Les adeptes d’histoire et admirateurs de Napoléon commémoraient, la semaine dernière, le 205e anniversaire du décès de l’Empereur, survenu le 5 mai 1821 sur l’île de Sainte-Hélène. Mon regard s’est alors posé sur la remarquable biographie Napoléon : La certitude et l’ambition (Éditions Perrin) de Charles-Éloi Vial, qui se trouve sur mes rayons. Lu il y a quelques années, cet ouvrage n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire.
Pour tout dire, la trame développée par l’auteur me rappelle cette citation de Charles de Gaulle, qui déclarait qu’« on ne fait rien de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu ». Le constat du Connétable peut difficilement mieux s’appliquer qu’au parcours de Napoléon, son illustre précurseur. Parmi toute la littérature consacrée à l’Aigle, cette biographie ressort du lot par sa capacité à décaper la légende et à plonger sous la surface afin de discerner la personnalité et les motivations du vainqueur de la bataille d’Austerlitz.
Retraçant les grandes lignes du parcours de l’Empereur, l’auteur nous amène d’abord à la rencontre d’un personnage hors norme qui, dès son retour de l’expédition d’Égypte, avait perdu ses illusions « sur la nature humaine en comprenant qu’en politique, les intérêts individuels, la peur, l’égoïsme, la lâcheté, l’ambition et l’instinct de survie dictaient plus souvent leur conduite aux hommes, grands ou petits, que l’héroïsme et la générosité ». Il peut paraître tragique de l’admettre, mais le cynisme se révèle souvent à mesure que l’on progresse vers les cimes.
Cela dit, Napoléon était un virtuose de la construction et du maintien d’un réseau — un atout indispensable en politique. À cet égard, son mariage avec Joséphine de Beauharnais — tout en n’étant pas dénué d’amour — illustrait également une volonté inoxydable de percer dans les cercles du pouvoir.
Charles-Éloi Vial nous présente également un tempérament peu amène et rancunier, aux frontières de la pingrerie — disposition héritée d’une fréquentation précoce de la pauvreté — mais aussi doté d’une culture très enviable. Bourreau de travail et consommateur excessif de café — on peut l’imaginer attaché à sa machine Nespresso — cet insomniaque était aussi un boulimique de lecture, les deux allant souvent de pair, et disposait d’« une bibliothèque de 62 000 volumes ». Rien de moins. Certains reconnaîtront également un reflet de leurs habitudes personnelles en apprenant que l’Empereur « fut un grand annotateur de livres ».
Loi immuable de la nature humaine, l’armure de tout grand personnage présente cependant des failles. Celles du successeur de Jules César et d’Alexandre le Grand étaient à la mesure de sa grandeur. Évoquons d’abord son aveuglement. C’est ainsi qu’il « laissa ses anciens ennemis réarmer, contribuant à la construction de la future alliance qui devait se liguer contre lui en 1813 ». Relevons ensuite sa cécité volontaire face aux conseils de ses proches, notamment lorsqu’il décida d’envahir la Russie en 1812 ou encore lorsqu’il « refusa constamment les offres de paix des Alliés en 1813 ». Vient enfin son incapacité à se remettre en question. Conscient qu’on ne prête qu’aux riches, Napoléon devait constamment engranger les victoires. Elles constituaient le fonds de commerce d’un pouvoir par nature éphémère, mais promis à une place indétrônable dans la légende. Pour néfastes qu’elles aient pu être, ces faiblesses ont aussi contribué à sculpter un destin singulier.
La légitimité du socle impérial ne reposait pas sur l’hérédité. Elle avait été forgée dans le métal des baïonnettes et des boulets de canon qui remplissent certaines des plus belles pages de l’histoire militaire. C’est donc sur les champs de bataille — la campagne de Russie, la bataille de Leipzig, la campagne de France et la morne plaine de Waterloo — que cette épopée devait prendre fin. « Ma domination ne survivra pas au jour où j’aurai cessé d’être fort et, par conséquent, d’être craint », pressentait le vaincu de Waterloo. Qui saurait le contredire?
Cette observation n’est pas sans rappeler les paroles prononcées deux siècles plus tard par le président Emmanuel Macron. Alors que flottaient fièrement les emblèmes tricolores le 14 juillet 2025, il déclarait que « pour être libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant ». Comme quoi l’histoire demeure un vivier de sagesse géopolitique indiscutable.
De Napoléon Bonaparte à Emmanuel Macron, en passant par Charles de Gaulle et bien d’autres, l’ascension des grandes figures de l’Histoire se caractérise par l’usage d’une grammaire singulière, conjuguant toutes les facettes de leur personnalité. L’exercice du pouvoir tend ainsi à refléter les traits mêmes qui les ont portés au sommet et qui font d’eux des êtres d’exception. Ils sont devenus grands en mobilisant leurs qualités, en composant avec leurs défauts, en acceptant la part de sacerdoce que requiert toute destinée hors du commun — mais d’abord et avant tout pour l’avoir voulu.
On peut remercier, une fois de plus, cet exceptionnel et talentueux historien qu’est Charles-Éloi Vial de lever un coin du voile sur la geste napoléonienne, cette geste qui ne vieillit jamais dans l’admiration de celles et ceux qui l’observent, l’envient ou la prennent pour modèle.
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Charles-Éloi Vial, Napoléon : La certitude et l’ambition, Paris, Éditions Perrin, 2020, 288 pages.
