« Xi Jinping est, hélas, le chef d’État actuel le plus impressionnant » – général Henri Bentégeat

Le Général (à la retraite) Henri Bentégeat (source: Alchetron)

Dans la foulée de ma recension de l’excellent livre Les ors de la République (Éditions Perrin) du général d’armée (à la retraite) Henri Bentégeat, j’ai soumis quelques questions à son attachée de presse. Très aimablement, il s’est empressé d’y répondre. C’est donc avec grand plaisir que je partage cet entretien avec vous.

Mon général, j’ai dévoré Les ors de la République avec énormément d’intérêt et de fascination. Vous y brossez un portrait fascinant des présidents François Mitterrand et Jacques Chirac. Mais comme vous avez naturellement côtoyé des chefs d’État étrangers, je me demandais lequel vous avait le plus impressionné et pourquoi?

Ayant côtoyé de nombreux chefs d’État, avec Jacques Chirac ou en tant que chef d’état-major des armées, j’ai quelque peine à désigner celui ou celle qui m’a le plus impressionné. Avant la campagne aérienne contre la Serbie qui a révélé son messianisme exalté, j’aurais volontiers cité Tony Blair, tant son enthousiasme souriant, sa simplicité et sa maitrise des dossiers me séduisaient. Je retiens donc plutôt Cheikh Zayed que j’ai rencontré au soir de sa vie. Celui qui présidait au destin des Émirats arabes unis, avait un charisme peu commun et sa sagesse proverbiale s’exprimait avec une douceur ferme et souriante, ouverte au dialogue sans céder sur l’essentiel. Chirac vénérait ce grand modernisateur respectueux des traditions et faiseur de paix.

Les présidents et leurs conseillers ayant pris goût à la disponibilité et à la discrétion du personnel militaire, le ministère de la Défense a été invité à détacher à l’Élysée des chauffeurs, des secrétaires, des maîtres d’hôtel et des rédacteurs pour le service du courrier…
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Le KGB: outil politique

K.G.B. Trois lettres qui suscitaient la crainte aux temps de la Guerre froide et qui suscitent toujours énormément de curiosité. Et pour cause, puisque comme le rappelle Bernard Lecomte dans son dernier livre, KGB: La véritable histoire des services secrets soviétiques, cet organe de sécurité et de terreur « […] s’est confondu avec l’URSS du début de son histoire (en 1917) jusqu’à son effondrement (en 1991). »

Mise en place sous le règne des Tsars, sous Alexandre II en 1880 pour être plus précis, la police politique russe n’est pas une invention du régime bolchévique. Dès son arrivée sur la scène en 1917, Lénine aura tôt fait d’instrumentaliser cet outil étatique pour asseoir son pouvoir. La violence, nous indique l’auteur, est érigé en système gouvernemental par le fondateur de l’URSS. « La police politique, solidement installée au cœur du nouvel État communiste, n’aura donc pas attendu le règne de Staline pour instaurer le plus terrifiant système de répression politique qu’on eût conçu dans l’histoire des hommes. » En parcourant les premiers chapitres du livre, on constate rapidement que le successeur de Lénine n’avait rien à lui envier en tant que bourreau sanguinaire.

L’un des outils développés par les services de sécurité soviétiques – qui changent périodiquement de nom mais certainement pas de philosophie – se veut une méthode qui deviendra légendaire et qui perdure jusqu’à ce jour: « la désinformation. Le terme vient du mot original russe dezinformatsia, que l’on traduirait sans doute aujourd’hui par « fake news ». On comprend mieux pourquoi Donald Trump raffole tellement de l’expression.

Chemin faisant, la compétence des agents secrets soviétiques permettra notamment à Staline d’avoir la main haute lors la Conférence de Yalta avec Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt. Quelques années plus tard, le KGB (né officiellement le 1er janvier 1954) jouera un rôle déterminant dans l’éviction du Premier secrétaire Nikita Khrouchtchev, reconnu coupable par ses détracteurs de « faiblesses coupables » en octobre 1964. 27 ans plus tard, en ces journées fatidiques du mois d’août 1991 au cours desquelles Mikhaïl Gorbatchev se voit asséner une blessure politique mortelle lors du coup d’État manqué qui dévoilera à la face du monde la faiblesse du père de la perestroïka, le KGB de Moscou fera savoir au grand patron de la Loubianka, Vladimir Krioutchkov, que ses agents ne se saliront pas les mains. Le putsch avortera, l’URSS mourra le 26 décembre suivant et Boris Eltsine prendra les commandes du pouvoir à l’ombre des bulbes multicolores de la place Rouge.

Affublé d’une réputation de faiblesse, le premier président de la Fédération de Russie permettra cependant aux services de conserver leur influence. Tout d’abord, en leur permettant, « […] dans la discrétion, sans faire de vagues, sans faire peur à personne, de rebâtir un jour leur empire – dans une autre époque, sous un autre nom, pour un autre pouvoir. Tel le Phénix, cet oiseau de feu qui, dans la légende, renaît toujours de ses cendres… » Quoi de mieux, pour y arriver, de passer ensuite les rênes du pays à l’un des leurs, le lieutenant-colonel à la retraite et ancien patron du FSB (le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, successeur du KGB) Vladimir Poutine, le 31 décembre 1999.

Le livre de Bernard Lecomte permet incontestablement de parcourir les grandes lignes de l’histoire de cette mystérieuse et lugubre agence de sécurité que fut le KGB, notamment des sombres opérations « mouillées » (assassinats, empoisonnements, etc,) qui sont toujours une spécialité de la maison. De manière encore plus importante, il permet aussi surtout de prendre la mesure du poids politique de celui-ci tout au long de l’histoire. Sa plus grande force fut notamment observable, au lendemain de la chute de l’empire soviétique. C’est ainsi que l’auteur évoque que « le Parti est [alors] en miettes, l’armée est en rade, le complexe militaro-industriel est en crise. Reste, dans l’ombre, le KGB. Frustré, humilié certes, mais puissant et uni. » Puissant et uni, il le demeure visiblement toujours sous la gouverne de Vladimir Poutine. Si cet état de fait venait à changer, il y a fort à parier que le maître du Kremlin prendrait probablement le chemin de la retraite.

Le spécialiste des arcanes des pouvoirs soviétique et russe (qui est également un fin connaisseur du Vatican) émaille son propos d’anecdotes croustillantes. Par exemple : « Les beuveries et les orgies sont quotidiennes. Presque tous les tchékistes consomment de la cocaïne. Cela leur permet, disent-ils, de mieux supporter la vue du sang. » Il remet aussi les pendules à l’heure, arguant que le KGB n’y était pour rien dans la tentative d’assassinat perpétrée contre le pape Jean-Paul II sur la Place Saint-Pierre à Rome en 1981. Il nuance enfin la conception selon laquelle le FSB serait le maître du jeu à Moscou, expliquant que le KGB n’a pas pris le pouvoir sur les rives de la Moskova, mais qu’il y est positionné aux premières loges.

Une lecture fascinante et très actuelle, à l’heure où le monde mesure l’ampleur et la portée des manœuvres de la Russie dans les coulisses de la politique internationale. Même s’ils doivent composer avec la réalité d’un statut global réduit par rapport aux belles heures de la Guerre froide, les caciques de la Place rouge n’entendent pas céder un pouce d’influence sur l’échiquier mondial. Les opérations « spéciales » constituent ainsi un moyen privilégié et souvent efficace d’atteindre cet objectif.

Fidèle à son habitude, Bernard Lecomte nous offre une plume précise et agréable. Un livre à lire, pour tous ceux et celles qui veulent comprendre comment on en est arrivés où nous en sommes actuellement. Sous-estimer les descendants du KGB serait et est une grave erreur.

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Bernard Lecomte, KGB : La véritable histoire des services secrets soviétiques, Paris, Perrin, 2020, 376 pages.

Je tiens à remercier Mme Céline Pelletier, de Interforum, de m’avoir transmis un exemplaire de ce livre et à Marie Wodrascka, des Éditions Perrin, pour son assistance toujours empressée.

The Russian Phoenix

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Russian President Vladimir Poutine carrying his father’s picture during the March of Immortal Regiment that is held every year on the occasion of Victory Day (source: TASS News Agency).

“Russia is like a phoenix: it repeatedly turns to ashes only to be reborn in some new guise”. In itself, this quote from Dmitri Trenin’s recent book encapsulates why we need to continually learn more about the history of this country, which is, whether we like it or not, one of the great powers jockeying for influence in today’s world.

There has been a tendency, after the dismantling of the USSR in the early 1990s, to assume that the Soviet régime has been a failure and that its architects had failed, automatically sending their statecraft experiment to the dustbin of history. Dmitri Trenin gives plenty of material to those who do not subscribe to that school of thought.

RussiaDmitriTreninI will always be amazed at how Lenin succeeded in carrying the day in the Fall of 1917, with only a handful of followers. But one of the main characteristics of the first Soviet leader, according to the author, who is also Director of the Carnegie Moscow Center, was that “Lenin’s political genius lay in his uncanny ability to adapt to fast-changing circumstances.” In a nutshell, he was a pragmatist who knew how to fill the void of leadership at a crucial time. The same could be said about his successor, Stalin, who “[…] reversed his stance on the Russian Orthodox Church” during the Great Patriotic War, when he realized that religion was a glue that could mobilize the people behind the war effort.

As a fan of Mikhail Gorbachev since my youth, I therefore found it hard to read Dmitri Trenin’s assessment of the last leader of the USSR. Between the lines, one can understand that the chief proponent of Perestroika was not a pragmatist and a student of Realpolitik because the country “[…] was by no means doomed, but it required a leader who could act decisively, albeit thoughtfully, professionally, and very carefully. What it got instead was a dreamer.” Ouch.

In the darkest hours of its history, Russia needs “strong leadership and discipline [to keep] the country together.”

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Comprendre le pouvoir russe

MarcWithGorby
L’auteur photographié en compagnie de l’ancien président Mikhaïl Gorbatchev en 2011.

À quelques jours de mes 17 ans, en août 1991, j’apprenais que le dirigeant soviétique Mikhail Gorbatchev était victime d’un coup d’État. Fasciné que j’étais par tout ce qui concernait ce pays et son histoire, il n’en fallait guère plus pour m’inquiéter au sujet de ce leader admiré, mais aussi de me fasciner de ce que cet événement signifiait dans la grande trame de l’histoire du pays des tsars. À l’époque, nous ne disposions pas de toutes les plateformes médiatiques permettant de suivre l’évolution du putsch en temps réel – mis à part les bulletins de nouvelles à la radio. Je m’étais donc employé à téléphoner, plusieurs fois par jour, à la salle de rédaction du quotidien local pour m’enquérir des développements à Moscou et en Crimée, là où Gorbatchev était retenu contre son gré. Fort probablement au grand désespoir du directeur de l’information qui me répondait toujours généreusement.

Le Kremlin et ses locataires m’ont toujours fasciné. Je raffole depuis mon jeune âge de lectures détaillant les intrigues ourdies au sommet du pouvoir rouge et permettant de mieux connaître les grandes figures qui en étaient la cause.

SecretsduKremlinC’est avec un peu de retard, mais ô combien de plaisir que j’ai dévoré Les secrets du Kremlin 1917-2017 sous la plume avertie de l’historien et journaliste Bernard Lecomte. Les 16 chapitres de ce livre agrémenté par l’une des plumes les plus agréables qu’il m’ait été donné d’apprécier permettent de franchir les murs de cette enceinte dont l’aura de mystère fait non seulement sa réputation historique, mais lui confère également son influence.

L’idée principale que j’en retiens est que, pour arriver au pouvoir en Russie et y demeurer, il faut savoir jouer de ruse et ne jamais baisser la garde. Bernard Lecomte nous permet à cet égard de marcher sur les pas d’un Lénine prenant le pouvoir à force d’obstination et malgré une révolution mal préparée. Et d’un Nikita Khrouchtchev qui prend les commandes de l’État en 1953, mais « […] en qui personne ne voit encore un leader de premier plan. » Pour revenir au putsch de 1991, ce moment charnière aura permis à un Boris Eltsine sous-estimé par les comploteurs de devenir une figure incontournable en se hissant sur un char d’assaut. Et que dire de ce Vladimir Poutine relativement inconnu qui devient maître des lieux en exhibant la jeunesse et la vigueur devant un Eltsine malade et au bout de ses forces, alors les 12 coups de minuit sonnent l’arrivée de l’an 2000 sur la Place Rouge? Dans ce registre, force est d’admettre que le meilleur chapitre est celui (tout simplement savoureux) où l’historien relate la partie d’échecs entre Staline et De Gaulle.

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