Le chemin de crête de Paul VI

Tout cela pour dire que le nouveau pape invite la curiosité à savoir quelles seront les orientations édictées à l’intérieur des murs léonins au cours des prochains jours et des prochaines semaines dans la gestion des rapports au monde. À cet égard, on pense immédiatement à la guerre en Ukraine. Le dossier israélo-palestinien est certainement ex aequo en termes d’importance.

Les relations entre le Vatican et Israël ont été officialisées par un accord paraphé le 30 décembre 1993 ont toujours revêtu un vif intérêt pour moi. J’étais donc impatient de plonger le nez dans le dernier livre de Michaël Darmon, Le pape et la matriarche : Histoire secrète des relations entre Israël et le Vatican (Passés / Composés). J’avais déjà fait la connaissance – sur le plan intellectuel – de ce brillant journaliste à l’intérieur d’un ouvrage qu’il avait consacré au président Nicolas Sarkozy avant l’élection de ce dernier.

Dans le contexte du Concile Vatican II, Paul VI promulguait la déclaration Nostra aetate sur la relation de l’Église avec les religions non chrétiennes le 28 octobre 1965. On peut spécifiquement y lire que « ce qui a été commis durant [la] Passion [de Jésus] ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. » L’hypothèque associée à l’accusation de déicide qui pesait sur le judaïsme est donc levée.

Quelques mois plus tôt, le 4 janvier 1964, le chef de l’Église catholique s’envolait vers la Jordanie et la Terre Sainte. Le premier « pèlerin planétaire » initiait une tradition qui sera plus tard érigée au rang d’art par Jean-Paul II. Pour en revenir au pèlerinage sur les pas du Christ, son vicaire et la curie romaine déploient tous les efforts pour s’assurer que celui-ci ne puisse être interprété comme étant une reconnaissance officielle de l’État d’Israël qui a fait son entrée dans la famille des nations en 1948. La pression des pays arabes est toujours présente et le courant pro-Palestinien est tenacement implanté dans les officines vaticanes.

Certains acteurs de ces officines joueront d’ailleurs un rôle particulier, selon Michaël Darmon, dans la suite de l’histoire. « Grâce à une fuite ultraconfidentielle transmise par un honorable correspondant de l’OLP résidant au Vatican », le groupe terroriste Septembre noir apprend que la première ministre israélienne sera reçue en audience privée par Paul VI en janvier 1973. Un complot est fomenté pour l’assassiner. Celui-ci sera contrecarré par les « espions du pape » qui n’existent pas officiellement – ce qui les rend vraisemblablement plus efficaces. Les pages consacrées à cet épisode pourraient littéralement faire partie d’un scénario de James Bond… enfilant le col romain.

La rencontre aura donc lieu et sera porteuse de trois conséquences importantes. Premièrement, l’audience papale procurera un « second souffle » à une dirigeante épuisée politiquement et physiquement par un cancer dissimulé au public, mais qui ne résistera pas aux répercussions de la guerre du Kippour qui frappe sept mois plus tard. Deuxièmement, elle offre « […] une opportunité unique pour Israël et le Mossad de prendre la place de la CIA nettement moins en cours [sic] au Vatican depuis que Paul VI refusa de soutenir l’engagement militaire des États-Unis au Vietnam. » Les férus d’espionnage seront heureux d’apprendre que le Mossad est mentionné dans pas moins de 39 pages (sur un total de 201). Troisièmement, la rencontre entre le pape et la matriarche constitue « le premier jalon vers un réchauffement entre le Vatican et Israël. »

Pétri d’un sens politique forgé durant ses années d’opposition aux chemises noires de Mussolini, Paul VI se tient donc sur le « chemin de crête » entre le philosémitisme et l’impossibilité de reconnaître officiellement Israël durant son pontificat. « Le moment n’est pas encore venu » répondit-il à une Golda Meir qui lisait toutefois entre les lignes que « le pape s’[était] rendu progressivement à l’idée qu’Israël était désormais un élément permanent du panorama moyen-oriental. » Il faudra pourtant attendre l’avènement de Jean-Paul II – cet autre pape philosémite originaire de Pologne – pour que le dossier trouve une issue favorable, en particulier grâce au travail acharné d’un proche du premier ministre israélien Yitzhak Shamir, Avi Pazner, que l’on pourrait littéralement considérer comme étant le troisième personnage le plus important de la fresque présentée par Michaël Darmon.

Ce livre est porteur d’une contribution inestimable à plusieurs niveaux. Tout d’abord, la présence du Vatican et d’un grand pape sur l’échiquier géopolitique durant la Guerre froide. Vient ensuite le rôle du Saint-Siège dans le monde du renseignement. À cet égard, Michaël Darmon lève une partie (probablement bien modeste) du voile sur les liens entre le Mossad et le Vatican. C’est ainsi que, dans la foulée de l’attentat qui aurait pu coûter la vie à Jean-Paul II le 13 mai 1981 sur la place Saint-Pierre, les services de renseignement israélien ont établi – selon l’auteur – que celui-ci a été fomenté par le régime de Téhéran.

Dernier élément digne de mention, l’ancien correspondant à Jérusalem révèle que le prédécesseur de Jean-Paul II, Jean-Paul I, avait lui aussi l’intention d’instituer des relations officielles avec Jérusalem. Son décès soudain l’a empêché de donner suite à cette intention. Cette information permet toutefois de renforcer le philosémitisme de la papauté contemporaine.

Tout au long de ses deux mille ans d’histoire, l’Église catholique a vu défiler les empires, les rois, les guerres et les différents systèmes politiques qui se sont succédé. Nul ne peut présager l’avenir. Mais accompagné par le passé comme guide, on peut anticiper qu’elle maintiendra un rôle déterminant dans les affaires humaines. Après tout, sa mission n’est-elle pas de conduire l’Homme sur le chemin qui le conduit vers l’éternité?

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Michaël Darmon, Le pape et la matriarche : Histoire secrète des relations entre Israël et le Vatican, Paris, Passés / Composés, 2024, 216 pages.

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