« À elles seules, les forces spéciales ne peuvent pas gagner les guerres. » Dans son dernier livre – probablement le plus intéressant – Rémi Kauffer évoque cette réalité dont Winston Churchill était pleinement conscient. Mais si elles ne peuvent remporter la mise à elles seules, elles peuvent toutefois causer des dégâts importants et déstabiliser dangereusement l’ennemi.
Avec maestria, ce fin connaisseur du monde du renseignement et des Services action nous offre un époustouflant tour d’horizon de leurs activités à l’échelle planétaire dans 1939-1945. La guerre mondiale des services secrets (Éditions Perrin).
Aux premières heures du conflit, les Britanniques font cavalier seul. Vent debout devant les forces de l’Axe. Militairement, ils ne font pas le poids. Mais le Vieux Lion a un atout majeur dans son jeu. « La folie est une maladie qui présente un avantage à la guerre : celui de réaliser la surprise », affirme-t-il. « Hitler méprisait ceux qui s’opposaient à lui. À l’inverse, Churchill s’est toujours fait un devoir de reconnaître le courage de ses ennemis », écrit Rémi Kauffer. Les actions des Kommandos – ces unités afrikaners de guérilla – affrontés durant la Guerre des Boers et des forces de l’IRA qui s’opposent à la Couronne pendant des décennies ont de quoi inspirer le chef de guerre lorsque vient le temps de mettre le feu à l’Europe.
S’ensuit la formation de plusieurs unités dont la mission première est de faire en sorte que l’ennemi doive toujours regarder au-dessus de son épaule. SOE (Special Operations Executive), SAS (Special Air Service), SBS (Special Boat Service), LRDG (Long Range Desert Group) ne sont que les principaux acronymes de ces entités qui se sont ajoutées dans l’ordre de bataille de Londres entre 1939 et 1945. Pour anonymes et discrètes que soient leurs actions, les forces spéciales et les organes d’espionnage sont animés par des personnalités hors normes. Des caractères bien trempés que l’on rencontre au fil des pages. C’est ainsi que l’historien convoque notamment Claude Dansey, Dudley Clarke et David Stirling (dont les amateurs de la série Rogue Heroes peuvent admirer l’ingéniosité et les exploits au petit écran), Airey Neave – qui sera le maître d’œuvre de la victoire de Margaret Thatcher à la chefferie du parti conservateur britannique en 1979 –, Orde Wingate ou encore le Field Marshall Archibald Wavell. Rompu aux « opérations de renseignement non conventionnelles », ce dernier apportera un soutien instrumental dans la conduite des opérations spéciales au Moyen-Orient et en Asie.
Et comment passer sous silence l’Écosse… Elle est omniprésente dans le récit. Selon Rémi Kauffer, la revanche de ses fils « contre l’Angleterre, c’était de se montrer meilleurs à son service que ses propres soldats. » Au chapitre des actions séditieuses, la terre de Robert the Bruce était vraisemblablement la plus propice à susciter des vocations rocambolesques.
Au niveau des opérations effectuées sur le terrain, elles sont trop nombreuses pour être résumées, mais elles ont inévitablement permis de tonifier le moral de la population. J’aurai prochainement l’occasion d’aborder l’une d’entre elles, l’opération Biting, dans ma recension du dernier livre de Sir Max Hastings.
Incontestablement, les Britanniques étaient des « professeurs ès espionnage » et c’est la raison pour laquelle je leur consacre autant d’attention dans cette recension. Cette expertise fut d’ailleurs bénéfique, pour ne pas dire nécessaire, aux forces du général de Gaulle. Très souvent, sous le sceau d’une rivalité sournoise et non dénuée d’une certaine malice. À propos des services secrets du BCRA (Bureau central de renseignements et d’action) organisés à partir de zéro sous la gouverne de l’homme du 18 juin et confiés aux soins du colonel Passy – André Dewarvin de son vrai nom – je retiens le courage de ce dernier lorsqu’il se rend en France en 1943. En raison de l’étendue des renseignements dont il dispose, sa capture par les Allemands serait catastrophique. Quant au chef de la France Libre, la souplesse n’est pas automatiquement associée à son caractère. L’auteur expose toutefois que celui-ci savait aussi se montrer conciliant et tacticien « dès lors qu’il en voit l’intérêt ».
Il serait impossible d’aborder les faits d’armes de tous les pays dont les actions sont relatées dans le livre, mais il serait impardonnable de passer sous silence la trajectoire des Américains au niveau des services secrets durant le conflit mondial. Leurs balbutiements tombent sous la responsabilité de William « Wild Bill » Donavan, un personnage fascinant, qui dirige l’OSS (Office of Strategic Services). Ses hommes « vont armer et entraîner à partir de juillet 1945 quelque deux cents militants du Viêtminh, ce front indépendantiste créé et contrôlé par le Parti communiste vietnamien. » Quand on connaît la suite de l’histoire, on ne peut s’empêcher de constater que celle-ci peut parfois faire preuve d’une ironie mordante.
Étant un inconditionnel de Tintin, je ne pourrais passer sous silence la mention qui est faite de l’album Le lotus bleu, lequel soulève les actions des services secrets japonais en territoire chinois avant-guerre. C’est ainsi que l’œuvre d’Hergé fait un clin d’œil à l’incident de Moukden qui fut monté de toutes pièces par les forces nippones pour servir de prétexte à l’occupation du sud de la Mandchourie en septembre 1931.
L’espionnage est « vieux comme le monde » et « n’est pas près de disparaître » nous dit l’auteur en conclusion. Puisque cette discipline chemine parallèlement aux relations internationales, il est donc essentiel d’en connaître l’histoire. Pour en tirer les enseignements et – avouons-le candidement – en admirer les praticiens bien souvent méconnus, la contribution d’une plume de la trempe de Rémi Kauffer est inestimable.
L’histoire des services secrets est un sujet particulièrement prisé dans le monde anglo-saxon. Une simple visite en librairie permet de le constater. La tendance n’est pas la même dans l’univers francophone et c’est là un autre grand mérite de ce livre captivant qui se dévore.
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Rémi Kauffer, 1939-1945. La guerre mondiale des services secrets, Paris, Éditions Perrin, 2024, 496 pages.
