Thomas Jefferson ou l’ambivalence d’un visionnaire

D’entrée de jeu, un aveu s’impose : hormis une visite au Jefferson Memorial à Washington, D.C., par un froid mordant de janvier, le troisième président des États-Unis ne m’avait jamais vraiment captivé. C’était avant de plonger dans la remarquable biographie signée Laurent Zecchini à son sujet.

« Jefferson est donc un acteur historique majeur de l’hyperpuissance que sont devenus les États-Unis, un « père fondateur » du concept de « destinée manifeste » partagé par tous ses successeurs, mélange de l’« empire de la liberté » vanté par Jefferson et de l’« impérialisme américain » souvent voué aux gémonies. C’est son principal succès de politique étrangère », dévoile l’auteur.

Durant sa présidence, les États-Unis procéderont à l’acquisition du territoire de la Louisiane – un « vaste territoire [qui] a permis la création de quelque quatorze États américains d’aujourd’hui » et jette les bases de l’entrée de la Floride dans l’Union sous la présidence de James Monroe en 1819. Ainsi sanctuarisés, les États-Unis pourraient marcher sur la voie d’un isolationnisme dont Thomas Jefferson fut l’un des pionniers. La table est mise pour les chapitres à venir de l’histoire du pays.

Chemin faisant, le personnage dévoile un « pragmatisme décapant » – un thème récurrent dans le propos de ce fin connaisseur de la trame politique américaine. L’exemple le plus frappant sur ce point est la réaction du président face à la France napoléonienne en guerre contre les Britanniques sur la péninsule ibérique. Jefferson préfère laisser les céréaliers américains approvisionner les troupes de Wellington que de voir celles-ci débarquer outre-Atlantique. Ce scénario se concrétisera quelques années plus tard, en 1812. Pour l’heure, tout francophile soit-il, Jefferson ne figure guère parmi les adeptes de Napoléon et préfère ne pas s’éloigner des rivages de la realpolitik. C’est dans ce contexte que le sage de Monticello s’impose comme le premier président à penser en termes géopolitiques.

Un autre mérite du livre est de donner toute son épaisseur humaine à Jefferson, dont l’ambivalence est soulignée à plusieurs reprises sous la plume de l’ancien journaliste du quotidien Le Monde pour décrire sa nature profonde. En ce sens, le biographe appelle à la barre Walt Whitman qui affirmait : « Est-ce que je me contredis ? Très bien, alors je me contredis ; je suis vaste, je contiens des multitudes. » On pourrait donc dire que l’homme d’État était pleinement… humain. À cet égard, son rapport délicat et controversé à l’esclavage, dont l’acmé repose sur sa liaison intime avec Sally Hemmings, l’une de ses esclaves avec laquelle il a eu des enfants (en plus de ceux nés de sa première union) et au sujet de laquelle il s’est toujours muré dans le silence, soucieux de protéger ses proches et probablement pour ménager sa postérité. Thomas Jefferson se disait probablement que rien ne sert parfois de se justifier. Damned if you do, damned if you don’t. L’évolution des mentalités et les avancées scientifiques nourriront les interrogations et les débats.

Pour couronner le tout, « l’homme d’État visionnaire cohabite avec un politicien rancunier prêt à tout pour annihiler ses adversaires politiques. » Jefferson ne s’en laisse pas imposer. Les grands hommes le sont devenus pour l’avoir voulu, nous dirait Charles de Gaulle. Mais ce président dont le visage est ciselé pour l’éternité au Mont Rushmore est aussi un homme pudique, sensible et impénétrable, qui n’aura de cesse de vouloir revenir « se ressourcer avec la nature, sa maison, ses livres et sa famille. »

Les livres… « Je ne peux pas vivre sans livres », disait-il justement dans une citation devenue célèbre et elle résume fort bien l’insatiable curiosité intellectuelle chevillée à l’esprit de ce lecteur compulsif. De nature dépensière, ce fils de la Virginie avait une bibliothèque bien garnie. En plus d’en commander à un libraire londonien, il ne se procurera pas moins de deux mille ouvrages pendant son séjour à Paris lorsqu’il sert en tant qu’ambassadeur de la république étoilée. Homme de savoir, il présidera à la création de l’Université de Virginie en 1819.

Même si Jefferson est peu porté sur la geste militaire – « il n’a aucun fait d’armes à son actif » nous rappelle Laurent Zecchini – son legs se manifeste également au niveau du bras armé de l’Amérique. C’est ainsi qu’il portera l’Académie militaire de West Point, dans l’État de New York, sur les fonts baptismaux en 1802 – et présidera à l’émergence d’une force navale missionnée de protéger les intérêts des États-Unis, particulièrement sur le plan commercial. Le commerce, motif récurrent de cette fresque, apparaît comme une clé de voûte de l’épanouissement de la jeune république.

À une époque où l’Amérique interroge autant qu’elle fascine, cette vie de Thomas Jefferson offre bien plus qu’un portrait présidentiel singulier. Elle nous invite à remonter aux sources d’une puissance encore fondée, aujourd’hui, sur le commerce, l’expansion et une tension constante entre idéalisme et réalisme. Un ouvrage magistral, dont la portée dépasse le cadre de l’histoire pour mieux éclairer le présent.

Un ouvrage qui s’invite avec éclat parmi les grandes biographies présidentielles.

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Laurent Zecchini, Thomas Jefferson : Le président francophile, Paris, Éditions Perrin, 2025, 352 pages.

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