Les destins tragiques laissent une marque indélébile dans l’histoire, mais aussi dans le cœur de ceux qui en ont été témoins. Je me souviens avec précision de l’endroit où je me trouvais et de ce que je faisais en cette sombre soirée du 4 novembre 1995, lorsque j’ai appris, consterné, que le premier ministre israélien Yitzhak Rabin avait été fauché par les balles d’un extrémiste juif. La publication d’un livre consacré à cet événement fatidique et à son principal protagoniste, sous la plume très bien informée du vétéran journaliste Michaël Darmon, s’est retrouvée sur-le-champ sur ma liste de lecture.
Personnage au sourire rare, timide et accordant sa confiance au compte-gouttes, le premier chef du gouvernement né sur la terre du miel et du lait n’avait rien des figures charismatiques qui attirent les projecteurs. C’est pourtant son caractère bien trempé qui l’aura porté aux plus hautes fonctions et à son destin.
Au fil de onze chapitres très bien ficelés, Michaël Darmon décrit l’ascension d’un homme et celle d’un sionisme messianique avec lequel la collision était inévitable et funeste. On y découvre — ou redécouvre — un militaire tenant tête au premier ministre Ben Gourion, s’attirant au passage l’inimitié des cadors du mouvement travailliste, peu enclins à laisser ce centurion, dont la personnalité se révélait aussi impénétrable que le désert du Néguev, poursuivre son ascension. Parmi eux figure son rival historique, Shimon Peres.
À la veille de la guerre des Six Jours – expression forgée par Rabin – celui-ci prend acte du manque de profondeur stratégique du pays qu’il sert et défend. Anticipant les menaces se dessiner à l’horizon, il élabore un plan prévoyant une attaque préventive permettant à Israël de devancer les coups. Les lendemains de 1967 verront toutefois l’ascension du sionisme messianique, un « puissant mouvement idéologique et politique issu de la guerre des Six Jours, irrigué par la promesse biblique du Grand Israël ». Ce courant nourrira la pensée de celui qui appuiera sur la gâchette trois décennies plus tard, sur la place des Rois-d’Israël de Tel-Aviv.
La pensée militaire et la feuille de route d’Yitzhak Rabin amènent l’auteur à constater que « dans sa réponse après le massacre du Hamas [le 7 octobre 2023], l’armée israélienne a remis en vigueur le principe de la doctrine Rabin en portant la guerre à l’extérieur d’Israël, tout d’abord à Gaza, puis au Liban et en Iran ». Cet élément de continuité compte d’ailleurs parmi les aspects les plus éclairants de cette biographie.
Au-delà de ses faits d’armes sous les drapeaux, deux lignes de force de l’ancien chef d’état-major de Tsahal (1964-1968) se prolongent dans les chapitres subséquents de l’histoire d’Israël. D’abord, Yitzhak Rabin détourne le regard de l’Europe pour le porter vers les États-Unis, avec lesquels il entrevoit le bienfait — et la nécessité — d’établir une relation stratégique, notamment sur le plan militaire. Durant son mandat comme ambassadeur à Washington, il noue « une relation particulière avec Henry Kissinger et Richard Nixon », devenant même le « grand ami » du second. Son ancien comparse Chaih Herzog dira d’ailleurs de lui qu’« il était comme un poisson dans l’eau aux États-Unis ». Benjamin Netanyahou a marché dans ce sillon pour modeler ses relations avec Donald Trump.
Connaissant mieux que quiconque le lourd tribut réclamé par l’environnement guerrier dans lequel Israël baigne malgré lui depuis la déclaration d’indépendance de 1948, Yitzhak Rabin entrevoit un avenir pacifié avec ses voisins. Dans cette perspective, il souhaite donc privilégier des relations avec des États organisés et « envisage des pourparlers » avec la Syrie de Hafez el-Assad. Mais les discussions avec Damas s’enlisent, et le chef du gouvernement se tourne alors, avec pragmatisme, vers le processus d’Oslo, parrainé par Shimon Peres. L’OLP et Yasser Arafat se retrouvent dès lors sur le devant de la scène, et cette démarche atteindra son point culminant sur la pelouse de la Maison-Blanche le 13 septembre 1993.
La vision stratégique d’Yitzhak Rabin ne meurt pas pour autant. À l’image du grain de blé, elle tombe en terre pour mieux porter fruit. Vingt-cinq ans plus tard, « les principes des accords d’Abraham sont en résonance avec ceux que prônaient Rabin ». Là encore, le « soldat-sabra » a défriché les sentiers aujourd’hui empruntés par ses successeurs.
Être à la barre du navire israélien est sans doute l’une des fonctions les plus exigeantes au monde. Ceux qui l’ont exercée n’ont eu de cesse de marcher sur certaines des lignes de crête les plus périlleuses des affaires humaines. La gloire y côtoie l’abîme et le succès s’y conjugue au déchirement. Défenseur infatigable d’Israël dès sa jeunesse, ce grand-père attachant est tombé pour avoir voulu lui offrir un destin s’éloignant du sentier de la poudre et du sang. Le parcours tragique que détaille Michaël Darmon est profondément humain, parce qu’il mobilise les qualités les plus nobles comme les plus sombres du cœur humain.
Après sa mort, d’autres ont été appelés à marcher dans les pas de ce personnage hors norme à la tête du pays. Leurs qualités et leurs aspirations dessinent un avenir toujours incertain, à l’encre de cette tenace volonté de survie qui distingue un peuple multiséculaire et jalousement attaché à sa terre.
Rugueux et pragmatique, féroce et visionnaire, l’individu dépeint par Michaël Darmon apparaît à la fois vulnérable et attachant. Yitzhak Rabin est devenu légendaire, parce qu’il était un homme d’une profonde humanité — et irréductiblement israélien.
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Michaël Darmon, Les derniers jours d’Yitzhak Rabin, Paris, Passés / Composés, 2025, 288 pages.
