« Gouverner épuise », constate Marco Politi dans son livre François. l’Église déchirée (Plon), au sujet pontife disparu le lundi de Pâques, 21 avril 2025. Bien que cette remarque concerne tous les dirigeants, elle s’impose avec une intensité incomparable pour une figure dont le destin fut de marcher sur les lignes de crête d’une institution réunissant plus de 1,4 milliard de croyants à travers les cinq continents.
Qu’il s’agisse des passes d’armes entre progressistes et conservateurs ou de la méfiance nourrie par une génération montante, rétive aux structures personnifiées par une figure de proue perçue comme autocratique et « à qui l’on reproche souvent son manque de mysticisme » — comme s’il s’agissait d’un péché capital —, cet expert ès affaires vaticanes rappelle que « les guerres intestines sont souvent féroces. » Marco Politi en retrace les contours avec la précision d’un astrophysicien scrutant la Voie lactée. Ainsi, au fil des pages, on prend la mesure du « vent violent » qui aura soufflé contre François jusqu’à la toute fin — et peut-être même davantage encore aux dernières lueurs de son ministère pétrinien — alors que ses opposants, parmi lesquels des traditionalistes en pleine ascension, voyaient enfin poindre le moment où sonnerait leur heure.
Refusant de prendre parti pour l’Ukraine lorsque surgissent les bottes russes à l’aube du 24 février 2022, l’évêque de Rome se garde tout autant de condamner le président Vladimir Poutine, ce qui entraîne « son isolement diplomatique dans le monde occidental ». Lors d’une audience accordée au président Zelensky, un membre de la délégation ukrainienne se présente même devant François « en treillis militaire ». La subtilité n’était clairement pas de mise pour faire passer le message.
Les chancelleries occidentales ont beau chapitrer le successeur de l’apôtre Pierre, la grammaire utilisée à l’intérieur des murs léonins se conjugue avec l’attitude du Sud global, regroupement informel de pays qui « refusent d’être
enrôlés dans un affrontement géopolitique et réclament un rééquilibrage de la politique internationale. » Est-il alors indéfendable d’affirmer que la posture tout en nuance du pape était conséquente d’un magistère universel? Qu’à cela ne tienne, « avec le temps […], le Vatican se rend compte qu’il n’est pas aussi isolé qu’il pouvait le paraître aux observateurs de l’hémisphère nord », illustre Marco Politi.
Urbi et Orbi, Jorge Mario Bergoglio n’aura donc pas laissé l’image d’un pontife se dérobant devant la controverse. Jusqu’à la fin, il aura porté les stigmates de cette « guerre civile » — expression qui revient d’ailleurs à plusieurs reprises au fil des pages — qui secoue le monde catholique, guerre civile qui est notamment alimentée par les contempteurs de l’orientation diplomatique du Saint-Siège. Se pourrait-il toutefois que les historiens en viennent un jour à reconnaître que la diplomatie de François cadrait mieux qu’on ne l’a cru avec la nouvelle carte géopolitique qui se dessine sous nos yeux? Un beau chantier de débats.
Sur ce point, l’auteur sollicite l’expertise de l’historien Agostino Giovagnoli, selon lequel « la guerre actuelle […] a mis en évidence un monde multipolaire dans lequel “l’Occident n’est plus en position dominante” ». Une analyse à laquelle Henry Kissinger n’aurait sans doute pas été insensible. La boussole du Vatican demeure orientée vers la prudence et, plus souvent qu’autrement, vers le réalisme — quitte à déplaire. Mais comme le rappelle le journaliste Michaël Darmon, auteur d’un excellent ouvrage consacré au magistère de Paul VI dans les affaires mondiales, « l’agenda des papes est celui de l’éternité. »
À propos de ce prédécesseur qui présida aux destinées de l’Église entre 1963 et 1978, Marco Politi souligne qu’« après trois papes qui, chacun à leur manière, ont eu du mal à s’accorder avec l’histoire et la complexité de l’appareil du Vatican, on aspire à nouveau à une personnalité comme celle de Paul VI : un dirigeant sensible, imprégné de l’esprit du concile, doté d’un savoir théologique et, en même temps, conscient que la construction d’un corps ecclésial à la hauteur de sa mission universelle doit reposer sur des règles juridiques et sur des procédures équilibrées. » Léon XIV n’avait pas encore été choisi par ses frères cardinaux, au moment où ces lignes ont été écrites. Sept mois après avoir enfilé l’anneau du pêcheur, l’ancien cardinal Prevost donne l’impression de correspondre à ce portrait. À suivre…
Il est difficile de prédire ce que la postérité retiendra du jésuite argentin qui aura guidé la barque pendant douze ans. Une certitude toutefois s’impose. Lorsque les vagues de la controverse se seront retirées, l’écume du temps permettra de mieux saisir l’héritage de François. J’aime croire qu’il aura été un prophète invitant à une réflexion sérieuse et nécessaire sur l’avènement de cette « nouvelle époque aux contours imprévisibles », dans laquelle l’univers catholique et le monde se glissent par la force des choses. Pour l’heure, restons lucides. Le tribut d’un prophète, c’est d’être incompris de son vivant.
En définitive, le livre de Marco Politi est une contribution essentielle à la compréhension de ce géant du monde contemporain, un géant qui aura su dynamiser – par adhésion ou opposition – une institution pluriséculaire. L’auteur est par ailleurs créateur de stimulants moments de plaisir intellectuel à quiconque s’intéresse, de près ou de loin, à un acteur planétaire singulier qui n’a rien perdu de sa prévalence. S’il l’avait perdu, il ne fascinerait pas autant. Parce que, pour régner, il faut inspirer. En bien, surtout, mais parfois aussi d’une manière qui peut déplaire — ce qui est inévitable.
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Marco Politi, François. L’Église déchirée, Paris, Plon, 2025, 288 pages.
