« Le soldat qui s’engage pour son pays n’est pas un fonctionnaire comme un autre »

Le médecin en chef Nicolas Zeller en opérations (source: médecin en chef Nicolas Zeller)

Dans la foulée de ma recension de son livre très interpellant Corps et âme : Un médecin des forces spéciales témoigne, le médecin en chef Nicolas Zeller a eu la grande amabilité d’accepter de répondre à quelques questions pour ce blogue, et ce, malgré un emploi du temps assurément très chargé à l’état-major des Armées à Paris.

À l’heure où des soldats sont bien malgré eux en vedette tous les jours dans l’actualité en raison de l’invasion de l’Ukraine, la réflexion et les observations de cet auteur qui allie la profondeur à des mots bien ciselés sont des plus pertinentes et éclairantes.

Voici donc le contenu de notre échange.

Au début de Corps et âme, vous dénoncez le désintéressement envers le secteur de la Défense, « sous le prétexte paresseux qu’on l’a confiée à des salariés. » Vous touchez là un point crucial. Il est certes possible de montrer les politiciens du doigt à cet égard, mais comment pouvons-nous, individuellement, contribuer à renverser cette tendance?

En prendre conscience déjà. C’est même l’essentiel. Dès lors qu’un citoyen considère que le soldat qui s’engage pour son pays n’est pas un fonctionnaire comme un autre et qu’il lui reconnait un rôle d’exception dans la société, il redonne lui-même du sens à l’action de ce soldat. Ce rôle d’exception est clair : nous lui confions de porter la force pour nous protéger d’une menace existentielle. « Existentiel », cela signifie que s’il n’est pas là, s’il n’assure pas cette mission, je n’« existe » peut-être plus c’est-à-dire que je n’ai plus de « consistance », « je ne suis plus ». Sans lui, je n’existe pas dans la société.

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« Nous avons été trop mous avec Poutine »

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky (source: New York Post)

Les événements tragiques qui se déroulent en Ukraine depuis jeudi dernier me ramènent à la lecture du livre La honte de l’Occident, à l’intérieur duquel le journaliste Antoine Mariotti relate les tribulations diplomatico-militaires par lesquelles l’Occident a littéralement laissé le champ libre à Vladimir Poutine en Syrie. C’était il y a moins de 10 ans. Je ne peux m’empêcher d’identifier dans cet ouvrage la matrice du mode opératoire du Kremlin lorsqu’il décide que le temps est venu de faire déferler sa force militaire sur un sol étranger.

Je me suis donc entretenu avec M. Mariotti et j’ai recueilli ses observations relativement à la situation actuelle dans ce pays où Moscou veut imposer par les armes un second Holodomor (terme désignant la grande famine causée en Ukraine en 1932-1933 par Staline).

Voici le contenu de notre échange.

M. Mariotti, avez-vous été étonné de l’invasion de l’Ukraine par la Russie?

Pour être honnête, oui parce que j’avais « parié » qu’il n’irait pas. Je pensais que Poutine pousserait le bouchon aussi loin que possible pour mettre une pression diplomatique, politique et même militaire… mais je ne pensais pas qu’il s’engagerait dans une offensive si massive en Ukraine, pas en dehors du Donbass. Ce n’est toutefois pas une surprise et ce n’était pas impensable, comme ont pu le titrer certains médias, parce que cela fait des mois que l’on sait que le risque existe et plusieurs semaines que les États-Unis avertissaient qu’il allait envahir. Mais je pensais qu’avec cette pression, il ne lancerait pas une telle offensive.

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« Dans ce poker armé, Vladimir Poutine sait que les puissances occidentales n’ont pas grand-chose dans leur jeu » – Michel Goya

Un militaire russe en opérations. (source: Al Jazeera)

À la lumière des tensions actuelles entre l’Ukraine et la Russie et d’un potentiel bruit de canons à l’horizon, il m’est apparu approprié de m’entretenir avec l’un des meilleurs spécialistes des affaires militaires contemporaines, le colonel (retraité) Michel Goya. Cet historien et auteur prolifique dont la renommée internationale n’est plus à faire a généreusement accepté de répondre à mes questions. Voici le contenu de notre échange.

Tout semble indiquer que l’on se trouve ici devant une opération de pression par la démonstration de forces, à la manière du blocus de Berlin en 1948.

Colonel Goya, merci infiniment d’accepter de répondre à mes questions. D’entrée de jeu, quelle est votre lecture des informations selon lesquelles la Russie envahirait l’Ukraine dans quelques jours, aussitôt que ce mercredi selon certaines sources?

C’est peu probable. Actuellement, la Russie peut envahir l’Ukraine quand elle veut et si c’est ce qu’elle veut, ce que je ne crois pas, elle le fera selon son agenda. Il faut bien comprendre qu’une telle invasion n’est pas du tout dans la pratique russe. La culture stratégique russe est toujours celle du risque très calculé. Qu’il s’agisse d’opérations froides (sans combat) ou chaudes (avec combat), les Russes agissent surtout par surprise de façon à laisser l’adversaire devant le fait accompli. Lorsqu’ils agissent de manière visible en jouant sur la masse pour réduire les risques, cela signifie qu’ils estiment qu’il n’y aura pas de réaction extérieure. On notera que le calcul n’empêche pas l’erreur d’appréciation et que surtout que l’on peut changer d’habitude, mais tout semble indiquer que l’on se trouve ici devant une opération de pression par la démonstration de forces, à la manière du blocus de Berlin en 1948. Pour parler familièrement, le saut dans l’inconnu, et une invasion de l’Ukraine serait un grand saut dans l’inconnu, n’est pas le genre de la maison Russie. J’espère ne pas me tromper.

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« Car ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort » – Saint-Exupéry

L’Occident, c’est regrettable et néfaste, a voulu effacer la guerre de son horizon psychologique. Dans les années 1990, j’étudiais au baccalauréat en histoire et j’avais invité le chargé d’affaires de la République fédérale de Yougoslavie à Ottawa à venir prononcer une conférence devant mes collègues et moi. Certains avaient critiqué cette activité, au prétexte que la polémologie appartenait aux oubliettes des champs historiques surannés. À la manière d’un Francis Fukuyama, l’avenir leur donnerait tort.

Mais cette disposition à gommer la res militaris prive nos sociétés d’une véritable compréhension du métier des armes et de sa finalité fréquente. « Préserver son armée de pertes devenues inacceptables d’une part et en donner une image d’invulnérabilité aux yeux de l’ennemi d’autre part sont des avantages indéniables de cette nouvelle forme de conflictualité : la guerre à distance, la guerre « zéro mort », écrit Nicolas Zeller dans Corps et âme (Tallandier). Dans ce témoignage percutant de vérités, ce médecin des Forces spéciales françaises rappelle pourtant que « […] la guerre tuera toujours des hommes. »

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L’histoire comme arme géopolitique

Lors d’une récente discussion, un ancien haut-gradé des Forces armées canadiennes me faisait prendre conscience à quel point la géopolitique nous affecte. Quotidiennement. Par exemple, au niveau des chaînes d’approvisionnement, lesquelles dépendent largement du transport maritime. Quand on sait que la principale route commerciale est celle qui relie la Chine à l’Europe par le canal de Suez, il y a tout lieu de s’intéresser de beaucoup plus près à ce qui se passe en mer de Chine. Mais comme c’est moins visible et criant que le bruit de bottes qui se font entendre actuellement aux frontières de l’Ukraine ou de l’exaspération découlant des négociations corsées avec l’Iran, on y prête moins attention.

C’est justement cet aspect inaudible des relations internationales que l’historien et spécialiste en géopolitique Thomas Gomart s’emploie à illustrer dans son dernier livre, Guerres invisibles : Nos prochains défis géopolitiques (Tallandier) dont je viens de terminer la passionnante lecture.

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« Vladimir Poutine n’est pas un ennemi mortel pour l’Occident » – Entrevue exclusive avec Antoine Mariotti

Antoine Mariotti (source: France 24)

À la suite de ma recension de son livre La Honte de l’Occident – un exposé qui fait réfléchir, de par les nombreuses révélations qu’il contient et qui permettant de mieux comprendre l’état actuel de la politique internationale le journaliste de France 24 Antoine Mariotti a aimablement accepté de répondre à quelques questions pour ce blogue. C’est un livre qui se dévore avec une bonne tasse de thé, sous la plume d’un auteur de talent dont on souhaite qu’il nous offre d’autres plaisirs littéraires. Voici donc le contenu de notre échange.

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Monsieur Mariotti, l’un des aspects qui m’a le plus marqué dans La Honte de l’Occident est à l’effet que Moscou et Téhéran pourraient devenir des rivaux à moyen et long terme. Pourriez-vous nous en dire davantage à propos des sujets et intérêts sur les récifs desquels cette relation pourrait se détériorer?

Ce sont les deux parrains du pouvoir syrien. Ils ont endossé ce rôle parce qu’ils estiment qu’ils ont aussi à y gagner. Il va être intéressant de voir le partage des marchés économiques… certains auraient été promis aux deux. Par ailleurs, sur un sujet comme Israël (voisin de la Syrie), les positions russe et iraniennes sont radicalement opposées. Moscou est allié au pouvoir israélien alors que Téhéran est son ennemi juré. Tsahal intervient militairement régulièrement en Syrie contre des intérêts iraniens et avec le feu vert, actif ou passif, de la Russie qui gère une grande partie de l’espace aérien syrien.

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Barack Obama a pavé la voie à Vladimir Poutine en Crimée

20 août 2012. Derrière le podium de la salle de presse de la Maison Blanche, le président Barack Obama met en garde le régime syrien de Bachar el-Assad de ne pas franchir la ligne rouge que représente l’utilisation d’armes chimiques. Une admonestation dont le président syrien fera fi un an plus tard. On s’attend alors à ce que les Américains entre dans la danse et utilisent leur puissance militaire pour mettre le dirigeant récalcitrant au pas. Il n’en sera rien. Obama tergiverse. L’osmose fait défaut entre lui et son administration sur le dossier syrien. Traumatisé stratégiquement par les péripéties martiales de son prédécesseur, le patron « ne veut pas se retrouver dans la même situation que celle de George W. Bush en Irak […]. »

Devant lui, les Russes et leur président Vladimir Poutine veillent au grain. Pas question de se faire damer le pion pour le maître du Kremlin. Et pourquoi pas tirer avantage de la situation? À ce jeu, il est redoutable, surtout devant la faiblesse des Occidentaux qui peinent à articuler une position solide. Difficile de poser les jalons du changement de régime à Damas, puisque l’opposition est tout autant tétanisée par l’exil que par les divisions.

Diplomatiquement, d’abord, Moscou sauvera la face des Américains en annonçant le « désarmement chimique de son allié syrien ». Le repli décidé dans le Bureau Ovaleaura ensuite des répercussions majeures sur le plan militaire.

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Joe Biden sera aussi ferme que Trump par rapport à la Chine

Le journaliste et sinologue François Bougon (source: Asialyst).

Je recensais, en décembre dernier, le très pertinent livre du journaliste et sinologue François Bougon, Hong Kong, l’insoumise (Tallandier). Dans la foulée de cette publication, l’auteur a accepté de répondre à quelques questions sur ce sujet chaud de l’actualité internationale, notamment suite à l’arrivée du président Joe Biden aux commandes et au niveau des développements entourant les relations entre la nouvelle équipe en place à Washington et le gouvernement de Pékin.

Dans le dossier de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, l’empressement britannique a poussé Deng Xiaoping a adopter une position dure.

M. Bougon, sous votre plume, la première ministre britannique Margaret Thatcher apparaît comme étant chancelante, mal à l’aise. On semble être à des lustres de la « Dame de fer ». Selon vous, quelle est le bilan global de sa gestion du dossier de la rétrocession de Hong Kong? Aurait-elle pu agir autrement?

Les Britanniques ont été pris à leur propre piège en mettant sur la table la question de l’avenir de Hong Kong à la sortie du maoïsme, alors que les Chinois ne la considéraient pas comme prioritaire.

Il existait différentes opinions à cette époque au sein des élites du Royaume-Uni. Certains étaient partisans de tenter le tout pour le tout afin de maintenir la présence dans l’une des dernières colonies britanniques. D’autres étaient plutôt partisans de se retirer pour se consacrer pleinement aux affaires européennes et aussi pour satisfaire les revendications de Pékin. Margaret Thatcher a dû trancher entre ces différents avis, consultant même des personnalités chinoises de Hong Kong proches à la fois du parti conservateur et des autorités communistes. Lors de sa première visite à Pékin, elle pensait pouvoir adopter une ligne de fermeté, mais elle a dû faire face à un « homme de fer » sur la question de la souveraineté chinoise, Deng Xiaoping.

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Le Berlin de l’Orient

J’ai tellement apprécié la lecture de son précédent ouvrage Dans la tête de Xi Jinping que j’étais impatient de mettre la main sur le plus récent livre du sinologue, journaliste et auteur réputé François Bougon, Hong Kong, l’insoumise : De la perle de l’Orient à l’emprise chinoise (Tallandier).

L’auteur y brosse avec maestria un tableau historique fascinant de la relation entre Londres et ce territoire colonial aux portes de la Chine. C’est donc durant le règne du roi George III que l’empire britannique s’est d’abord intéressée à la péninsule qu’allait devenir Hong Kong. Le commerce de l’opium allait instrumentaliser une relation entre l’impérialisme et le « port parfumé » si convoité par l’Orient et l’Occident.

Si le commerce justifiait l’incursion de Londres dans cette partie du monde – après tout, il fallait bien que le soleil ne se couche jamais sur les aspirations commerciales et politiques de Londres – c’est la force des armes qui aura permis d’asseoir le tout. Que ce soit lors des deux Guerres de l’opium au milieu du 19e siècle ou pendant la Révolte des Boxers à la fin du même siècle, la puissance militaire permettait d’assurer la prédominance des intérêts britanniques devant un empire chinois chancelant. Quelques décennies plus tard, le drapeau japonais éclipsera le Union Jack le jour de Noël 1941. Sombre jour pour les Britanniques.

François Bougon rappelle qu’au sortir du conflit, un diplomate britannique prône «« qu’il serait très peu sage d’entretenir même l’idée de laisser tomber Hong Kong ». D’autant qu’il faut se préparer à l’émergence d’une Chine forte, placée dans les rangs des futurs vainqueurs de la guerre. » Le vieux lion Winston Churchill soutient naturellement cette position, à laquelle la République populaire de Chine naissante contribuera pour un certain temps, parce que la récupération de Hong Kong n’était pas une priorité à court terme. Pour Mao, il s’agit d’«une mission à long terme». On ne perdrait rien pour attendre…

Pour un temps, Hong Kong devient donc un « Berlin de l’Orient ». Les choses bougeront sous le règne de Deng Xiaoping, lequel coïncidera avec les années où Margaret Thatcher était locataire du 10 Downing Street. Malgré la victoire dans la Guerre des Malouines, les Britanniques n’ont plus l’avantage sur l’échiquier international devant Pékin et le pouvoir chinois n’a pas l’intention de se laisser damer le pion. Londres doit respecter l’obligation stipulée dans le bail de 100 ans signé en 1898 au sortir de la seconde Guerre de l’opium. Le compte à rebours est lancé pour la rétrocession de la mégalopole et le système politique instauré par les représentants de Whitehall sera éclipsé par les diktats de Pékin. À cet égard, le déroulement des pourparlers entre le Petit Timonier et la Dame de Fer tel que relaté par François Bougon est très éclairant.

La table est ainsi mise pour l’opposition aujourd’hui incarnée par les héritiers de cette tradition démocratique occidentale que les sbires de Pékin aimeraient bien voir s’évanouir devant leur agenda.  

Plusieurs personnages hauts en couleur font leur apparition sous la plume alerte et agréable de François Bougon. Des Écossais négociants d’opium James Matheson et William Jardine (au 19e siècle) au résistant Joshua Wong en passant par le pragmatique et fascinant Zhou Enlai et le célèbre écrivain Ernest Hemingway, le destin du territoire a toujours été forgé par des personnalités plus grandes que nature. Les Gurkhas, ces soldats d’élite britanniques, y font également une apparition lorsqu’ils sont appelés à contenir la violence sévissant sur le territoire dans les années 1960.

Pour tout dire, aucune page de cette brillante analyse n’est superflue. Entre les lignes, on peut facilement comprendre que, à l’heure où la puissance militaire est passée du côté chinois, seul le pragmatisme permettra à l’Occident de tirer son épingle du jeu dorénavant. Un peu comme Berlin durant la Guerre froide, il serait étonnant que les capitales occidentales veuillent faire entendre le bruit des bottes pour résoudre le dossier. Nous pourrons certes continuer à admirer ces jeunes fougueux qui défendent les thèses démocratiques devant le rouleau compresseur communiste, mais la balance du pouvoir semble maintenant être fermement du côté de Xi Jinping.

Il s’agit donc d’un livre à lire, et rapidement, par tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à la place de la Chine dans les affaires mondiales et au destin de la démocratie sur la planète. Cette dernière ne pourra être efficacement défendue que si nos gouvernants décident d’y investir les efforts nécessaires, notamment en prenant conscience que seule la force (principalement militaire) peut efficacement sauvegarder les principes démocratiques dans une confrontation avec un régime dont les valeurs sont aux antipodes. Toutes les discussions de salon, les banderoles et les bons souhaits ne peuvent équivaloir à une dissuasion sérieuse. Pékin ne le sait que trop bien.

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François Bougon, Hong Kong, l’insoumise : De la perle de l’Orient à l’emprise chinoise, Paris, Tallandier, 2020, 272 pages.

Malgré plusieurs démarches, il m’a été impossible d’obtenir un exemplaire de ce livre auprès du service de presse des Éditions Tallandier au Canada. Je suis néanmoins très reconnaissant envers Mme Isabelle Bouche, responsable des communications de la maison d’édition à Paris, de m’en avoir transmis une version électronique.