Dans une tribune publiée ces derniers jours, le politologue américain Seth G. Jones soulignait que la trajectoire des relations entre la Russie et la Chine apparaît avec une clarté renouvelée, marquée par un rapprochement soutenu dans les domaines politique, militaire et économique. Cette complicité entre Xi Jinping et Vladimir Poutine contribue à redessiner, sous nos yeux, les contours d’un nouvel équilibre géopolitique. Par sa nature, sa portée et le contexte dans lequel elle s’inscrit, cette dynamique mérite toute notre attention.
L’ancienne ambassadrice de France à Pékin et à Moscou, Sylvie Bermann, se penche sur cette proximité dans L’Ours et le Dragon : Chine-Russie : Histoire d’une amitié sans limites ? (Tallandier). Elle y brosse un portrait éclairant de la relation de la Chine avec les grandes puissances et de son ascension progressive dans ce cercle restreint. Car avant de se poser en compétitrice des États-Unis, Pékin a longtemps été ballottée au gré des intérêts des puissances dominantes des époques successives. À cet égard — et ce n’est pas le moindre des mérites de l’ouvrage — l’auteure convoque Hergé qui, dans Le Lotus bleu, plonge Tintin au cœur des événements entourant l’invasion japonaise du sud de la Mandchourie en 1931. Comme quoi le jeune journaliste francophone figurera toujours parmi les grandes figures géopolitiques du XXᵉ siècle.
Pour tout dire, les relations qu’entretient la Cité interdite avec le monde extérieur ont toujours été empreintes de prudence et de pragmatisme. Sylvie Bermann rappelle à ce propos que le cimetière des Jésuites — dont Matteo Ricci — est encore entretenu au cœur de Pékin. « Ces missionnaires, ajoute-t-elle, restés célèbres pour avoir contribué aux premiers échanges culturels respectueux entre la Chine et l’Occident. Les autres confréries, Dominicains et Franciscains, opposées d’un point de vue doctrinal au respect des coutumes chinoises, n’avaient pas accès à la Cour » des empereurs. Est-il permis de penser que nous avons quelque chose à apprendre de l’expérience des membres de la Compagnie de Jésus? Qu’à cela ne tienne : n’entre pas qui veut dans les bonnes grâces des mandarins de l’Empire du Milieu.
Dans ce registre, force est d’admettre que les Soviétiques — comme les Britanniques, les Russes de la période des tsars et les Japonais avant eux — font bien piètre figure. En 1949, Staline accueillit froidement Mao à Moscou, le laissant poireauter dans une datcha avant de se résoudre à signer un traité d’amitié. Le Grand Timonier saura toutefois prendre une revanche savoureuse et aquatique quelques années plus tard. Lors d’une visite de Nikita Khrouchtchev à Pékin, « le dirigeant chinois reçoit son homologue en maillot de bain et contraint le premier secrétaire du Parti communiste soviétique à tenir les entretiens dans la piscine couverte de la nouvelle Cité interdite de Zhongnanhai alors que ce dernier ne sait pas nager et qu’il se ridiculise en le suivant péniblement en slip, une bouée autour du ventre […] ».
Quelques années plus tard, Deng Xiaoping visite les États-Unis en 1979. Celle-ci « est un immense succès ». Chapeau de cow-boy vissé sur la tête, il se fait photographier assistant à un rodéo au Texas. Le successeur de Mao confie alors au magazine Time que « si la Chine veut vraiment être capable de brider l’Ours polaire, la seule démarche réaliste est de nous unir avec les États-Unis ». Cinq décennies plus tard, le paysage stratégique a radicalement changé.
Cette époque — maintenant révolue — était celle où prévalait « le conseil d’Henry Kissinger d’entretenir de meilleures relations séparément avec Pékin et Moscou que ces deux capitales entre elles ». Les disciples de la Realpolitik ne sont plus aussi bien en cour que jadis dans les cercles du pouvoir et nous sommes passés à un autre registre. « L’hostilité américaine » a permis « ce qu’une idéologie commune n’avait jamais réussi à faire », d’expliquer l’auteure en citant l’ancien président chinois Hu Jintao (2003-2013).
L’ancienne diplomate rappelle ainsi que « depuis quelques années, Xi Jinping déclare que Vladimir Poutine est son meilleur ami, et de fait, leurs relations sont véritablement chaleureuses. Ils se souhaitent mutuellement leur anniversaire, ce qui est signifiant en Russie […]. Lors de son premier séjour à Pékin en mai 2024 après sa réélection, en pleine guerre d’Ukraine, Vladimir Poutine est accueilli en grande pompe par Xi Jinping qui lui donne ostensiblement l’accolade, geste peu usuel en Chine, en forme de message envoyé à la face du monde ». Au surplus, les deux hommes se sont rencontrés en personne à plus de quarante reprises. Même s’il ne faut jamais dissocier les intérêts qui nourrissent cette relation, susciter ou entretenir l’animosité entre l’ours et le dragon relève de la gageure dans le contexte actuel.
« Désormais, dans ce monde en gestation, ce sont un État d’esprit impérial désinhibé et la conviction que la force l’emporte qui dominent », conclut Sylvie Bermann. Que l’on partage ou non ce constat ne change rien au fait qu’il nous faut composer avec une dynamique inscrite dans le « temps long » des ambitions. Fort de l’épaisseur de l’Histoire, Xi Jinping mise sur la capacité déstabilisatrice de Vladimir Poutine pour consolider l’ascension du pays dont il préside les destinées. L’avenir, on le sait, se veut imprévisible et riche en revirements. Pour l’heure, Pékin et Moscou entendent en dicter la grammaire — et nous avons tout intérêt à en maîtriser la conjugaison.
Un essai passionnant et brûlant d’actualité.
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Sylvie Bermann, L’Ours et le Dragon : Chine-Russie : Histoire d’une amitié sans limites ?, Paris, Tallandier, 2025, 288 pages.
