Napoléon ou le triomphe de la mémoire

Ma relation avec Napoléon n’a pas débuté sous les meilleurs auspices. Pour différentes raisons sur lesquelles il serait impertinent et inutile de s’attarder ici, l’Empereur n’avait pas bonne presse à mes yeux. Un libraire à qui je demandais s’il disposait d’un exemplaire d’un ouvrage consacré au vainqueur d’Austerlitz sur ses rayons n’hésita pas un seul instant à me dire tout le mal qu’il pensait de ce géant de l’histoire, allant même jusqu’à lui imputer tous les malheurs du vingtième siècle. On sombrait dans l’hyperbole, et je résistai à ce raccourci intellectuel.

Souvent, j’ai voulu et tenté d’étouffer cette flamme d’admiration que je ressentais envers Napoléon. Toujours, il est revenu plus fort, comme pour narguer mes certitudes. Lors de mon dernier séjour à Londres, je tenais à visiter Apsley House, la résidence cédée au premier duc de Wellington en 1817. Une affinité pour Arthur Wellesley, tombeur de l’artisan de victoires homériques passées sur la morne plaine de Waterloo n’a jamais cessé d’accompagner ma lecture de l’histoire.

Quel ne fut pas mon étonnement de constater l’omniprésence de son immortel antagoniste entre ses murs. C’en était saisissant. S’y trouve notamment une majestueuse statue en marbre de Canova, Napoléon en Mars désarmé et pacificateur (Napoleon as Mars the Peacemaker). Immanquablement, le chef de guerre anglais ressentait – lui aussi – une admiration indéniable son adversaire. Comme tous les grands capitaines de l’histoire, le plus illustre fils de la Corse génère des sentiments ambivalents.

Plus récemment, le visionnement du film “Le Secret de Khéops” (magistral) est venu souffler de nouveau sur la flamme d’une passion longtemps inavouée. En prévision de ce mois d’août où l’on célèbre l’anniversaire du prisonnier de Sainte-Hélène (le 15) – en plus d’être nommé en l’honneur de l’Empereur Auguste –, je me suis plongé dans la lecture de Napoléon: Vérités et légendes(Éditions Perrin) que lui a consacrée Jean Tulard.

De la première ligne au dernier mot, le doyen des études napoléoniennes rétablit plusieurs faits. Avec du recul, il met les points sur les « i » et résume de manière bien ciselée plusieurs caractéristiques cruciales de celui que Clausewitz appelait le « dieu de la guerre » au fil de trente chapitres bien ficelés.

Celui qui a retenu mon attention d’une manière particulière le voit se questionner à savoir si Napoléon fut véritablement un fauteur de guerre. À elle seule, cette interrogation mériterait un livre entier. Pour l’heure, on en revient à l’argumentaire – certes répandu – du libraire rencontré au début de cette recension. Sans la moindre hésitation, Jean Tulard répond que « […] la guerre lui a été imposée [à Napoléon], sauf en Espagne et, à la rigueur, en Russie en 1812. Elle fut, dans son principe, la continuation des guerres de la Révolution. Principale cause : la jalousie de l’Angleterre devant une France agrandie jusqu’au Rhin et au-delà des Alpes et devenue la principale puissance du continent. » À propos de l’affrontement avec Moscou et son général hiver, il précise plus loin que « c’est la Russie qui porte la responsabilité de la campagne de 1812. » Nul doute que ce débat se poursuivra avec fougue. Une chose est cependant certaine. Ce point de vue à contre-courant des poncifs largement répandus est pour le moins rafraîchissant.

Le second chapitre le plus instructif est celui à l’intérieur duquel il soulève que Napoléon ne pouvait vaincre l’Angleterre, notamment dû au fait que « […] les grands propriétaires fonciers étaient plus influents au Parlement que les négociants et les manufacturiers. Or le Blocus [imposé par Napoléon à partir de 1806] faisait monter le prix des grains en raison des difficultés d’importation du blé venu du continent. Ils furent donc pour la guerre à outrance. Ils pouvaient s’appuyer de surcroît sur les réserves, plus importantes qu’on ne l’avait cru, de la Banque d’Angleterre. » Londres, faut-il le rappeler, fut la bâilleuse de fonds des coalitions levées contre l’ogre impérial. Ajoutons à ces incontournables impératifs économiques le fait que « Waterloo s’est joué sur les carrés anglais que Napoléon n’a pu entamer […] » et on devine entre les lignes que l’ennemi anglais était pratiquement imbattable.

Cela dit, Londres avait un point faible. C’était l’Irlande, établit l’historien. Une expédition fut lancée en 1796, suivie d’un débarquement en 1798 pour inciter la population locale à s’insurger contre la Couronne. C’était avant l’entrée en scène de Napoléon. Les troupes françaises encaissèrent des revers. Lorsque son tour vint, « Napoléon voulait envahir l’Angleterre, ce sont les Anglais qui envahissent la France », résume la sommité.

J’eusse aimé que Jean Tulard aborde plus spécifiquement la relation entre Napoléon, la Russie et le tsar Alexandre Ier – l’autre antagoniste inamovible du locataire des Tuileries. La facture de cette collection étant la brièveté, il devait inévitablement faire des choix. Je ne bouderai cependant pas mon plaisir, en affirmant que cet ouvrage permet de dépasser la légende pour mesurer l’épaisseur humaine d’un personnage hors norme. « Il ne suffit pas de vaincre, il faut aussi convaincre […]», écrit le biographe de Napoléon. Maître ès propagande (l’auteur le qualifie même de « grand écrivain », l’Empereur a su mettre dans son escarcelle le triomphe le plus déterminant au-delà du champ de bataille, celui de la mémoire. La fascination qu’il continue d’exercer, 210 ans après sa naissance sur l’île de Beauté, autant que la séduction des sceptiques dont je fus, n’est pas le moindre des tributs à porter à son crédit.

_____

Jean Tulard, Napoléon : Vérités et légendes, Paris, Éditions Perrin, 2025, 288 pages.

Leave a comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.