Le jour où Gorbatchev a perdu

C’était il y a 31 ans. J’étais sur le point de débuter mes études collégiales, antichambre de l’université au Québec. Déjà féru d’actualité politique internationale, tout ce qui concernait Mikhaïl Gorbatchev me captivait. J’aurais le privilège de le rencontrer plus tard, mais c’est une autre histoire. Toujours est-il qu’en ce beau jour du mois d’août 1991, je fus bouleversé d’apprendre qu’on venait d’initier un putsch contre ce leader que j’admirais.

Toutes les heures, je téléphonais à la salle de réaction de mon journal local pour m’enquérir des nouvelles à ce sujet… Nous n’avions ni CNN, ni l’Internet à cette époque. Le généreux directeur de la salle de réaction, Pierre-Yvon Bégin, me répondait toujours avec affabilité et générosité. Il m’avait même offert des photos de Gorbatchev. En souvenir, au cas où…

Ce 19 août 1991 est toujours resté gravé dans ma mémoire, parce qu’il constituait selon moi un point de rupture. Avec le temps, je mesure à quel point ce moment fatidique scella le destin non seulement de Gorbatchev, mais également de Boris Eltsine et aussi, dans une certaine mesure, du jeune Vladimir Poutine qui allait apprendre de cette période fatidique comment ne pas faire de politique dans son pays.

Dès sa jeunesse, pourtant, Mikhaïl Gorbatchev avait tout pour réussir. Brillant, bien marié, ayant effectué de bonnes études et sachant comment réseauter, c’était un « animal politique » pour reprendre les mots de Taline Ter Minassian dans la courte biographie qu’elle a signé pour les Presses Universitaires de France (PUF). Premier secrétaire du Parti communiste pour la région de Stavropol, une région où l’on dénombrait plusieurs stations thermales fréquentées par les huiles de Moscou, le jeune prodige politique sait être un hôte accueillant. Cela lui permet de se placer notamment dans les bonnes grâces d’un Youri Andropov qui dirige le KGB, avant de prendre les commandes du pays en 1982. Ce qui facilitera son arrivée au pouvoir en mars 1985. Gorbatchev avait donc tout pour réussir, mais l’URSS s’est échouée sur les récifs des réformes qu’il a initiées. Pourquoi?

Premièrement, parce que « la légitimité du régime s’effrite tant au sommet, où se déroulent maintes luttes d’influence, qu’à la base […] ». Avec la Glasnost (liberté d’expression) instaurée par le plus jeune Premier secrétaire du Parti communiste de l’URSS (PCUS), la critique est maintenant permise. C’est le « prélude à son renversement ». Deuxièmement, il brise chemin faisant « l’instrument qui lui permettait de maintenir une certaine unité », c’est-à-dire le Parti communiste. Troisièmement, « […] l’instauration progressive du pluralisme politique [qui découle du second point] entraîne l’institutionnalisation des mouvements nationaux. » Ce réveil des nationalismes est le dossier à propos duquel Gorbatchev est probablement le plus mal préparé.

Constatant que Gorbatchev perd l’équilibre devant un Boris Eltsine en pleine ascension à Moscou, d’une part, et les tenants du nationalisme ascendant dans les républiques soviétiques, d’autre part, les bonzes du régime toujours en place décident de passer à l’action et d’envoyer le patron au rancart pendant qu’il est en vacances. Or, le mouvement s’étiole devant le peu d’engouement qu’il suscite.

Dans la biographie qu’il a consacrée à son ancien patron et ami récemment, Vladimir Fédorovski raconte l’anecdote selon laquelle les chars d’assaut qui chenillent dans Moscou n’avaient pas de munitions. Dit autrement, le putsch n’avait aucune chance de réussir. Mais Gorbatchev est pris en tenaille et ne peut plus s’extirper de son destin, notamment parce qu’il ne voulait pas « tuer pour gouverner », toujours selon son ancien proche collaborateur.

Gorbatchev « […] n’a pas volontairement mis fin au système soviétique », d’analyser Taline Ter Minassian. Il a déchainé des forces que sa personnalité ne lui permettait pas de contrôler. Ce qui me rappelle une autre affirmation de Vladimir Fédorovski. Cet auteur prolifique citait dans un de ses livres les paroles de Staline qui affirmait que « le peuple a besoin d’une idole, le Kremlin a besoin d’un tsar. » Parce qu’il n’a pas pu ou su susciter l’adhésion du premier et garder le contrôle du second, Gorbatchev deviendra « […] la victime expiatoire de ses œuvres ».

Le 19 août 1991, Gorbatchev est apparu sous les traits du pire défaut qui soit pour un dirigeant russe. La faiblesse. La Russie s’enlisera ensuite dans les années Eltsine, une période des plus difficiles et humiliantes pour le pays. Mais la nature ayant horreur du vide, Vladimir Poutine saura tirer les leçons de l’histoire pour asseoir son pouvoir en devenant l’anti-Gorbatchev par excellence. Et c’est peut-être là la source de son intacte popularité.

Sans nécessairement apporter des révélations bouleversantes au sujet du dernier dirigeant soviétique, cette biographie sous la plume de Taline Ter Minassian brosse néanmoins le portrait équilibré d’un leader historique qui, je me dois de l’affirmer à mon corps défendant, aura réussi à échouer.

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Taline Ter Minassian, Gorbatchev, PUF, 2022, 224 pages.

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