Fasciné par l’histoire militaire depuis mon plus jeune âge, mon imaginaire a été nourri des récits du débarquement en Normandie, de la bataille d’Arnhem – cet objectif trop ambitieux qui valut tant de reproches à Montgomery – ou encore de la légendaire bataille d’Angleterre, aux premières heures du conflit. Comme beaucoup sans doute, la guerre du Pacifique n’évoquait pour moi que le lointain écho d’un sacrifice immense, porté avant tout par les troupes américaines. Pour dire vrai, je méconnaissais largement ce théâtre, encadré qu’il était par les parenthèses marquantes de l’attaque de Pearl Harbor et de la capitulation du Japon après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki.
Comment oublier les bons moments passés à regarder les épisodes de la série télévisée Les Têtes brûlées, avec le légendaire « Pappy » Boyington, que je suivais religieusement, l’étonnement teinté d’émotion lors d’une visite au monument d’Iwo Jima à Washington, D.C., ou encore l’admiration profonde que m’inspirait le caporal Desmond T. Doss dans Hacksaw Ridge ? Pourtant, une sérieuse lacune demeurait, à laquelle il me fallait remédier. L’historien militaire Ivan Cadeau y apporte une contribution précieuse dans son ouvrage Okinawa 1945 (Éditions Perrin).
Coriaces et résolus à l’idée de consentir le sacrifice ultime, les forces japonaises se heurtent toutefois à une machine de guerre redoutable : « l’outil militaire américain atteint une puissance inégalée et s’avère à même de répondre avec efficacité aux énormes demandes en munitions, essence, lubrifiants et autres produits nécessaires au combat. » L’esprit offensif japonais se brise sur la réalité implacable de la guerre industrielle. La qualité du renseignement américain et la sous-estimation, par les Japonais, des capacités de leurs adversaires joueront symétriquement un rôle déterminant dans l’issue favorable de l’Opération Iceberg (nom de code de la bataille d’Okinawa) pour les Américains. Les troupes de l’Oncle Sam sont résolues à aller jusqu’au bout, et rien ne les arrêtera.
L’ancien premier ministre Konoe Fumimaro tente de convaincre l’empereur Hiro Hito que « la guerre est perdue et [qu’] il convient d’y mettre un terme au plus tôt. » D’autres partagent son avis, mais la gloire d’une défaite annoncée appelle toujours le sacrifice des kamikazes et autres actes suicidaires perpétrés par les soldats de la 32e armée japonaise commandée par le général Ushijima.
Parallèlement à la lecture du très instructif livre d’Ivan Cadeau, je suis plongé dans l’histoire des Marines de Nicolas Aubin – que j’ai également l’intention de recenser sur cette page. Le second m’a permis de mesurer à quel point les guerriers promis à la postérité dans la foulée de « la prise mythique du palais de Moctezuma » (Nicolas Aubin) ont su développer des capacités hors normes au niveau des relations publiques, au point d’éclipser leurs collègues de la US Army. « Aux États-Unis, écrit Ivan Cadeau, la construction mémorielle de la bataille d’Okinawa s’oriente donc très tôt vers une « invisibilisation » des troupes de l’armée de terre, contribuant à la diffusion du mythe des marines et suscitant l’amertume des vétérans des unités d’infanterie. » Sans rien enlever aux héritiers des hommes qui sont débarqués sur les côtes de Tripoli et qui ont hissé les assauts amphibies au rang d’art, l’auteur ramène un certain équilibre dont le souvenir ne peut qu’être reconnaissant.
Au sortir d’Okinawa, des lourdes pertes qui y ont été encaissées et des faits d’armes légendaires qui y ont été gravés, la mission est loin d’être accomplie. Même amoché, l’empire du Soleil levant est encore debout et « les combats à venir dans les îles japonaises s’annoncent acharnés. » La suite est connue. « Les pertes américaines ont […] comme conséquence de renforcer Harry Truman [devenu président par suite du décès de FDR le 12 avril] dans sa détermination à utiliser l’arme atomique contre le Japon dès que celle-ci sera opérationnelle. » Ce qui se produira inévitablement quelques semaines plus tard.
Au fil des pages, on croise également ces légendes de l’histoire militaire : les chars Sherman, qui accompagnent et facilitent l’avancée des troupes ; les avions Corsair, qui sanctuarisent le champ de bataille dans les airs ; l’amiral Chester Nimitz ; ou encore le prudent général Simon Bolivar Buckner, qui succombera à ses blessures après que les Japonais eurent effectué des tirs d’artillerie précis sur le groupe dont il faisait partie, lors d’une visite d’observation du 8e régiment des Marines sur le terrain.
Au-delà du récit d’une bataille cruciale dans la marche des États-Unis vers la victoire, le travail du spécialiste français qui œuvre au Service historique de la Défense éclaire la permanence stratégique de l’île, qui n’a rien perdu de son importance sur l’échiquier géopolitique, que ce soit au cœur de la Guerre froide ou dans le contexte mondial actuel. Jamais reparties, les troupes américaines percevaient une affectation à Okinawa comme un exil redouté jusqu’aux premiers coups de feu en Corée. Le conflit vietnamien viendra confirmer qu’Okinawa demeure en première ligne, là où s’entrechoquent les plaques tectoniques des grandes puissances.
« Tant que la République populaire de Chine et sa puissance militaire aéronavale restent une menace pour la stabilité de la zone Asie-Pacifique, Okinawa continuera vraisemblablement longtemps encore à accueillir des bases militaires américaines », prédit l’historien. S’intéresser à la guerre du Pacifique est donc un impératif pour mieux saisir ce que demain pourrait nous réserver. Objet de mémoire, la guerre ne s’est jamais éclipsée. Elle se conjugue au présent et au futur.
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Ivan Cadeau, Okinawa 1945, Paris, Éditions Perrin, 2023, 288 pages.
