Vladimir Poutine et la nouvelle armée russe

Lundi prochain, les troupes russes défileront au pas d’oie sur la Place rouge. Elles sont déjà en répétition sur la rue Tverskaya. Les forces militaires profiteront également de l’occasion pour faire parader l’attirail qui forme l’arsenal de Moscou. Le Jour de la Victoire est toujours un moment fort dans la psyché russe, en raison de la place dominante occupée par la guerre dans l’histoire du pays.

Depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février dernier, l’armée russe est omniprésente dans l’actualité internationale et sa performance outre-frontière soulève plusieurs questions et observations.

Ayant toujours été curieux de mieux comprendre les ressorts du secteur militaire russe, j’ai donc récemment parcouru La nouvelle armée russe, un brillant petit opus écrit sous la plume accessible de l’une des meilleures spécialistes de l’armée russe contemporaine, la chercheuse Isabelle Facon, directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique à Paris.

À l’intérieur d’une centaine de pages, il est ainsi possible de mesurer comment Vladimir Poutine a contribué à redonner confiance à l’armée russe. Un sentiment qui avait disparu par suite de la chute de l’URSS en 1991 – un « traumatisme » pour le haut-commandement. Chemin faisant, le sentiment patriotique russe qui carbure à la gloire passée, présente et future de ses forces armées était revigoré. Une aubaine pour le président.

En prenant les commandes du pouvoir le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine se trouve en symbiose avec les ténors du monde militaire et met en place une nouvelle doctrine militaire. Le président et les généraux partagent la « […] conviction que la décrépitude militaire du pays, illustrée par les revers en Tchétchénie, a encouragé les puissances occidentales à ignorer ses avis sur la guerre du Kosovo. » La Russie ne se laissera donc plus être mise de côté et adopte une posture proactive. La matrice des interventions armées futures est donc en place.

Vladimir Poutine sait que sa popularité « […] a toujours profité des moments de patriotisme exacerbé lié à des opérations militaires. » Parions donc qu’il n’est pas près de plier bagage en Ukraine. Les célébrations qui auront lieu le 9 mai pourraient lui permettre d’étendre la mobilisation par une déclaration de guerre officielle contre l’Ukraine. Elles sont nombreuses les pages de l’histoire russes conjuguées aux verbes de la geste guerrière.

La nouvelle armée russe a été publié en 2021. Isabelle Facon ne pouvait prévoir les sombres desseins du régime russe qui se matérialiseront en Ukraine. Mais elle offre des clés qui permettent de mieux comprendre – ou être encore plus étonnés – de cette guerre lancée par Moscou. Elle évoque ainsi que le Kremlin est « historiquement inquiet d’être soumis à des surprises stratégiques » et qu’on entend donc « […] projeter l’image d’une armée toujours prête à réagir. » Force est de constater que les capacités des soldats de Poutine ont été mises à mal ces dernières semaines par leurs adversaires.

Sitôt son serment présidentiel prêté la veille du Nouvel An 2000, Vladimir Poutine préféra s’envoler pour la Tchétchénie au lieu de sabrer le champagne (ou un autre breuvage puisque l’homme fort du Kremlin ne boit pas d’alcool) pour accueillir le nouveau millénaire. L’esprit festif du successeur de Boris Eltsine se trouvait peut-être dans la détermination à ne plus faire subir à sa population un déclassement accompagnant la dégringolade en tant que puissance mondiale. L’appareil militaire, je l’ai déjà évoqué dans ma recension du livre de Bettina Renz, fut donc convoqué comme instrument principal du redressement de cette situation.

La menace incarnée par l’armée russe aura fait long feu et aura été brisée par la résistance de Kyiv. En mars dernier, Isabelle Facon signait une tribune dans Le monde où elle exposait que « […] l’armée russe est bien loin de l’image qu’elle a projetée au cours des dix dernières années. » Vladimir Poutine a sans conteste été le père de la nouvelle armée russe, améliorant l’état de ses forces, mais elle n’était visiblement pas prête à affronter la haute intensité des opérations en Ukraine.

La nouvelle armée russe est un document essentiel pour comprendre l’importance du secteur militaire dans l’ascension de Vladimir Poutine et nous amène à comprendre pourquoi le président russe ne peut baisser les armes sans perdre la face. Depuis ses débuts, son régime repose sur l’intimidation des armes et la crainte qu’elle suscite.

Historiquement, les militaires et les services de sécurité – les fameux siloviki – ont mal pardonné à Nikita Khrouchtchev la rebuffade de la crise des missiles de Cuba en 1962 ou à Mikhail Gorbatchev l’effondrement du Mur de Berlin et du Rideau de fer. Reste maintenant à savoir comment cet establishment qui est imbriqué dans l’ADN de la Russie depuis des siècles réagira au désastre qui se produit actuellement sous leurs yeux. La symbiose entre Poutine et ses généraux survivra-t-elle à l’Ukraine? Rien n’est moins certain.

Mais les travaux d’Isabelle Facon seront toujours d’un apport précieux pour mieux comprendre cet appareil militaire russe qui, malgré l’issue du conflit ukrainien, ne cessera d’assumer un rôle de premier plan dans la vie politique de cette Russie qui joue du coude dans la cour des grands.

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Isabelle Facon, La nouvelle armée russe, Paris, L’inventaire / L’Observatoire franco-russe, 2021,128 pages.

Je tiens à exprimer ma profonde gratitude envers la professeure Facon de m’avoir aimablement envoyé un exemplaire de son livre. Sa générosité est à l’image de son expertise.

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