« En me traitant si mal, les Anglais ont mis la couronne d’épines sur ma tête. Ils ont excité un grand intérêt sur ma personne. » En ce dimanche de la Divine Miséricorde qui clôt l’octave de Pâques, ces paroles de Napoléon – aussi discutables puissent-elles être – résument fort bien le phénomène dont la gestation débute lors de son exil forcé sur l’île de Saint-Hélène dans l’Atlantique Sud, dans la foulée de la seconde abdication de Napoléon – quinze mois après les mornes plaines de Waterloo.
Dans Le dernier Napoléon : 1819-1821 (Passés / Composés), Michel Dancoisne-Martineau nous invite à partager les misères de l’isolement de l’Empereur détrôné pendant ces années fatidiques durant lesquelles cet homme qui n’a pas encore atteint la cinquantaine doit se résigner à être coupé du monde. Sous surveillance continuelle, il vit un emprisonnement relativement confortable, mais ennuyeusement hermétique, sous l’œil envieux d’un Hudson Lowe diablement mesquin, diplômé de l’académie des bassesses.
Pour tenter d’esquiver « la médiocrité de sa vie actuelle », il s’adonne à sa passion de la lecture – notamment ceux contenus dans les caisses que lui envoyait la baronne Holland, épouse d’un aristocrate britannique appartenant au parti whig, mari et femme figurant parmi les admirateurs de l’Aigle déchu. Ce dernier ne manque d’ailleurs pas de temps pour « étudier les mœurs et la vie des poissons rouges », tout en laissant libre cours à son amour des espaces verts – en planifiant et en exécutant d’importants travaux de réaménagement autour de Longwood House. Aux fourneaux, le cuisinier lui prépare ce bouillon de poulet qu’il affectionne tant, intermède culinaire l’autorisant de s’extraire des inimitiés et enfantillages de ses compagnons d’infortune. Aussi bien le dire, celui que Clausewitz appelait le dieu de la guerre mène alors un combat contre l’ennui et la monotonie. À l’ombre du portrait de son fils, l’Aiglon, qu’il ne reverra jamais.
« Son esprit et la trempe de son âme lui faisa[nt] mépriser tout ce qui était petit », Napoléon comble son déficit de stimulation intellectuelle par ces livres qu’il annote et l’agréable compagnie de quelques officiers britanniques à qui le destin permet de se frayer un chemin jusqu’à lui. Citons à cet égard l’exemple de l’amiral Sir George Cockburn pour savourer pleinement l’ironie. À son sujet, le conservateur des Domaines français de l’île nous dit que : « Le marin, grand, le visage coloré, la chevelure argentée, ne manquait ni d’allure ni de charme. De plus, il avait cette capacité à mettre l’Empereur tout de suite de bonne humeur. » Son épouse « ravissait l’Empereur qui se souvint aussi que son frère, alors capitaine dans l’état-major de Wellington, avait été blessé sous ses yeux et épargné à Waterloo. Elle restait reconnaissante à Napoléon de lui avoir sauvé la vie. » Même si vous pouvez deviner que cette proximité avait de quoi donner de l’urticaire au geôlier de Napoléon, avouons que ça ne manque pas de sel.
Une autre anecdote révélatrice mérite d’être soulevée ici – notamment avec tout le battage médiatique entourant la place occupée par la papauté ces jours-ci dans l’actualité. Une fois Napoléon isolé au milieu de nulle part, c’est sa mère qui devient le centre de l’univers de la famille Bonaparte. Elle y vit « protégée par la munificence du pape Pie VII » à Rome. Pour rappel historique, c’est le même pape qui avait été kidnappé en pleine nuit par les troupes françaises au palais du Quirinal le 6 juillet 1809. Il sera d’abord détenu à Savone, avant d’être transféré à Fontainebleau jusqu’au 23 janvier 1814. Une bagatelle de plus de quatre ans. L’évêque de Rome se fend également d’interventions en faveur de son ancien adversaire auprès des dirigeants et têtes couronnées réunies à Aix-la-Chapelle pour statuer sur son sort. Bien qu’elles n’aient pas été récompensées de succès, ces démarches ont néanmoins été effectuées par un personnage épris de… miséricorde!
Il est un aspect fondamental qui doit être soulevé à propos du passionnant livre de Michel Dancoisne-Martineau. Lorsqu’il a débarqué à Sainte-Hélène, Napoléon entreprit une véritable campagne de communication, l’objectif étant de parvenir à s’extraire de cet environnement hostile. Le cas échéant, il aurait pu faire voile vers la Grande-Bretagne, où il comptait plusieurs admirateurs et défenseurs comme Lady Holland. Cela me rappelle une visite à Fort George, en Écosse, il y a quelques années. J’y avais appris qu’un scénario avait été envisagé selon lequel Napoléon aurait pu y être envoyé – vraisemblablement après Waterloo. L’historien y fait aussi référence, relativement à une option qui aurait pu être explorée pour « le banni des nations » après l’hémisphère sud. Londres craignait cependant qu’il ne soulève ces Écossais qui auraient pu souhaiter en découdre avec leurs rivaux héréditaires.
Une fois la finalité de son destin acceptée, Napoléon comprit que son quotidien épouserait dorénavant une cause plus importante que son sort terrestre. Sainte-Hélène deviendrait le Saint-Sépulcre et les mémorialistes de son exil forcé se transformeraient en évangélistes, pour emprunter la terminologie christique mise à contribution par l’auteur.
« J’ai besoin d’un héros » écrivait Lord Byron dans un poème. Avant Sainte-Hélène, le nom de Napoléon était inscrit dans la Grande Histoire. La détermination stoïque avec laquelle il a surmonté la petitesse de son séjour à Sainte-Hélène lui confère le rang d’immortel. On peut remercier le Consul honoraire de France à Sainte-Hélène de partager l’intimité de ces années où le plus important combat fut remporté, celui face à l’adversité. Et c’est offert sous une plume aussi précise qu’agréable.
Un livre formidable, assurément.
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Michel Dancoisne-Martineau, Le dernier Napoléon : 1819-1821, Paris, Passés / Composés, 2025, 336 pages.
