« Comme le disait le général MacArthur, « les batailles perdues se résument en deux mots : trop tard » ». Cette citation synthétise parfaitement la pensée du général d’armée (retraité) Pierre de Villiers dans Pour le succès des armes de la France (Fayard). Il y expose sa vision de la nécessité, pour la France — et l’on pourrait même oser dire pour tout pays aspirant à être respecté sur la scène internationale —, d’être équipée moralement, physiquement et sur le plan capacitaire face aux dangers qui guettent le monde dans ce que Dominique de Villepin qualifie brillamment de « nouvel âge de fer », au sein duquel se « redessine une nouvelle géographie de la puissance au croisement de la logistique et du rapport de forces », dans Le Pouvoir de dire non (Flammarion).
Le 19 juillet 2017, Nathalie Guibert publiait dans Le Monde un article dévoilant les dessous de la démission, survenue l’avant-veille, du général de Villiers de son poste de chef d’état-major des armées. Le 12 juillet précédent, le hussard de la République avait énoncé, en commission parlementaire, « les enjeux de la défense nationale : les menaces, l’autonomie stratégique de la France, la dissuasion, les opérations, l’engagement jusqu’à l’usure de ses armées ». Le lendemain, le président de la République avait publiquement tancé les militaires en affirmant : « Je suis votre chef », leur rappelant qu’il n’avait pas de leçon à recevoir de ses troupiers. L’heure de la retraite devait sonner pour le CEMA.
Neuf ans plus tard, le décor a bien changé. Dans ses vœux aux armées, en janvier dernier, le président Macron déclarait : « Pour rester libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant ». Or, la puissance passe par l’appareil militaire, gage de sécurité — exactement ce que clamait le général de Villiers en cette journée de l’été 2017, coupable, selon toute vraisemblance, « d’avoir eu raison trop tôt ». Mais mieux vaut tard que jamais…
Si la donne internationale a radicalement évolué, le propos du militaire, lui, n’a rien perdu de son caractère prémonitoire ni de sa justesse. La guerre, que l’on croyait reléguée aux marges de l’Histoire, bouleversant des théâtres isolés et contenus, revient frapper à nos portes. Des tranchées du Donbass aux attaques innommables perpétrées le 7 octobre 2023 en Israël, en passant par les navires de guerre qui fendent les eaux du Pacifique, la montée en puissance des appareils militaires aux quatre coins du globe n’est que l’un des multiples rappels que la polémologie est tout sauf promise à l’extinction. À bon entendeur.
L’auteur évoque, avec souffle et érudition — les hauts gradés français qui prennent la plume déçoivent rarement par leurs habiletés littéraires —, que « la paix n’est assurée qu’aux forts » et que « ce sont les armées qui gagnent les batailles et les nations qui gagnent les guerres. » Solides moralement, les secondes doivent assurer aux premières le soutien dont elles auront besoin lorsque sonnera le toscin.
Dans un extrait qui rappelle le film Lawrence of Arabia de David Lean, le général de Villiers réitère « que rien n’est écrit d’avance et […] rien n’est définitif dans l’histoire humaine. » Pour que la France parvienne à tirer son épingle du jeu, le maître de guerre en invite à « un choc salutaire » qui s’accompagnera de « pleurs » et de « grincements de dents ». On croirait entendre la voix puissante de Churchill à la Chambre des communes le 13 mai 1940. Ce choc réclame un tribut qui se veut difficile à accepter pour la « société du tout assurance, du tout assistance, du zéro risque et du zéro mort », héritée des dividendes de la paix savourés depuis la chute du rideau de fer. Pour le praticien de la res militaris, cet esprit de sacrifice est indissociable de cette jeunesse qui « attend du courage » et qui fait gagner les guerres. Nos sociétés sont-elles prêtes à recevoir ce discours?
Le propos de l’auteur se distingue également de celui de plusieurs experts de plateaux de télévision qui se scandalisent des actions du président Trump. Il observe ainsi que « la stratégie « America First » résulte d’une évolution commencée sous le président Obama ». De même, « si son comportement au quotidien est très imprévisible, les grandes lignes de sa politique sont constantes et annoncées. Contrairement à ce qui se passe souvent dans nos démocraties européennes, il applique le programme pour lequel il a été élu. » Donald Trump n’est donc pas une anomalie, mais l’expression d’une posture assumée, connue de longue date et dérangeante précisément parce qu’elle est cohérente. À ceux qui s’insurgent du manque de finesse du locataire de la Maison-Blanche, il oppose la formule de Curzio Malaparte selon laquelle « parmi les héros dont Plutarque nous raconte les vies exemplaires, les gentilshommes sont assez rares. » Tout est dit.
Pour le succès des armes de la France se veut une lecture à la fois agréable, intellectuellement très stimulante et ô combien nécessaire, à l’heure où les certitudes d’hier volent en éclats devant les défis qui s’annoncent. Une réalité, toutefois, subsiste obstinément : demeurer sourd aux bruits de bottes qui se font entendre n’efface ni leur présence ni le sacrifice qu’ils exigeront, à moins d’accepter de déclarer forfait. « La liberté ne se donne pas. Elle se mérite », exprimait le maréchal Lyautey, cité dans le livre. A-t-on dit que l’histoire ne se répète pas?
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Général d’armée Pierre de Villiers, Pour le succès des armes de la France, Paris, Fayard, 2025, 192 pages.
