir de l’évolution de la situation.

Gorbatchev m’a toujours fasciné. Et en ces jours où des corollaires sont inévitablement établis entre le retrait américain d’Afghanistan ordonné par le président Joe Biden et celui effectué par l’Armée rouge entre mai 1988 et février 1989 sous la gouverne de « Gorby », le dernier livre de Vladimir Fédorovski permet de mieux comprendre ce personnage adulé en Occident, mais clivant (c’est le moins que l’on puisse dire) chez lui.

Pour tout dire, Le Roman vrai de Gorbatchev (Flammarion) brosse un portrait tout en nuance d’un politicien d’exception. Avant d’endosser les habits du réformateur, le futur chef d’État devait grimper au mât de cocagne de la politique soviétique, ce qu’il sut faire avec brio en annotant avec flatterie les projets de discours de Brejnev ou en dégustant poisson et gâteau au fromage sous la véranda avec le chef du KGB – et futur numéro un soviétique – le redoutable Iouri Andropov.

Gorbatchev, s’il donne l’impression du sage écolier, sait aussi jouer du coude. Il est ambitieux et se donne les moyens de ses aspirations. Il s’associe donc à celui qui deviendra son « âme damnée », Alexandre Yakovlev, un véritable artiste de l’intrigue. Fait intéressant à noter et puisque le voyage de Gorbatchev au Canada en 1983 sera déterminant dans la mise en œuvre de la Perestroïka, Yakovlev y était alors ambassadeur au Canada et son amitié avec le Premier ministre Pierre Elliott Trudeau fit en sorte que le chef du gouvernement canadien prénomma l’un de ses trois fils en son honneur. Pour atteindre le sommet, l’étoile montante Gorbatchev « s’emploie d’abord à purger le Politburo de ses ennemis déclarés et autres représentants de la vieille garde. » La politique est un sport brutal.

Mais le ver est dans la pomme, puisque, pour arriver au sommet, il contracte une dette politique auprès du KGB et de l’armée. Ces alliés ne pardonneront pas les louvoiements du Premier secrétaire qui sont autant de génuflexions au pragmatisme nécessaire à ses réformes et à ses bonnes relations avec l’Occident. Vladimir Fédorovski nous apprend donc que c’est dans la nuit du 8 au 9 novembre 1989, alors que Gorbatchev est endormi et que le mur de Berlin commence à s’écrouler, que les opposants du grand patron « […] commencent à imaginer le putsch contre lui. » L’exercice du pouvoir en Russie ne tolère aucune apparence ou certitude de faiblesse. Il y a fort à parier que le jeune colonel du KGB stationné à Dresde développe alors ce sens de l’histoire bien aiguisé qui lui permettra un jour de devenir le maître du Kremlin. Je fais ici référence à Vladimir Poutine.

Fourmillant d’anecdotes et bénéficiant de la connaissance des lieux de l’auteur (Messieurs Fédorovski et Yakovlev étaient amis), le livre permet également de saisir certaines tendances lourdes de l’histoire soviétique, plusieurs desquelles se prolongent d’ailleurs jusqu’à présent. À preuve, le rôle de premier plan assumé par la caste militaire dans les corridors du pouvoir à Moscou. La sortie de scène de Nikita Khrouchtchev fut scellée lorsqu’il « commença à perdre l’assentiment de l’armée ». De même, le putsch de 1991 avorta en grande partie parce que les tanks n’étaient pas armés. Durant ce même épisode, Vladimir Fédorovski nous rappelle que « le général Gratchev vend[it] la mèche à Eltsine, ce qui lui vaudra, après l’échec du putsch, le poste de ministre de la Défense. »

C’est dire à quel point ce secteur est crucial dans l’obtention et la rétention du pouvoir au pays des tsars. Une autre leçon bien apprise par le président actuel qui ne rate jamais une occasion de mettre à l’avant-plan la res militaris si chère à l’histoire de son peuple.

Le Roman vrai de Gorbatchev est non seulement un autre succès sous la plume d’un auteur dont la réputation n’est plus à faire, mais permet également de comprendre pourquoi Vladimir Poutine devait obligatoirement incarner l’antithèse de Gorbatchev et savoir jouer dur au moment opportun pour assurer sa longévité à l’ombre des coupoles multicolores de la Place rouge. Son illustre prédécesseur « [préférait] toujours agir « sans brusquer les choses » » et refusait d’utiliser la force Un bien mauvais pari au pays des boyards.

Bref, il s’agit d’une incontournable lecture pour quiconque s’intéresse à Gorbatchev mais aussi à l’histoire politique de ce pays qui joue dans la cour des grands sur l’échiquier international.

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Vladimir Fédorovski, Le Roman vrai de Gorbatchev, Paris, Flammarion, 2021, 272 pages.

Je tiens à remercier Mme Simone Sauren, directrice des communications chez Flammarion (Québec) de m’avoir aimablement envoyé un exemplaire de ce livre aux fins de recension.

One thought on “« Je suis un mauvais tsar; un bon tsar, c’est celui qui tue » – Mikhaïl Gorbatchev

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