« Car ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort » – Saint-Exupéry

L’Occident, c’est regrettable et néfaste, a voulu effacer la guerre de son horizon psychologique. Dans les années 1990, j’étudiais au baccalauréat en histoire et j’avais invité le chargé d’affaires de la République fédérale de Yougoslavie à Ottawa à venir prononcer une conférence devant mes collègues et moi. Certains avaient critiqué cette activité, au prétexte que la polémologie appartenait aux oubliettes des champs historiques surannés. À la manière d’un Francis Fukuyama, l’avenir leur donnerait tort.

Mais cette disposition à gommer la res militaris prive nos sociétés d’une véritable compréhension du métier des armes et de sa finalité fréquente. « Préserver son armée de pertes devenues inacceptables d’une part et en donner une image d’invulnérabilité aux yeux de l’ennemi d’autre part sont des avantages indéniables de cette nouvelle forme de conflictualité : la guerre à distance, la guerre « zéro mort », écrit Nicolas Zeller dans Corps et âme (Tallandier). Dans ce témoignage percutant de vérités, ce médecin des Forces spéciales françaises rappelle pourtant que « […] la guerre tuera toujours des hommes. »

J’aime autant l’écrire tout de suite. Le lecteur ou la lectrice qui s’attend à un compte-rendu opérationnel des interventions auxquelles le colonel a pris part seront vivement déçus. Il convoque certes des exemples tirés de ses différents déploiements, mais c’est surtout dans les recoins de l’âme qu’il nous emmène entre ces deux couvertures.

Nous vivons dans une société du plaisir, du bien-être, de la performance visible et quantifiable, de l’immédiateté. Les méandres de la pandémie que nous subissons depuis bientôt deux ans et dont nous souhaitons tous sortir le plus tôt possible sont bien là pour nous rappeler que la vie est aussi faite de blessures, de maladies, lesquelles préparent le terrain à notre finalité humaine, la mort. Or, la société d’aujourd’hui refuse d’accepter cette réalité. Et je n’y échappe pas.

C’est justement ce confort moral dont le militaire doit sortir pour bien accomplir son devoir, avec tout le dévouement et la générosité que cela nécessite. « L’illusion de la facilité, écrit l’auteur, ne fait pas bon ménage avec la guerre. » Il aurait pu prolonger son raisonnement en ajoutant qu’elle ne fait pas plus bon ménage avec la vie en général, mais c’est une autre histoire.

« L’esprit de sacrifice dont font preuve les soldats, et leur mort parfois, est la marque de leur singularité. Ce rapport à la mort rend le soldat unique et doit le rendre unique aux yeux de tous », de poursuivre Nicolas Zeller. Mais « quels que soient l’apport de la technologie et la violence de la première frappe, c’est le commando et sa dague qui viendront conclure les combats. » Quelles que soient les apports de la technologie, du cyberespace ou de l’intelligence artificielle, le champ de bataille est l’habitat naturel du soldat depuis la nuit des temps et il continuera d’en être ainsi.

À la fin de la Guerre froide, plusieurs se sont mépris à croire en la « fin de l’histoire ». On n’a qu’à regarder ce qui se passe dans le monde, de l’Ukraine au Mali, en passant par la Mer de Chine, pour comprendre à quel point la polémologie a de belles heures devant elle. Et les chapitres de son histoire seront écrits avec « la crasse, le sang et les larmes » des militaires que nos sociétés convoqueront inévitablement en première ligne à un moment ou un autre.

Pour bien et mieux les soutenir, il est impératif de valoriser et promouvoir l’expérience et le témoignage de ceux et celles qui les ont précédés, notamment par cette culture générale si prisée jadis par le général de Gaulle qui la cataloguait au rang de véritable école, mais malmenée dans notre culture où trône la console. Dans notre quotidien, il importe cependant d’accepter, voire de saluer, le fait que revêtir l’uniforme pourra signifier un aller simple pour l’éternité. De manière subtile mais convaincante, Nicolas Zeller nous amène à accepter cette réalité d’abord pour nous-même, avant de pouvoir et devoir l’appliquer à ceux et celles qui pratiquent le métier des armes. Cet entraînement que j’oserais qualifier de spirituel est aussi crucial que celui de la mécanique kynésiologique.

L’auteur, je dois l’avouer, m’a bousculé. Son récit est parfois déchirant et il m’a poussé dans mes retranchements les mieux gardés. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en débutant cette expérience livresque. J’ai bien aimé y lire des passages à propos d’auteurs que j’apprécie particulièrement, comme Michel Goya et le général Henri Bentégeat ainsi que d’y retrouver des références à mes héros historiques Winston Churchill et Lawrence d’Arabie. Mais de manière encore plus importante, Corps et âme a suscité en moi une réflexion sur le sens véritable de la vie. Une vie où le devoir et le sacrifice sont aussi naturelles que respirer. Et c’est écrit sous une plume des plus inspirantes.

J’espère maintenant que Nicolas Zeller reprendra la plume bientôt. Il a apporté un livre essentiel à ma bibliothèque.

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Nicolas Zeller, Corps et âme : Un médecin des forces spéciales témoigne, Paris, Tallandier, 2021, 256 pages.

Je tiens à remercier Mme Laurène Guillemin, responsable des communications de Gallimard à Montréal de m’avoir transmis un exemplaire de ce livre.

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