L’Iran, pivot entre les puissances

« L’entité iranienne est un rouage essentiel entre les grandes plaques tectoniques du système international ». Cette observation pourrait aisément s’appliquer à l’opération Epic Fury lancée le 28 février dernier par les États-Unis en collaboration avec Israël, mais elle émane du propos du livre de Christian et Pierre Pahlavi, Le Pont de la victoire : L’Iran dans la Seconde Guerre mondiale (Éditions Perrin). Paru en 2023, mais toujours d’une brûlante actualité, ce livre permet de constater que l’Iran n’en est pas à son premier épisode en tant que « pion stratégique » entre les puissances.

À la veille du conflit qui embrasera la planète au crépuscule des années 1930, les auteurs – de fins connaisseurs de l’histoire politique du pays – relatent que le souverain iranien Reza Chah souhaite « s’affranchir de l’emprise britannique ». Cet état d’esprit se manifeste notamment « en juin 1940, alors que se profile la défaite de la France, [et que] Téhéran durcit sa politique envers Londres en lui réclamant le remboursement d’une dette de 4 millions de livres sterling. » Agenouillée dans l’un des pires moments de son histoire, Albion n’oubliera pas cet affront, qui se paiera comptant.

Parallèlement, une coopération avec le régime hitlérien se dessine, l’Iran apparaissant « aux yeux des stratèges allemands comme une case clé de l’échiquier moyen-oriental sur lequel est inscrit le mot « victoire » ». Le pétrole, ressource essentielle en guerre comme en temps de paix, constitue le talon d’Achille de Berlin et attise les convoitises de Moscou et de Londres. S’ouvre alors un récit où des commandos du Special Operations Executive (SOE) créé par Churchill sont appelés à maîtriser la pénétration et les visées des agents de l’Abwehr qui redoublent de créativité pour se faufiler. Les déguisements et les péripéties auraient très bien pu inspirer un roman d’Ian Fleming mettant en vedette sa progéniture littéraire, 007.

Si les motifs d’intervention prêtent à discussion, les inquiétudes alliées semblent fondées. « Les Britanniques craignaient de voir les Allemands suivre les traces d’Alexandre le Grand et attaquer l’Inde depuis la Perse à l’ouest, alors que le Japon menace simultanément le Raj à travers la Birmanie. » Cette menace est accentuée par le fait que les premières livraisons de pétrole au Japon en provenance du Moyen-Orient provenaient du royaume du Chah. Londres et Moscou doivent protéger ce « Pont de la victoire », véritable passerelle de ravitaillement vers la Russie.

On mobilise dès lors des prétextes pour justifier un déploiement militaire au royaume du Chah — une rengaine maintes fois reprise dans l’histoire, sous d’autres cieux et en d’autres circonstances. L’Iran serait un « sanctuaire pour tous les ennemis de la Couronne », où grenouillerait une cinquième colonne allemande — argument que les auteurs relativisent. Au surplus, l’antisémitisme qui prévaudrait dans le pays — bien que de manière beaucoup moins virulente qu’en Turquie — contribue à sceller la décision de passer à l’action. Initiative soviéto-britannique, l’opération Countenance est lancée dans la perspective d’un changement de régime.

Confronté à l’occupation militaire de son pays par les soldats de Sa Majesté et de Staline, Reza Chah est forcé d’abdiquer le 16 septembre 1941. En remplaçant les noms des personnes et des lieux, on pourrait croire lire le récit des événements entourant la seconde chute de Napoléon à partir de juin 1815. Le parallèle avec l’Empereur est d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises dans l’ouvrage. En plus de son abdication, Whitehall exige que le Chah quitte le pays. Il prend alors le chemin de l’exil vers l’île Maurice, avant de s’éteindre le 26 juillet 1944 à Johannesbourg, en Afrique du Sud, où il a dû être transféré en raison de problèmes cardiaques. Contrairement à l’Aigle, toutefois, le souverain déchu parvient à imposer un fait accompli à ses tombeurs : son fils, Mohammed Reza, lui succède et régnera jusqu’en 1979. Les Alliés ont alors les mains liées, sauf à risquer de provoquer une révolte populaire.

Quelques années plus tard, à la fin de 1943, Téhéran est choisie pour accueillir la conférence des trois grands — le Big Three. Dans l’une de ces formules dont les auteurs parsèment leur récit, la capitale iranienne sert simplement « d’établi au grand découpage du nouvel ordre international ». Staline exige que la rencontre se déroule dans son pré carré, et FDR se moque des institutions iraniennes comme d’une guigne.

Au-delà de ce cliché où l’on aperçoit Staline, Roosevelt et Churchill esquisser une moue crispée — révélatrice des tensions naissantes entre les trois puissances —, le rôle de l’Iran durant la Seconde Guerre mondiale demeure un sujet encore trop peu exploré. C’est là le grand mérite du travail de Christian et Pierre Pahlavi : offrir une fresque à la fois palpitante et tragique d’un pays et d’un peuple emportés dans le chassé-croisé des puissances en quête du contrôle d’un « pivot géopolitique » crucial à la victoire face à Hitler. Depuis, les décennies se sont écoulées, mais la géographie, elle, ne change pas cette réalité d’une « forteresse naturelle » à l’intersection des ambitions.

L’inconditionnel de Tintin et de ses acolytes que je suis ne saurait conclure cette recension sans évoquer la ressemblance relevée par les auteurs entre Radjab-Ali Mansour — premier ministre probritannique nommé par Reza Chah — et Nestor, le stoïque majordome du capitaine Haddock. J’y vois le signe d’une admiration partagée pour les personnages d’Hergé, ce qui ajoute encore à mon appréciation — déjà très élevée — de cet ouvrage novateur et éclairant.

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Christian Pahlavi et Pierre Pahlavi, Le Pont de la Victoire : L’Iran dans la Seconde Guerre mondiale, Paris, Éditions Perrin, 2023, 496 pages.

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