Poutine parmi les loups

Durant mes études universitaires, un professeur de relations internationales a émis un jour une observation qui m’est demeurée à l’esprit. À un collègue qui lui demandait une suggestion de lecture biographique à propos du président Nixon, le professeur lui avait conseillé le premier tome de la trilogie que lui avait consacré l’historien réputé Stephen E. Ambrose. Devant notre étonnement face à cet éloignement des hauts faits internationaux du grand personnage pour nous diriger vers les pâquerettes de la jeunesse, l’érudit personnage rétorqua que les clés pour comprendre la personnalité et les agissements de tout grand personnage se trouvent dans l’enfance et la jeunesse.

À cet égard, L’Engrenage (Albin Michel) de Sergueï Jirnov, un ancien officier supérieur du KGB, offre aux lecteurs un portrait décapant qui permet de mieux saisir la personnalité de Vladimir Poutine. Comparativement à la majorité des observateurs qui se prononcent au sujet du président russe, l’auteur a « […] croisé la route de Poutine à plusieurs reprises dans le passé. » Il est aussi l’un des rares « […] à l’avoir rencontré quand il n’était encore personne » et à témoigner ouvertement de son expérience et de ses impressions.

Sergueï Jirnov et Vladimir Poutine venaient de deux univers à part. Le premier faisait partie de la nomenklatura russe. Ici, on dirait l’establishment. Andreï Brejnev, petit-fils du premier secrétaire de l’URSS, Leonid Brejev (1964-1982) faisait partie de ses amis et lui refilait des lectures subversives. La voie royale vers les plus hautes sphères lui était ouverte. Quant au second, il « est livré à lui-même » dans le Leningrad d’après-guerre, où « il traîne dans les rues où des bandes de jeunes délinquants sévissent. Il est trop petit pour son âge, chétif, sans défense. » Il apprend rapidement les rudiments de la loi du plus fort et doit compenser son infériorité physique par d’autres moyens. C’est là qu’il apprend à mentir, devient un caméléon, « un petit voyou » selon l’auteur.

Des années plus tard, le jeune kagébiste Poutine croise Sergueï Jirnov – lequel est alors étudiant au prestigieux Institut d’État des relations internationales de Moscou et impliqué dans le cadre des jeux Olympiques de Moscou en 1980 – et ça ne se passe pas bien du tout. Le jeune Poutine tente alors de coincer le jeune Jirnov, lequel développe alors un profond mépris pour celui qui présidera un jour aux destinées de la Russie. Il ne cache pas les sentiments qui l’habitent à son endroit – émaillant son propos de qualificatifs peu amènes – et dévoile notamment que son ancien rival avait été écarté des services extérieurs du KGB, ce qui a fait en sorte qu’il a été missionné en République démocratique allemande (Allemagne de l’Est), à Dresde pour être plus précis, entre 1985 et 1989. Le parcours de ce rival de l’auteur semble avoir été parsemé d’embûches, parmi lesquelles certaines auraient été auto-infligées.

En novembre 1989, lorsque s’effondre le Mur de Berlin, Vladimir Poutine a « […] manqué de se faire lyncher à Dresde par la foule qui célébrait […] » ce moment historique. Il n’allait pas oublier cet épisode traumatisant. Les mouvements populaires, notamment sous la forme des révolutions de couleurs dans les années 2000, deviendront de véritables bêtes noires pour lui. Paranoïaque, Poutine? Peut-être pas tant que ça, si on prend en considération le fait que Lénine ne serait pas parvenu à triompher durant la révolution de 1917 sans le soutien extérieur de l’Allemagne du Kaiser Guillaume II qui avait assuré son déplacement en train de Zurich à Petrograd au printemps de cette année fatidique.

Sergueï Jirnov nous rappelle que Vladimir Poutine n’oublie rien. Il garde donc certainement cette page mouvementée et sanglante de l’histoire de son pays bien en mémoire. C’est probablement la raison pour laquelle son pouvoir est pratiquement inattaquable. L’analyse de l’ancien officier du plus prestigieux service du KGB est à cet égard très éclairante. Celles et ceux qui prétendent qu’un renversement pourrait survenir à Moscou devraient revoir leur copie, tant le maître du Kremlin a rendu presque impossibles les scénarios d’élimination de sa personne. Les explications de l’ancien officier supérieur du KGB sont à cet égard très éclairantes.

De manière encore plus importante, l’auteur évoque que la philosophie et les actions du président russe se situent dans la continuité de l’histoire. « Vu de l’extérieur, du monde libre et démocratique occidental », écrit-il, « Poutine a tout pour paraître fou. Mais si l’on se place de l’intérieur, en Russie, on pourrait paradoxalement affirmer que Poutine a un comportement assez rationnel. » Si on ne devait retenir qu’une seule citation de ce livre, ce serait celle-là.

Vladimir Poutine a dû apprendre à évoluer et à « survivre parmi les loups ». Sa jeunesse n’a pas été bercée du parcours typique des hommes et femmes d’État occidentaux qui se font une gloire de ressembler pour la plupart à d’anciens bons élèves qui ont toujours à cœur d’offrir une bonne tenue à la galerie. Mais les bons élèves ont rarement trôné bien longtemps au sommet du pouvoir russe. L’exemple de Mikhaïl Gorbatchev me vient à l’esprit en écrivant ces lignes.

L’enfance et la jeunesse constituent donc véritablement la période la plus formatrice dans la vie d’un dirigeant. Il serait bien avisé de prêter davantage attention aux événements et éléments formateurs de la vie de Vladimir Poutine, si ce n’est qu’en raison de l’impact qu’ils peuvent avoir dans les décisions de ce tsar des temps modernes. Un personnage qui a appris à masquer ses faiblesses pour mieux profiter de celles de l’Occident sur l’échiquier mondial. Le livre de Sergueï Jirnov est donc une lecture incontournable et éclairante, même si elle s’avère parfois préoccupante.

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Sergueï Jirnov, L’Engrenage, Paris, Albin Michel,2022, 224 pages.

Je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à Mme Anne France Martin, responsable des communications des Éditions Albin Michel au Canada, de m’avoir acheminé un exemplaire de cet ouvrage ainsi que pour sa précieuse collaboration envers ce blogue. Je tiens également à remercier M. Pierre Primeau, de la même maison d’édition, pour sa précieuse collaboration.

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