Le point de bascule de 1942

L’année 1942 aura toujours une signification particulière pour moi. Mon défunt père est né cette année-là, pendant la bataille de Stalingrad. Il m’a initié à la Seconde Guerre mondiale par une belle collection de livres à l’intérieur de laquelle je me suis plongé le nez très jeune. Dans leur magnifique livre 1942 (Passés / Composés), Cyril Azouvi et Julien Peltier m’ont permis de découvrir toute l’envergure et la signification de cette année « bissectrice de la guerre » pour reprendre l’expression citée et empruntée à l’historien français Henri Michel.

Pour revenir à Stalingrad, il ne devait suffire que « […] d’une seule journée pour réduire en cendres cette cité moderne et pluricentenaire » selon les plans établis par les hautes sphères allemandes. À la tête de troupes mal équipées par sa faute pour un combat hivernal, Hitler avait pourtant mal évalué le coriace adversaire qui revêtait l’uniforme du soldat soviétique et qui allait payer avec son sang les erreurs stratégiques commises par Staline au début de la guerre. Quant aux soldats portant le feldgrau, ils sortiront de la ville éponyme du dirigeant soviétique la gueule cassée et promis à une rude captivité après 6 mois et 22 jours d’une bataille dont la Wehrmacht ne parviendra pas à se relever.

Dit simplement, les dieux de la guerre avaient à ce stade décidé de sourire à leurs adversaires et c’est le fil conducteur du livre.

Le 16 janvier de cette année charnière, Winston Churchill rentre des États-Unis en hydravion, après la fin des délibérations de la conférence Arcadia durant laquelle il a tablé sur la stratégie de guerre avec le président Roosevelt. Un séjour prolongé où il a notamment passé la fête de Noël à la Maison Blanche. Mais ça, c’est une autre histoire. Toujours est-il qu’au retour, l’appareil à bord duquel il prend place s’égare « et fonce droit vers Brest occupé ». Après avoir changé de cap, la chasse britannique confond l’appareil pour un bombardier allemand et le prend en chasse. Le Premier ministre britannique et ses collaborateurs doivent vraisemblablement leur survie au fait que leur hydravion ne sera pas retrouvé. Peut-on imaginer la suite de l’histoire si le plus grand des Britanniques avait perdu la vie des suites d’un tir ami? J’ose à peine y songer.

La page 155 du livre, consacrée aux premières opérations des commandos, fournit un exemple de l’excellente infographie qui illustre et soutient le propos.

Le 4 juin, l’issue de la bataille de Midway sera décidée « en une poignée de minutes ». Grâce aux renseignements recueillis par les renseignements, les forces navales sous le commandement du légendaire amiral Chester Nimitz parviennent à couper l’herbe sous le pied des Japonais. Les durs combats feront encore rage pendant trois dures années, mais les Américains donneront raison à Yamamoto qui disait que l’attaque perfide perpétrée au matin du 7 décembre 1941 avait réveillé un géant endormi.

Quelques mois plus tard, les canons tonnent, les chars vrombissent et les fantassins avancent sur le champ de bataille à El Alamein – en Égypte – entre le 23 octobre et le 3 novembre. Les auteurs écrivent que cette «[…] ultime bataille devra donc être livrée là où la 8e armée [de Montgomery] l’a décidé. Paradoxe de cette campagne d’Afrique du Nord qui s’est déroulée sur des milliers de kilomètres et dont l’issue va finalement se jouer dans un mouchoir de poche. » Cette victoire inspirerait à Winston Churchill l’un de ses – nombreux – illustres discours durant lequel il mentionnera qu’ « Après El-Alamein, nous n’avons jamais eu de défaite. » Même si c’était erroné dans les faits – Arnheim sera une épine au pied de cette citation – il n’en demeure pas moins que la rhétorique du vieux lion se veut inspirante et mobilisatrice et c’est ce qui compte.

Le dernier exemple que j’aimerais citer est relatif aux commandos, ces forces spéciales débarquées pour semer le chaos derrière les lignes ennemies. Les auteurs rappellent d’ailleurs que « la Seconde Guerre mondiale débute par une opération commando. » Elle fut effectuée par les Allemands en utilisant des prisonniers polonais. Passons maintenant du côté britannique. Les commandos entraînés au château de Achnacarry dans les Highlands écossais seront d’abord l’« instrument des faibles », les Britanniques et leurs alliés encaissant les coups et accumulant les défaites durant les premières années du conflit. Leur formation au pays de Churchill est aujourd’hui immortalisée par un majestueux monument enveloppé d’un paysage à couper le souffle érigé à Spean Bridge, à quelques encablures de leur berceau. Ces hommes (aucune femme ne sert alors dans les forces spéciales) seront de tous les grands rendez-vous et joueront un rôle déterminant pour « frapper et conquérir ».

Le mémorial des commandos britanniques à Spean Bridge en Écosse. (photo de l’auteur)

Les guerres sont longues et imprévisibles, mais le destin est souvent affaire de quelques instants, d’un revirement imprévu et peut basculer par l’action d’un petit nombre.

Au fil des chapitres, Cyril Azouvi et Julien Peltier évoquent également la Shoah (dont l’aggravation est tragiquement proportionnelle aux avancées des Alliées), les bombardements stratégiques, le projet Manhattan, les Nations-Unies et la résistance. Ils s’emploient également à évoquer les caractéristiques pertinentes des acteurs convoqués dans la récit, comme l’anecdote à propos de l’ingéniosité du capitaine de frégate Joseph J. Rochefort à décrypter les échanges radios japonais à propos de Midway ou encore le fait que Winston Churchill « commence à faire le signe du V de la victoire » après sa première rencontre avec Roosevelt – en tant que chef de gouvernement – en août 1941.

Mes attentes par rapport à ce 1942 se situaient au point de départ au niveau du simple désir de passer un bon moment à me remémorer les grandes lignes de cette année charnière dans la Seconde Guerre mondiale et dans mon arbre généalogique. Au terme de cette lecture, ma connaissance du conflit en est nettement rehaussée – notamment en raison d’une infographie aussi attirante que pertinente et très informative – et j’affirme sans hésitation qu’il s’agit de l’un des meilleurs ouvrages qui me soit tombé entre les mains au sujet de ce chapitre crucial de la polémologie contemporaine.

N’hésitez pas un seul instant à le déposer sous le sapin de Noël pour l’être cher féru d’histoire ou assoiffé d’une épopée qui figure parmi les plus enlevantes.

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Cyril Azouvi et Julien Peltier, 1942, Passés Composés, 2022, 256 pages.

Je tiens à remercier Amandine Dumas des éditions Passés / Composés de m’avoir notamment permis de reproduire la page 155 du livre et Pénélope Garon de Prologue (Canada) de m’avoir aimablement transmis un exemplaire du livre aux fins de cette recension.

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