Sillonnant les points chauds de la planète et déjouant les complots ourdis par des puissances maléfiques jusque dans l’espace, Tintin est sans doute le plus illustre géopoliticien du XXᵉ siècle — et sa légende n’est pas près de s’estomper. Les circonstances actuelles aidant, sa pertinence ne fait que se confirmer. Prenons simplement Le Lotus bleu. Le jeune reporter y suit la trace d’un réseau international de trafiquants d’armes et d’opium déjà mis au jour dans Les Cigares du Pharaon. Le cinquième album d’Hergé se déroule ainsi dans une Chine écartelée entre les grandes puissances de l’époque — la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis et le Japon — qui imposent au pays une diplomatie de la canonnière destinée à asseoir leurs intérêts économiques et politiques.
Dans son brillant ouvrage Géopolitique de la Chine : Une nouvelle thalassocratie (PUF), le spécialiste de géopolitique maritime et militaire Hugues Eudeline rappelle que « faute d’avoir pu disposer d’une force militaire et navale moderne, l’empire du Milieu a été contraint de faire des concessions et a subi une humiliation dont la mémoire se transmet de génération en génération. » L’auteur détaille comment la Chine a navigué « pas à pas » vers son positionnement actuel de compétitrice à la domination des États-Unis, ces « héritiers historiques de la Grande-Bretagne », en tant que puissance maritime.
Au tournant du XXᵉ siècle, l’amiral américain Alfred Thayer Mahan établit un lien direct entre puissance maritime, contrôle des routes commerciales et domination mondiale. Longtemps mise en pratique par les empires britannique puis américain, cette grille de lecture stratégique connaît aujourd’hui un regain d’actualité à mesure que la Chine investit massivement dans sa marine et ses infrastructures portuaires. C’est à l’aune de cette logique thalassocratique que s’inscrit l’ouvrage d’Hugues Eudeline.
Au fil des pages consacrées à l’ascension navale de la Chine, un nom revient avec insistance : Deng Xiaoping. Dirigeant réformateur à la volonté d’acier, artisan de l’ouverture économique du pays, il savait que pour réussir, il fallait « cacher ses talents et attendre son heure ». Eudeline met en lumière la proximité intellectuelle entre le « Petit Timonier » et Mahan. Ce théoricien proche de Theodore Roosevelt — celui-là même qui insuffla un nouvel élan à la US Navy et la projeta dans un XXᵉ siècle pugiliste — soutenait qu’« au-delà des vastes mers se trouvent les marchés du monde qui ne peuvent être pénétrés et contrôlés que par une compétition vigoureuse, à laquelle l’habitude de se reposer sur les lois protectionnistes ne prépare pas », pour reprendre la formule citée par Antony Dabila dans un texte publié ailleurs et consacré à cet amiral cérébral.
Le « temps long »… Voilà une notion à laquelle il faut s’habituer lorsqu’on aborde l’histoire chinoise. Maniant la patience comme d’autres le canon, Pékin observe, apprend et s’adapte. Lorsque éclate la guerre du Golfe (1990-1991), Deng Xiaoping préside aux destinées du pays entre deux parties de bridge avec ses compagnons, comme le rapporte son biographe, le sinologue Jean-Pierre Cabestan. Témoin de l’efficacité redoutable de la US Air Force durant le conflit, Pékin décide alors « de se lancer dans un ambitieux programme de développement naval. » Cette orientation répond à une volonté claire de projection de puissance, tirant parti de « l’érosion progressive de l’avantage des États-Unis au fil des ans. » Un phénomène accentué par la cécité stratégique des administrations Clinton, Bush (fils) et Obama face à l’ambition de l’empire du Milieu de s’imposer comme compétiteur de l’ordre mondial dominé par l’Oncle Sam.
La Chine se distingue également par son appétence pour la rétro-ingénierie, stratégie qui lui permet de gagner un temps précieux en misant — on pourrait même dire en plagiant — sur les avancées réalisées par d’autres. Une véritable passe de judo. En refermant l’ouvrage, on mesure ainsi la continuité stratégique entre la posture discrète et patiente de Deng Xiaoping et les décisions nettement plus affirmées, voire musclées, prises par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir.
Le dessein géopolitique de Pékin découle aussi d’une nécessité structurelle. 90 % des échanges commerciaux chinois transitent par voie maritime — d’où l’émergence des Nouvelles routes de la soie — et le pays « manque de matières premières et de matières énergétiques (gaz naturel, pétrole) pour alimenter son industrie. » Fonte des glaces aidant, l’intérêt chinois pour l’Arctique en général, et pour « les réserves d’hydrocarbures du Groenland » en particulier, n’a donc rien de surprenant.
En l’espace de quelques décennies à peine (p. 93), la Chine s’est hissée au rang de deuxième puissance navale mondiale. Cette trajectoire ne montre aucun signe d’essoufflement, bien au contraire. À l’instar de Mahan, les architectes de la puissance chinoise qui œuvrent derrière les murs du complexe de Zhongnanhai — siège du pouvoir à Pékin — ont compris que « la mer a été l’élément grâce auquel les guerres les plus décisives de l’histoire ont été remportées. » Nul besoin donc de dévaliser les merceries pour déchirer toutes les chemises en voyant le président Trump lancer une nouvelle classe de navires de guerre ou manifester un intérêt soutenu pour le Groenland. Contrairement à nombre de ses prédécesseurs, le 47ᵉ président semble avoir instinctivement saisi la nature de la menace qui guette les États-Unis. J’ignore ce que Donald Trump pense de Theodore Roosevelt, mais sa relecture de la doctrine Monroe laisse croire qu’il marche, à sa manière, dans ses pas.
Hugues Eudeline propose ainsi un survol à la fois bref et méticuleux de la montée en puissance de ce pays désireux d’inscrire son nom parmi les grandes thalassocraties de l’histoire. Géopolitique de la Chine aurait pu s’avérer une lecture ardue, tant les concepts et les données techniques y abondent. Il n’en est rien : le propos est fluide, jamais pesant, et donne envie d’interpeller l’auteur pour savoir s’il compte bientôt renouer avec cet exercice en librairie.
Une lecture essentielle pour comprendre les règles de cette partie réelle de Battleship qui est déjà engagée sur les mers.
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Hugues Eudeline, Géopolitique de la Chine : Une nouvelle Thalassocratie, Paris, PUF, 2024, 232 pages.
