Le jour où le président russe Vladimir Poutine lança ses troupes à l’assaut de l’Ukraine, le 24 février 2022, un oligarque questionna le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov sur la manière dont fut planifiée cette intervention armée. « Il [le président] a trois conseillers. Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Catherine la Grande », répondit le ministre. L’anecdote est révélatrice, puisque les trois personnages ont laissé leur empreinte en gouvernant par la puissance dure, ne rechignant pas à faire sonner la charge lorsque nécessaire.
Pour bien saisir la pensée et les actions posées par celui qui préside aux destinées de la Russie, il faut d’abord maîtriser sa grammaire. L’un des exposés les plus éclairants à ce sujet nous est offert par Pierre Servent dans Le monde de demain : Comprendre les conséquences planétaires de l’onde de choc ukrainienne (Robert Laffont). Fort de son expérience militaire et académique, mais aussi politique – le dernier élément se lit entre les lignes – l’auteur nous donne des clés essentielles pour comprendre Vladimir Poutine.
Parce que le personnage est tout sauf un accident de l’histoire. Ses actions reposent « […] sur une idéologie, sur une lecture du passé et des rapports de force dans le monde. L’homme du Kremlin est convaincu depuis longtemps que les temps nouveaux seront forgés par des hommes dotés de la capacité de recomposition des espaces de puissance. » Ces leaders ont le beau jeu présentement, puisqu’« […] il y a dans le monde un besoin frénétique de réassurance autocratique. » Cette vision du monde, est-il besoin de le souligner, est antinomique avec les valeurs démocratiques.
Le maître du Kremlin a encaissé, impuissant, l’implosion de l’URSS sous un dirigeant qui ne contrôlait plus rien, Mikhaïl Gorbatchev et il a succédé à un président, Boris Eltsine, qui était usé à la corde en 1999. Un peu plus loin dans la galerie des dirigeants qui ont trôné sur les rives de la Volga, il faisait référence à 1917 dans son allocution télévisée après le putsch raté de la fin de semaine dernière. Or, 1917, c’est le tsar Nicholas II. Et c’est un contre-exemple par excellence. La matrice de ce qu’il ne faut surtout pas faire, c’est-à-dire être dépassé par les événements.
À moins d’un revirement de situation spectaculaire, l’historien et spécialiste de la géopolitique qui cumule une bibliographie impressionnante prédit que la guerre en Ukraine sera longue. Parce que le chef de guerre russe ne fera pas un pas en arrière. Une disposition que les événements récents n’ont aucunement altéré, bien au contraire. Il fallait voir la colère dans ses yeux et sa mâchoire serrée dans son allocution télévisée plus tôt cette semaine pour comprendre qu’il ne flanchera pas. Il n’abandonnera pas la posture de l’homme fort qui est la sienne depuis qu’il est arrivé aux commandes le 31 décembre 1999. « Le tsar Poutine ne peut reculer ni psychologiquement ni stratégiquement pour la survie de son propre règne », d’analyser Pierre Servent.
Devant lui, se trouvent les Occidentaux qui se sont volontairement déshabitués déshabitués de la guerre. Il a fallu attendre que le bruit des bottes se fasse entendre à l’aube d’un matin hivernal ukrainien pour que les gouvernements se décident à vitaminer leurs budgets militaires. Et encore… On apprenait aujourd’hui que le chef d’État-major général des Forces britanniques, le général Sir Patrick Sanders, a courageusement quitté ses fonctions après avoir critiqué les coupes à blanc imposées au secteur militaire, comparant la flotte de blindés vieille de plusieurs décennies à « des téléphones à cadran utilisés à l’ère du iPhone ». Pourtant, celui qui détient le grade de colonel dans la Force de réserve avertit le lecteur que « le volcan ukrainien n’est que la partie visible d’une tectonique des plaques géopolitiques qui fracture en profondeur la croûte terrestre. » On se retrouve donc actuellement dans une situation encore plus hasardeuse que la Guerre froide, en raison de la menace nucléaire qui est ouvertement brandie.
Malgré tout cela, nos mentalités demeurent obstinément allergiques à l’odeur du cambouis. La guerre fait pourtant partie de la matrice de l’histoire de l’humanité. Vladimir Poutine l’a bien compris et Pierre Servent compare sa pensée à celle du grand stratège allemand Helmut von Moltke, lequel fut chef du grand État-major général de l’armée prussienne pendant trente ans au 19e siècle. Celui-ci affirmait que « la paix éternelle est un rêve et pas même un beau rêve. La guerre est d’ordre divin ; elle est un principe d’ordre dans le monde. » Devons-nous en ajouter?
Plusieurs se bercent de cette illusion voulant que le départ, précipité, tragique ou naturel, de Vladimir Poutine, apporterait un correctif soulageant aux affaires mondiales. Elles se trompent, notamment en raison du fait qu’il est tout sauf certain que son successeur refuserait de revêtir les habits du pugiliste. D’autres l’ont essayé dans l’histoire de la Russie et mal leur en prit. Pour tout dire, le successeur du tsar actuel pourrait bien être plus radical.
Depuis la célèbre bataille de Koulikovo en 1380, l’âme russe a été forgée par les armes. Même si cela doit le conduire à sa perte, Vladimir Poutine sait que sa place et celle de son pays dans l’histoire ne peut être écrite à l’encre des concessions, de la faiblesse. « La guerre se gagne par les armes, mais aussi, surtout, par la confrontation des esprits et des volontés » et le petit garçon chétif de Saint-Pétersbourg n’est pas près de se laisser dicter sa conduite par les costauds de la cour d’école internationale. Comme au temps des ruelles de Léningrad (Saint-Pétersbourg) où sa survie dépendait de sa pugnacité. « Nous n’avons jamais que le pays de notre enfance » comme le disait si bien François Mitterrand – un personnage qui fut probablement le plus grand maître ès pouvoir.
Au final, Le monde de demain propose des clés pour comprendre que Vladimir Poutine ne pliera pas l’échine. Nonobstant le nombre de chroniques, d’analyses et de commentaires annonçant, comme un souhait gourmand, sa déconfiture. Le temps est venu d’arrêter de prendre les désirs pour la réalité.
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Pierre Servent, Le monde de demain : Comprendre les conséquences planétaires de l’onde de choc ukrainienne, Paris, Robert Laffont, 2022, 288 pages.
Je tiens à remercier Adélaïde Yvert des Éditions Robert Laffont et Céline Pelletier d’Interforum Canada pour leur précieuse collaboration avec ce blogue.

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