Un article publié il y a une décennie environ à propos de la relation entre Margaret Thatcher et Indira Gandhi m’avait marqué, puisque l’un des biographes de l’ancienne première ministre britannique y révélait que madame Gandhi était l’une des seules femmes étant parvenues à impressionner la Dame de fer.
À propos de cette expression célèbre associée à Lady Thatcher, la récente biographie consacrée à l’ancienne cheffe du gouvernement indien par le journaliste François Gautier permet d’apprendre que madame Thatcher ne fut pas le première Dame de fer, mais bien la seconde.
Pour le lecteur occidental, cette découverte est certainement indissociable du fait qu’Indira Gandhi était tout sauf une personnalité exubérante. Le propos de l’auteur est ainsi émaillé de plusieurs dizaines de mentions à la « Dame de fer »… indienne!
Son père, Jawaharlal Nehru, fut l’héritier d’une indépendance porteuse de lendemains douloureux, notamment avec la création simultanée et les relations difficiles qui s’en suivront avec le Pakistan – pays avec lequel l’Inde sera en guerre à quatre reprises depuis l’entrée des deux pays dans la famille des nations en 1948. Celle qui deviendra une virtuose de la vie politique n’avait pourtant aucun des attributs généralement associés à une personnalité publique. Frugale, matinale, spartiate, solitaire et d’un silence désarmant, la jeune Indira « passe une grande partie de sa vie à tenter de prouver à son père qu’elle est un garçon », puisque tel aurait été le souhait de celui-ci.
La jeune femme aura cependant tôt fait de se tailler une place de premier plan dans la vie politique indienne, n’hésitant pas au passage à court-circuiter les institutions et verser parfois dans l’autocratie. Deux ans après le décès de son père, survenu en 1964, elle sera appelée à diriger le gouvernement indien jusqu’en 1977. Ayant du s’incliner devant le résultat des urnes cette année-là, elle entame une douloureuse traversée du désert, mais sa proximité avec le petit peuple et sa résilience seconderont son retour aux affaires en 1980.
L’un des traits les plus remarquables de sa personnalité politique fut sans conteste sa capacité à désarmer ses adversaires. Après un séjour en prison en décembre 1978, « elle envoie un bouquet de fleurs pour son anniversaire à Charan Singh, un des leaders de la coalition soutenant le gouvernement Janata, dont il est le ministre de l’Intérieur. Quelques jours plus tard, Charan Singh téléphone lui-même à Indira et l’invite chez lui pour célébrer la naissance de son premier petit-fils. » Comment ne pas être rasséréné par une telle attitude?
François Gautier permet également d’apprendre – du moins à ceux qui, comme moi, l’ignoraient – que madame Gandhi était francophile. En 1966, elle se rend en France et y rencontre le président Charles de Gaulle. Les augures sont mauvais, notamment parce que « ce dernier se méfie des femmes en politique et ne connaît rien à l’Inde. » Une conversation dans la langue de Victor Hugo permettra à Indira Gandhi de très bien tirer son épingle du jeu. Les relations figureront toutefois dans un autre registre avec le président américain Richard Nixon, dont le regard se porte à Pékin plutôt qu’à Delhi, et qui la traite de « salope ». On repassera pour l’élégance.
Cintrée par la Chine et le Pakistan, l’Inde est un acteur géopolitique de premier plan comme son histoire en témoigne. Le potentiel de confrontation et des guerres ayant éclaté, madame Gandhi réalise l’importance de faire entrer son pays dans le club sélect des puissances nucléaires.
C’est pourtant de l’intérieur que retentiront les déflagrations fatales. En juin 1984, elle autorise l’opération Blue Star, laquelle a pour objectif de mettre fin à l’occupation du Temple d’Or par des Sikhs séparatistes. De nombreux insurgés tombent au combat. Sans en informer la patronne, « le chef de l’Intelligence Bureau ordonne le rappel de tous ses gardes du corps sikhs et les fait remplacer par des hindous. Quand elle l’apprend, Indira est furieuse et demande qu’on réinstalle les gardes du corps sikhs. » Quelques semaines plus tard, le 31 octobre 1984, elle tombera sous les balles de deux d’entre eux. Son fils, Rajiv, qui lui succède subira le même sort funeste quelques années plus tard.
La biographie que nous propose François Gautier permet la rencontre d’une personnalité hors norme qui sut naviguer à travers les récifs d’une vie politique rugueuse et d’une scène internationale impardonnable. Du fait de ses origines et de ses responsabilités, Indira Gandhi n’avait pas le droit d’échouer. D’où le surnom qui lui fut accolé.
Elle était appelée à une fin tragique, mais c’était son destin.
Je me permets cependant de soulever un point qui me laisse dubitatif. Tout d’abord, à la page 28, mention est faite des études de Jawaharlal Nehru en Grande-Bretagne et son initiation politique dans « le cercle Fabian, de tendance socialiste et réformatrice, participe à la création du fameux Parti travailliste, qui donne de nombreux Premiers ministres à l’Angleterre, dont Boris Johnson, l’ancien chef d’État. » Il se peut fort bien que je méconnaisse un pan important des années formatrices de l’ancien leader conservateur, mais il me semble étonnant qu’il ait appartenu à ce courant aux antipodes de sa carrière publique. Au surplus, le premier ministre n’est pas le chef de l’État de la Grande-Bretagne. Il s’agit plutôt de Sa Majesté le roi, ou devrais-je dire de Sa Majesté la reine pendant le mandat de Boris Johnson.
Mis à part cette note en bas de page intrigante, cette biographie est à recommander à celles et ceux qui sont curieux de mieux connaître l’histoire politique d’une puissance discrète, mais déterminante sur l’échiquier mondial. Qui plus est, les descendants d’Indira Gandhi marchent toujours dans ses pas, comme en témoigne la carrière publique de ses petits-enfants, Rahul et Priyankha, qui sont actuellement aux commandes du légendaire Parti du Congrès, à la suite de leur mère, Sonia.
Parce que les Gandhi sont forgés d’un caractère bien trempé.
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François Gautier, Indira Gandhi : mère de l’Inde, Paris, Éditions Perrin, 2024, 352 pages.
