Talleyrand ou le triomphe de l’esprit

Les périodes de grands bouleversements se ressemblent en ce qu’elles appellent des caractères bien trempés et singuliers. Nul besoin d’être grand devin pour comprendre que nous en traversons une actuellement, ce qui rend la convocation du passé encore plus pertinente. Dans sa récente biographie consacrée à ce personnage, publiée chez Perrin, l’historien Charles-Éloi Vial constate que « des individus tels que Talleyrand s’épanouissent dans les périodes de troubles, où la destruction d’un ordre ancien s’accompagne d’immenses changements et de multiples chances pour les audacieux. » Il n’allait pas rater sa chance.

Comparativement à un Napoléon dont l’ambition et la détermination se devinaient au premier contact, rien ne laissait prédestiner Charles Maurice de Talleyrand-Périgord à un destin d’exception. Souffrant d’une malformation congénitale du pied, ce qui lui vaudra le surnom péjoratif de « Diable boîteux », Talleyrand n’était pas taillé dans le marbre des centurions qui se distinguent sur le champ de bataille, mais dans celui des manœuvriers de cabinet. À cet égard, il se distingue dans une catégorie peu égalée.

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L’empereur fatigué

Au soir du 19 octobre 1813, Napoléon vient d’encaisser un échec cuisant à la bataille de Leipzig. Le sort des armes annonce la campagne de France l’année suivante et sa première abdication. Comment celui que Clausewitz qualifiait de « Dieu de la guerre » a-t-il pu en arriver à un tel résultat?

Tout simplement parce que Napoléon était aussi mauvais diplomate que grand capitaine. Pour cause, dans son livre Sauver l’Empire – 1813 : la fin de l’Europe napoléonienne (Éditions Perrin), le brillant historien Charles-Éloi Vial écrit que l’Aigle bénéficiait d’une « légitimité durement et exclusivement acquise sur les champs de bataille ». La paix se signait uniquement sur les tambours, nulle part ailleurs. Ses adversaires en ont pris bonne note.

À l’instar du reste de l’Europe, la France est éreintée par le climat belligène qui sévit depuis des années. Sur tous les fronts, l’Empereur est fragilisé. À cet égard, un épisode témoigne éloquemment de sa position. Quelques mois plus tôt, le 24 janvier, le pape Pie VII – qui est retenu en otage à Fontainebleau (il passera 472 jours entre les griffes impériales) – signe un concordat avec l’empereur. Deux mois plus tard, il se rétracte. La signature pontificale était une erreur manifeste. Pour Napoléon, impuissant, c’est un échec psychologique qui augure mal pour la suite…

Pour tout dire, l’Aigle siège sur un trône fragile. Il le sait. L’année précédente, alors que ses ambitions russes se consument dans l’incendie de Moscou, il doit conjuguer ses actions à la conspiration du général Malet qui tente de lui ravir le pouvoir à Paris. Ça aurait pu tourner mal. Ce battant doit rebondir pour survivre. Une révolte couve en Allemagne. Il a donc décidé d’y faire entendre le bruit des bottes de ses grognards. Sa victoire marquera les esprits et lui permettra d’être de nouveau en position dominante.

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Napoléon ou le triomphe de la mémoire

Ma relation avec Napoléon n’a pas débuté sous les meilleurs auspices. Pour différentes raisons sur lesquelles il serait impertinent et inutile de s’attarder ici, l’Empereur n’avait pas bonne presse à mes yeux. Un libraire à qui je demandais s’il disposait d’un exemplaire d’un ouvrage consacré au vainqueur d’Austerlitz sur ses rayons n’hésita pas un seul instant à me dire tout le mal qu’il pensait de ce géant de l’histoire, allant même jusqu’à lui imputer tous les malheurs du vingtième siècle. On sombrait dans l’hyperbole, et je résistai à ce raccourci intellectuel.

Souvent, j’ai voulu et tenté d’étouffer cette flamme d’admiration que je ressentais envers Napoléon. Toujours, il est revenu plus fort, comme pour narguer mes certitudes. Lors de mon dernier séjour à Londres, je tenais à visiter Apsley House, la résidence cédée au premier duc de Wellington en 1817. Une affinité pour Arthur Wellesley, tombeur de l’artisan de victoires homériques passées sur la morne plaine de Waterloo n’a jamais cessé d’accompagner ma lecture de l’histoire.

Quel ne fut pas mon étonnement de constater l’omniprésence de son immortel antagoniste entre ses murs. C’en était saisissant. S’y trouve notamment une majestueuse statue en marbre de Canova, Napoléon en Mars désarmé et pacificateur (Napoleon as Mars the Peacemaker). Immanquablement, le chef de guerre anglais ressentait – lui aussi – une admiration indéniable son adversaire. Comme tous les grands capitaines de l’histoire, le plus illustre fils de la Corse génère des sentiments ambivalents.

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Comment Napoléon est entré dans l’éternité

« En me traitant si mal, les Anglais ont mis la couronne d’épines sur ma tête. Ils ont excité un grand intérêt sur ma personne. » En ce dimanche de la Divine Miséricorde qui clôt l’octave de Pâques, ces paroles de Napoléon – aussi discutables puissent-elles être – résument fort bien le phénomène dont la gestation débute lors de son exil forcé sur l’île de Saint-Hélène dans l’Atlantique Sud, dans la foulée de la seconde abdication de Napoléon – quinze mois après les mornes plaines de Waterloo.

Dans Le dernier Napoléon : 1819-1821 (Passés / Composés), Michel Dancoisne-Martineau nous invite à partager les misères de l’isolement de l’Empereur détrôné pendant ces années fatidiques durant lesquelles cet homme qui n’a pas encore atteint la cinquantaine doit se résigner à être coupé du monde. Sous surveillance continuelle, il vit un emprisonnement relativement confortable, mais ennuyeusement hermétique, sous l’œil envieux d’un Hudson Lowe diablement mesquin, diplômé de l’académie des bassesses.

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Pie VII: Victime et vainqueur de Napoléon

Pendant son règne Napoléon a affronté des généraux et des hommes d’État dont les noms remplissent les pages de l’histoire. On peut notamment penser au duc de Wellington, au tsar Alexandre 1er ou à l’empereur François 1er d’Autriche. C’est principalement par la force des armes que l’empereur des Français est parvenu à bâtir son empire et sa réputation. Le militaire et théoricien prussien Carl von Clausewitz ne le considérait-il pas comme étant un dieu de la guerre?

Il est cependant une autre figure directement liée avec le ciel face à laquelle Napoléon n’est jamais parvenu à avoir le dessus. Je parle ici du pape Pie VII. Je n’évoque pratiquement jamais les figures ou les sujets d’ordre religieux sur ce blogue. Pourquoi faire exception aujourd’hui? Tout d’abord parce que Barnaba Chiaramonti était un moine bénédictin – un ordre pour lequel j’ai toujours nourri une profonde admiration. Il y a aussi le fait que je me suis toujours beaucoup intéressé aux figures qui se sont élevées, d’une manière ou d’une autre, contre Napoléon.

J’étais donc impatient de plonger dans la biographie que lui consacre l’historien Jean-Marc Ticchi et que les Éditions Perrin ont récemment publiée. Quel ne fut pas mon plaisir de découvrir un personnage aux antipodes des caricatures sur lesquelles reposait jusqu’alors mon appréciation de Pie VII. Personnage « qui s’est montré un ami véritable de dame Pauvreté » et très généreux, celui qui a pris le nom de dom Gregorio en entrant au monastère « […] est traité sans guère d’égards par des confrères qui le logent à côté d’un fourneau rendant sa cellule invivable en été… » Ce détachement des biens et du confort terrestres lui seront plus qu’utiles dans la passe d’armes qui l’opposera à Napoléon quelques années plus tard.

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Napoléon, cet animal politique

Je ne pouvais laisser se terminer l’année 2021 sans recenser l’un des meilleurs livres consacrés à Napoléon qui me soit passé entre les mains pendant le bicentenaire de son décès. À cet égard, Les hommes de Bonaparte : La conquête du pouvoir 1793-1800 (Éditions Perrin) de l’historien Jean-Philippe Rey m’a permis de découvrir un aspect de l’Empereur dont ma connaissance était, je le constate bien aujourd’hui, très embryonnaire. Alors que les vertus de celui que Clausewitz appelait le « Dieu de la guerre » sont bien connues, son génie politique l’est beaucoup moins. Et c’est à ce niveau que l’auteur nous renseigne de manière convaincante.

Bonaparte, nous dit Jean-Philippe Rey était un animal politique, un ambitieux désireux de s’investir corps et âme pour grimper au sommet. En témoigne notamment son mariage avec Joséphine (un mariage dont les deux époux tirèrent avantage, malgré sa nature complexe) et une capacité consommée à tisser, entretenir et étendre ses réseaux. Le réseautage est d’ailleurs un – pour ne pas dire le – thème dominant du livre.

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Wellington was not an easy figure to build into a romantic hero

The Duke of Wellington (source: National Army Museum)
(Cliquez ici pour la version française)

I recently had the tremendous pleasure of exchanging with internationally renowned author and historian Alan Forrest about his book on the Battle of Waterloo. Here is the content of our discussion.

Professor Forrest, it’s been a real treat for me to read and review your amazing book on this blog. Many thanks for accepting to answer a few questions for our readers.

I have always nourished a deep interest and admiration about the Duke of Wellington (the first name of my blog was Wellington.World). But he clearly lacked the “romantic poignancy” of his French opponent in the battlefield. Do you feel he has been mistreated / misjudged by history?

I do not think there is any reason to feel that Wellington has been misjudged. He enjoys a high reputation as a military commander, careful in his preparations for battle and alert to the threat of enemy attack. His record in the Peninsular campaign – where he did not, of course, have to face Napoleon – is impressive; and at Waterloo his use of the terrain and his tactics in the face of repeated French attacks have been widely praised. He was, it is true, a more defensive tactician than Napoleon, but I don’t think that that has led to his military qualities being undervalued, and certainly not in Britain.  On the other hand, he was not an easy figure to build into a romantic hero, in contrast to Napoleon who did so much to create his own romantic narrative and who fascinated even those who had no reason to support his ambitions (Walter Scott, for instance, or Goethe, or Byron). 

What is your global appreciation of the Iron Duke? Has he been overrated?

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Waterloo’s Band of Brothers

For about five hours on the fateful afternoon of July 18th, 1815, a band of brothers of 400 soldiers forming the 2nd Light Battalion of the King’s German Legion – a unit of the British Army – thwarted Napoleon’s plan of breaking up the center of the Duke of Wellington’s lines at Waterloo. Stoically, “these men, and their reinforcements, held off Napoleon for long enough to change the course of the battle.”

When I lived in Scotland and in the aftermath of my visit on the battlefield of Waterloo few months prior to these fantastic months, I was curious to read more about the iconic battle and those who took part in it. And I still am. I was therefore captivated by the publication of The Longest Afternoon: The Four Hundred Men who Decided the Battle of Waterloo (Penguin Books) by renowned Cambridge Professor and author Brendan Simms.

Even though the book was published 7 years ago, it remains one of my favorites. I am always lukewarm to embrace the notion that one specific battle definitively changed the course of a war or that a single event sealed victory or defeat. I came to understand that wars and battles are much more complex than that. But the story brough forward by Brendan Simms doesn’t fail to convince that a small group of men (400 out of more than 74 000 under the orders of the Iron Duke) could make a difference on the battlefield. When dusk fell after the battle, only 42 out of the initial 400 remained. That’s a survival rate of 10%.

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Napoléon, le plus célèbre confiné de l’histoire – Entrevue exclusive avec David Chanteranne

David Chanteranne (source: Monarchie Britannique).

Dans la foulée de la lecture et de ma recension de son excellent livre Les douze morts de Napoléon, j’ai demandé à M. David Chanteranne s’il accepterait de répondre à quelques questions pour ce blogue et il a généreusement accepté. Sans plus attendre, voici donc mon échange avec cet auteur tout aussi généreux que talentueux, à propos d’un personnage légendaire d’exception qui a encore beaucoup à nous apprendre.

Être séparé des siens fut probablement l’élément le plus cruel dans l’exil forcé de Napoléon à Sainte-Hélène selon moi. S’il avait pu revoir une seule personne de son entourage, qui aurait-il choisi?

Sans aucun doute, sa sœur Pauline. Elle l’avait déjà suivi lors de son premier exil, à l’île d’Elbe, et Napoléon s’entendait parfaitement avec elle. Sa présence à Sainte-Hélène eût été un bonheur pour lui. Elle lui aurait apporté la spontanéité et la douceur qui manquaient sur place.

Vous connaissez sans conteste très bien la vie de Napoléon à Sainte-Hélène. Pourriez-vous nous dresser le portrait de l’une de ses journées typiques en captivité?

Les journées à Sainte-Hélène, le plus souvent, se ressemblent. Tout débute vers 7 h. Après le lever, Napoléon s’habille (tenue légère, robe de chambre et madras sur la tête), se rase, fait sa toilette et prend une tasse de café. Il lit journaux ou livres, parfois se promène, et revient vers 10 h pour une collation. Puis débutent les dictées à ses compagnons d’exil ou les réponses au courrier. Après son bain vers 14 h, il reçoit dans l’après-midi, continue ses lectures, parfois se promène de nouveau, avant de participer à des jeux de salon et de prendre son dîner, selon l’étiquette. Le soir, discussions et agréments musicaux achèvent sa journée.

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Les douze travaux de Napoléon

Les douze travaux de Napoléon

En janvier 2015, je profitais d’une belle journée d’hiver pour découvrir la forteresse historique de Fort George, dans la région de Inverness, en Écosse. Cette installation, qui donne directement sur le Moray Firth, est aussi le domicile du 3e bataillon du Royal Regiment of Scotland. Les visiteurs peuvent notamment y parcourir le fantastique musée des Highlanders, lequel regorge de trésors exceptionnels relatifs à la tradition militaire écossaise.

L’une des raisons pour lesquelles je conserve un souvenir impérissable de Fort George est relative au fait que cette installation militaire construite après l’infructueux soulèvement jacobin de 1745 avait été envisagée comme destination pour Napoléon après sa seconde abdication en 1815. On nous expliquait toutefois que les Britanniques n’ont pas voulu encourir le risque que l’empereur déchu puisse fomenter la sédition des Écossais envers Londres – un scénario tout sauf farfelu quand on considère la rivalité historique entre les deux peuples et les nombreux complots d’évasion que ce sentiment et l’absence de toute frontière naturelle auraient pu faciliter.

Il n’en demeure pas moins que le scénario a cependant été envisagé, notamment par Metternich, lequel est cité dans le récent ouvrage de l’historien David Chanteranne Les douze morts de Napoléon. En fermant les yeux, j’ose imaginer cette figure martiale déambuler sur les remparts de la majestueuse forteresse, protégé du vent du large et du froid écossais par son uniforme de colonel de la Garde.

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