La politique américaine est omniprésente. Ses grandes personnalités irriguent l’actualité et influencent le cours de l’histoire. À quelques jours de l’investiture du président Donald Trump pour un second mandat non consécutif, il m’apparaît pertinent de commenter la personnalité de l’un de mes présidents favoris, Dwight D. Eisenhower, à la lumière d’une excellente biographie que lui consacre l’universitaire Hélène Harter.
Dans Eisenhower : Le chef de guerre devenu président, elle retrace le parcours d’un homme qui a su tracer sa voie en misant sur des qualités singulières.
Les commémorations du 80e anniversaire du débarquement en Normandie le 6 juin 2024 ont permis à cette figure de proue des Forces alliées de faire une nouvelle apparition dans l’espace médiatique. À bon droit, puisque la contribution de celui qui « a réussi cinq débarquements » fut essentielle à la planification et au bon déroulement du « Jour J ». Tout au long de sa carrière militaire, ce fils du Kansas aura gravi méthodiquement les échelons. L’historienne spécialiste des États-Unis à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne résume éloquemment son passage au Département de la guerre, entre 1929 et 1935. « Il est compétent et il sait prendre des initiatives. Les entrepreneurs qu’il a rencontrés l’apprécient aussi. Il est diplomate et arrondit les angles quand les militaires ont la réputation d’être portés aux échanges rugueux en cas de désaccord », écrit-elle à propos de cet organisateur hors pair qui aura été aux premières loges du passage des forces américaines d’une 17e place mondiale à celle d’instrument incontournable dans « l’arsenal de la démocratie ». C’est tout Eisenhower qui est résumé dans cet extrait.
Celui qui sera élu à la présidence à deux reprises, en 1952 et en 1956, se distingue par une autre caractéristique que j’ignorais complètement et que l’auteure met en relief. Tout au long de sa carrière, ce chef de guerre aura su garder « pour lui les sentiments négatifs que lui inspirent les gens qu’il juge difficiles ou désagréables, comme ses collègues britanniques pendant la guerre. » Dieu seul sait à quel point il a dû composer avec des égos et personnalités hors normes. Pensons au général Pershing, au rancunier Douglas MacArthur, au général Montgomery ou encore à l’insurpassable Winston Churchill et à l’incomparable général de Gaulle. Comme il était de « nature impatiente », un volcan d’émotions menaçait certainement d’entrer en éruption à plusieurs moments. Cela peut donner une idée du contrôle de soi qu’une telle capacité nécessitait. Le calme olympien masquait ce tempérament impatient qui est soulevé à plusieurs reprises dans le récit.
Sourire et optimisme sont les deux autres mots qui reviennent fréquemment au fil des pages. Toute sa vie durant, le sens du devoir était chevillé au corps de cet ancien élève de West Point. Celui-ci fut pourtant appelé à composer avec des épisodes qui en auraient convaincu d’autres d’avoir le moral en berne en permanence. En 1921, son fils de 3 ans, « Ikky » meurt dans ses bras des suites de la scarlatine. Les aléas de la Seconde Guerre mondiale, d’une santé parfois chancelante, d’une vie familiale parfois mouvementée sans compter les soubresauts de la vie politique américaine et internationale auraient également pu effacer toute forme d’enthousiasme de son visage. Jamais, pourtant, il ne s’en est départi de ce trait de personnalité hérité de sa mère et qui a certainement contribué à faire de lui un homme de réseau. À cet égard, Hélène Harter évoque souvent ce « club Eisenhower » qui accompagna le grand homme durant la majorité de sa vie. Il y a donc fort à parier que ces deux mots ont contribué et continuent d’alimenter la facilité à aimer Ike.
Il serait impardonnable d’omettre de soulever un aspect crucial dans la personnalité politique du 34e président des États-Unis. S’il n’avait jamais accédé à la Maison-Blanche, le personnage serait confiné aux pages de l’histoire militaire et son parcours ferait le régal des afficionados. Ses deux mandats présidentiels l’ont propulsé aux premières loges de l’histoire. À cet égard et même s’il était « un conservateur social qui n’aim[ait] pas le désordre » au début de sa carrière, il se démarquera par son attachement à un positionnement du « milieu de la route » en tant que chef de file du parti républicain. « Je n’ai aucune patience avec les extrêmes de la pensée politique », affirma-t-il. Au grand dam de sa base conservatrice. Ce n’est donc certainement pas un hasard si, dans un clin d’œil à l’aile traditionnelle du Grand Old Party, le président Donald Trump cita son illustre prédécesseur durant son discours à la Convention nationale républicaine en juillet dernier, le qualifiant – de manière tout à fait appropriée – de « modéré ».
Pour discrètes qu’elles soient dans l’actualité, ces qualités n’ont pas moins été essentielles pour piloter l’Amérique et le monde durant ce qui fut probablement le chapitre le plus important du 20e siècle. Au lieu de sombrer dans la morosité que peut générer le climat politique ambiant, elles nous invitent à convoquer l’histoire pour en être inspirés pour affronter les défis qui nous guettent.
Au final, le Eisenhower de Hélène Harter est une biographie incontournable qui mérite de trôner dans la bibliothèque des adeptes du leadership.
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Hélène Harter, Eisenhower : Le chef de guerre devenu président, Paris, Tallandier / Ministère des Armées, 2024, 510 pages.
