« Vladimir Poutine n’est pas un ennemi mortel pour l’Occident » – Entrevue exclusive avec Antoine Mariotti

Antoine Mariotti (source: France 24)

À la suite de ma recension de son livre La Honte de l’Occident – un exposé qui fait réfléchir, de par les nombreuses révélations qu’il contient et qui permettant de mieux comprendre l’état actuel de la politique internationale le journaliste de France 24 Antoine Mariotti a aimablement accepté de répondre à quelques questions pour ce blogue. C’est un livre qui se dévore avec une bonne tasse de thé, sous la plume d’un auteur de talent dont on souhaite qu’il nous offre d’autres plaisirs littéraires. Voici donc le contenu de notre échange.

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Monsieur Mariotti, l’un des aspects qui m’a le plus marqué dans La Honte de l’Occident est à l’effet que Moscou et Téhéran pourraient devenir des rivaux à moyen et long terme. Pourriez-vous nous en dire davantage à propos des sujets et intérêts sur les récifs desquels cette relation pourrait se détériorer?

Ce sont les deux parrains du pouvoir syrien. Ils ont endossé ce rôle parce qu’ils estiment qu’ils ont aussi à y gagner. Il va être intéressant de voir le partage des marchés économiques… certains auraient été promis aux deux. Par ailleurs, sur un sujet comme Israël (voisin de la Syrie), les positions russe et iraniennes sont radicalement opposées. Moscou est allié au pouvoir israélien alors que Téhéran est son ennemi juré. Tsahal intervient militairement régulièrement en Syrie contre des intérêts iraniens et avec le feu vert, actif ou passif, de la Russie qui gère une grande partie de l’espace aérien syrien.

Dans la foulée de la question précédente, laquelle des capitales entre Téhéran et Moscou peut se prévaloir d’une plus grande influence à Damas?

C’est honnêtement très difficile à dire, je ne me risquerai pas à choisir l’une des deux.

Vous effleurez le sujet à quelques reprises dans votre livre, mais quel a été et quel est le rôle actuel d’Israël dans la question syrienne?

Israël a beau avoir accueilli des populations ou des combattants rebelles blessés sur son sol pour les soigner avant de les laisser repartir en Syrie, le pays n’a joué aucun un rôle dans le soulèvement populaire syrien en 2011, ni dans les affrontements entre régime et rebelles ensuite. En revanche, Israël est très inquiet de la présence militaire iranien dans ce pays voisin et a mené des milliers de frappes aériennes contre des positions liées à l’Iran sur le sol syrien (bases militaires, Hezbollah, milices à la solde de Téhéran…). Damas n’a jamais réellement riposté et la Russie laisse faire.

Poutine est un adversaire mais pas une menace existentielle pour l’Occident. Il l’a été pour les opposants syriens en revanche…

L’impression d’un Vladimir Poutine comme menace existentielle à l’Occident ne se dégage aucunement de votre propos. En terminant la lecture de votre livre, on a même une nette impression du contraire et ça fait réfléchir. Est-ce une erreur de le camper dans l’éternel rôle de l’adversaire?

Vladimir Poutine n’est pas un ennemi mortel pour l’Occident, ce n’est pas non plus un allié ou un partenaire facile. Il a une idée en tête : redonner toute sa grandeur à la Russie sur le plan international, être traité d’égal à égal avec les États-Unis. Il refuse, comme le pouvoir chinois, toute ingérence étrangère même lorsque les Droits de l’Homme sont largement bafoués comme cela a été le cas en Syrie. Des fois qu’il puisse se retrouver dans une telle situation plus tard… Mais le moins que l’on puisse dire est que Moscou est tout aussi responsable que le régime syrien dans l’issue de ce conflit et en porte le poids moral. Ce qui ne l’empêche clairement pas de dormir… Donc pour résumer Poutine est un adversaire mais pas une menace existentielle pour l’Occident. Il l’a été pour les opposants syriens en revanche…

On s’est aveuglé et persuadé qu’Assad allait tomber.

À plusieurs reprises, vous évoquez le rôle de la propagande dans le conflit. À la page 124, vous écrivez à propos du nombre de victimes (1500) d’une attaque au gaz qu’il s’agit d’un « Chiffre impossible à vérifier et relayé sans la moindre prudence par tous les médias. » À quel degré la propagande a-t-elle influencé notre lecture de la guerre civile en Syrie?

Énormément. Cela ne veut pas dire que le soulèvement populaire n’était pas justifié, on ne peut que comprendre et admirer le courage de ces gens désarmés qui se sont soulevés face à une dictature qui n’a pas hésité à réprimer de la pire des manières. Mais à force de ne voir que le côté « romantique » de ce soulèvement (qui était justifié, encore une fois), on en a oublié de regarder les forces en présence, l’évolution de la situation sur le terrain, le boulevard offert aux islamistes, le peu d’empressement des Occidentaux de transformer leur soutien oral en actes concrets pour l’opposition et la population syrienne, la détermination du régime et de ses alliés… Bref, on s’est aveuglé et persuadé qu’Assad allait tomber. Il aurait pu tomber. Et si le soulèvement était justifié, de nombreux problèmes ont émaillé cette opposition syrienne.

La quasi-totalité de l’entourage de Barack Obama était et est toujours persuadé qu’il s’est trompé en Syrie.

Si vous pouviez aller prendre une bière avec l’un des acteurs de votre récit (chef d’État, ambassadeur, chef militaire) évoqué dans La Honte de l’Occident, lequel choisiriez-vous et pourquoi?

Barack Obama pour voir si, en privé, en le regardant dans les yeux, il ne regrette vraiment pas de ne pas être intervenu en août 2013. Il assure que non et c’est logique, il défend son héritage politique. Mais la quasi-totalité de son entourage de l’époque était et est toujours persuadé qu’il s’est trompé. J’aimerai avoir cette conversation avec lui.

J’ai beaucoup d’admiration pour le travail de Bob Woodward. On sent l’énorme travail fait derrière et c’est ce que je préfère quand je lis un livre ou regarde un documentaire.

Tenant pour acquis que vous aimez l’histoire militaire, est-ce que certains livres et auteurs vous ont marqué d’une manière particulière?

Bob Woodward parce qu’il a, avec sa trilogie sur la présidence Bush par exemple mais aussi ensuite sur Obama en Afghanistan, permis de comprendre comment tout cela s’est joué en coulisses. Et c’est ce qui m’intéresse le plus parce que c’est ce qui permet de comprendre ce qu’il se passe sur le terrain et pourquoi ces populations souffrent. J’ai beaucoup d’admiration pour le travail de Bob Woodward. On sent l’énorme travail fait derrière et c’est ce que je préfère quand je lis un livre ou regarde un documentaire.

Travaillez-vous présentement sur un autre livre et, dans l’affirmative, accepteriez-vous de nous dire quel en sera le sujet?

Oui, j’ai deux projets de livres mais c’est encore en discussion avec mon éditrice donc je n’en parlerai pas avant d’avoir beaucoup avancé sur ces projets. C’est ma façon de faire, d’être sûr de pouvoir avancer tranquillement et au rythme que je veux sur mes projets. Mais on en reparlera volontiers quand ce sera abouti… 😉

Merci infiniment encore une fois et sachez que c’est un immense privilège d’être en contact avec vous.

Merci beaucoup à vous pour votre intérêt. Plaisir partagé!

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Le livre de Antoine Mariotti, La Honte de l’Occident : Les coulisses du fiasco syrien, est publié chez Tallandier.

Je tiens de nouveau à exprimer toute ma reconnaissance à José Lareau de Gallimard à Montréal, de m’avoir gracieusement offert un exemplaire du livre et à Isabelle Bouche des Éditions Tallandier pour son soutien inestimable et apprécié envers ce blogue.

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