Les risques calculés de Pékin

La Chine dérange. Elle inquiète. Parce qu’on la méconnaît. C’est un réflexe naturel. Sa montée en puissance, notamment sur le plan militaire où elle occupe dorénavant la première place au niveau des forces navales, fait en sorte qu’on lui impute des desseins guerriers en mer de Chine méridionale ou même à Taïwan. Ce discours est notamment alimenté par un discours manichéen omniprésent dans des interventions médiatiques fréquemment réductrices et souvent alimentées par des observateurs nageant dans une superficialité nocive. 

Dans Guerres invisibles, Thomas Gomart écrit, et il vaut la peine de le citer, que « la guerre froide a donné naissance à plusieurs générations de kremlinologues qui cherchèrent à analyser les jeux politiques en URSS et dans le bloc communiste. Rares, très rares, sont aujourd’hui les spécialistes capables de saisir les rapports de force au sein du Parti communiste chinois (PCC). » À mesure que l’Empire du Milieu prend de l’ascendant sur l’échiquier international, force est de reconnaître qu’il importe de prêter l’oreille à ceux et celles qui ont pour vocation professionnelle de bien et mieux connaître ce pays.

Jean-Pierre Cabestan fait partie de cette catégorie. Son dernier livre Demain la Chine : guerre ou paix?(Gallimard) permet de mieux évaluer les risques de conflit armé entre les États-Unis, et par prolongement l’Occident, et la machine de guerre chinoise. Depuis l’entrée en scène de Xi Jinping lors du 18e Congrès national du Parti communiste chinois en novembre 2012, Pékin fait sans gêne étalage de sa puissance militaire, profitant des zones grises pour gagner du terrain et tenter de damer le pion à ses adversaires, principalement en Asie du Sud-Est, en n’oubliant pas de projeter ses intentions ailleurs dans le monde, comme en Afghanistan, en Afrique ou au Moyen-Orient pour ne citer que ces exemples.

L’un des moyens idéaux pour le faire est notamment la guerre asymétrique, ou guerre irrégulière, qui faisait d’ailleurs l’objet du récent livre de Seth Jones que j’ai recensé sur ce blogue. Empruntant cette voie, Pékin évite le lourd tribut d’un affrontement direct avec Washington, parce que, selon le professeur Cabestan, la Chine ne trouverait aucun avantage à entrer dans une nouvelle guerre froide avec les Américains. Mieux vaut profiter de leurs faiblesses dans une guerre d’usure beaucoup plus rentable. Le pugiliste vise à épuiser son adversaire sur la durée avant de porter le coup fatal. « Vaincre l’ennemi sans combattre », tel n’était pas le conseil de Sun Tzu?

Pour tout dire, l’avancement des pions militaires de Pékin est une méticuleuse gestion du risque selon l’auteur. « La Chine de Xi Jinping est plus disposée à prendre des risques que celle de Deng Xiaoping et même de Mao pour atteindre ces objectifs car elle en a la volonté et les moyens, même si cela la place dans une confrontation directe avec les États-Unis », selon le chercheur. Mais pas au point de déclencher une guerre frontale, et ce, pour deux raisons. D’une part, l’opinion publique ne serait pas chaude à l’idée de voir rentrer des cercueils de soldats tombés au combat. Malgré une ferveur nationaliste bien trempée, les assises du pouvoir en place pourraient en être ébranlées, notamment si une guerre « trop coûteuse » était lancée autour de Taïwan. D’autre part, l’Armée populaire de libération (APL) « […] pèche par un déficit d’expérience du combat […] » et doit donc se faire les dents dans le cadre d’opérations moins périlleuses. D’où une présence chinoise significative au sein des opérations de maintien de la paix de l’ONU. À terme, ce calcul pourrait s’avérer très payant, notamment parce qu’il permet d’engranger une visibilité internationale positive.

Tout à sa prudence, un trait qui se veut le versant d’une patience chevillée au corps d’une civilisation multimillénaire, Pékin saisit bien que les ressources de la puissance américaine s’étiolent et que son opinion publique n’a plus un très grand appétit pour les aventures martiales. Rien ne sert de donner libre cours aux instincts de poudre et de passion. Les héritiers de Mao et de Deng Xiaoping attendent donc leur heure. « Vous tenez plus à Los Angeles qu’à Taiwan ! », affirmait il y a quelques années un général chinois, une mise en garde à peine voilée à l’intention du géant outre-Pacifique.

Mais nous sommes loin d’une veillée d’armes. Le sinologue réputé évalue que l’APL pourrait atteindre son plein potentiel quelque part entre 2035 et 2050, ce qui n’est pas sans rappeler l’excellent roman de l’ancien Commandant suprême des Forces alliées en Europe de l’OTAN, l’amiral à la retraite James Stavridis, qui esquisse les contours d’une guerre entre les deux pays en… 2034! 

À lire Jean-Pierre Cabestan, on comprend qu’une guerre avec la Chine ne devrait pas figurer sur la liste des causes d’insomnie aux décideurs occidentaux. Du moins, pas pour l’instant. « Le duel ou l’affrontement est donc voué à se poursuivre sans pour autant précipiter ces deux grandes puissances dans le piège de Thucydide », indique-t-il avec aplomb, au crépuscule d’un exposé étoffé et tissé serré.

L’auteur nous prodigue donc un enseignement que nous serions avisés de prendre en considération. Tout occupés et fascinés que sont les entrepreneurs actifs sur le marché des idées en Occident à scruter les moindres faits et gestes de la vie politique américaine dans ses moindres recoins, ils et elles en oublient de s’intéresser adéquatement aux visées stratégiques et aux intérêts de Pékin. On ne peut prédire les décisions qui seront prises derrière les portes closes de la Zhongnanhai, la nouvelle Cité interdite où loge le pouvoir chinois. Mais on peut décider de s’y intéresser davantage pour mieux comprendre la réalité géopolitique qui se développe actuellement. Parce que la Chine y occupera une place de premier plan, sinon la première place.

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Jean-Pierre Cabestan, Demain la Chine : guerre ou paix?, Paris, Gallimard, 2021, 288 pages.

Je tiens à remercier Vanessa Nahon des Éditions Gallimard de m’avoir fourni une version électronique de cet ouvrage et Laurène Guillemin, responsable des communications de Gallimard à Montréal, pour sa précieuse collaboration avec ce blogue.

One thought on “Les risques calculés de Pékin

  1. Pingback: « L’invasion de l’Ukraine par la Russie complique les choses pour Xi Jinping » – Jean-Pierre Cabestan – BookMarc

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