Napoléon, cet animal politique

Je ne pouvais laisser se terminer l’année 2021 sans recenser l’un des meilleurs livres consacrés à Napoléon qui me soit passé entre les mains pendant le bicentenaire de son décès. À cet égard, Les hommes de Bonaparte : La conquête du pouvoir 1793-1800 (Éditions Perrin) de l’historien Jean-Philippe Rey m’a permis de découvrir un aspect de l’Empereur dont ma connaissance était, je le constate bien aujourd’hui, très embryonnaire. Alors que les vertus de celui que Clausewitz appelait le « Dieu de la guerre » sont bien connues, son génie politique l’est beaucoup moins. Et c’est à ce niveau que l’auteur nous renseigne de manière convaincante.

Bonaparte, nous dit Jean-Philippe Rey était un animal politique, un ambitieux désireux de s’investir corps et âme pour grimper au sommet. En témoigne notamment son mariage avec Joséphine (un mariage dont les deux époux tirèrent avantage, malgré sa nature complexe) et une capacité consommée à tisser, entretenir et étendre ses réseaux. Le réseautage est d’ailleurs un – pour ne pas dire le – thème dominant du livre.

« Capable de se forger une clientèle », il [Bonaparte] sut profiter « […] de chacun de ses succès pour avancer ses pions et pour écarter les acteurs qui le gênaient », notamment en les compromettant par des récompenses. Chemin faisant, il avait su éprouver « […] la fidélité de ses amis », qu’ils s’appellent Berthier ou Marmont, pour ne citer que ces exemples. Ces hommes et leur soutien constituèrent le socle sur lequel sa statue de commandeur reposera. À cet égard, la manière dont Napoléon se gagnera la fidélité des hommes de science est tout à fait séduisante sous la plume de l’auteur.

La politique, c’est bien connu, est affaire de relations humaines. Elle est également indissociable d’un envoûtant rapport dominant-dominé, une dynamique dans laquelle Bonaparte aura tôt fait de comprendre qu’il devait endosser les habits du premier. Une anecdote relatée par l’auteur est à cet égard très révélatrice. Elle se rapporte à la rencontre entre le nouveau général en chef de l’armée d’Italie et trois de ses généraux subordonnés, mais plus expérimentés que lui, soit Sérurier, Augereau et Masséna. Je laisse l’auteur poursuivre :

« À leur entrée dans la pièce, les trois hommes auraient trouvé le nouveau général en chef adossé à la cheminée. Voyant qu’aucun d’eux ne se découvrait, Bonaparte aurait le premier ôté son chapeau, obligeant ses visiteurs à faire de même. Puis, les toisant avec autorité, il se serait recoiffé, sans qu’aucun des trois n’osât l’imiter. L’ascendant était pris […]. »

Au-delà de l’admiration que l’on peut ressentir devant un tel épisode, il faut également admirer le courage et l’aplomb de celui qui en fut l’auteur.

S’il affichait un ascendant manifeste sur les hommes, le futur Premier consul était également un virtuose en communication politique. Du pont d’Arcole à la campagne d’Égypte en passant par l’échec cuisant du siège de Saint-Jean-d’Acre, Napoléon transformait les revers en victoire. « Journaliste de ses propres exploits », il se voulait le précurseur – et peut-être même l’inspirateur – de Winston Churchill, un autre communicateur consommé qui affirmait que l’histoire lui serait clémente parce qu’il en serait l’auteur. Après tout, le second avait placé un buste du premier sur son bureau de travail de sa résidence de campagne de Chartwell dans le Kent. Mais je digresse.

Avant de s’imposer dans certaines des plus grandes pages de l’histoire militaire, Napoléon sut remporter la mise dans la joute politique. Lors de la campagne d’Italie, il prit acte de la faiblesse du Directoire qui était à la tête du pays pour imposer ses vues et ses décisions. Quant à eux, « les directeurs ne purent entraver cette montée en puissance du général en chef et de son clan. » La même chose se produisit lors du coup d’État de Brumaire (novembre 1799), lorsque Bonaparte prit sur lui tout le risque de la prise du pouvoir, alors que « la grande clientèle des prudents » se tapissait dans l’ombre pour ne pas s’exposer aux conséquences d’une potentielle déconvenue. Ce qui me porte à me questionner s’il aurait pu devenir le maître de l’Europe n’eut été de son talent politique? Je me promets de questionner l’auteur à ce sujet…

Au-delà de ma passion pour l’histoire et de mon intérêt grandissant pour le personnage dont il relate le parcours, j’en retiens également plusieurs enseignements très instructifs au niveau des relations humaines et publiques. Par les armes comme dans les arcanes politiques, Napoléon savait tirer avantage de la force et de la faiblesse de ses adversaires, de ses affidés et des autres.

Le général américain James Mattis affirmait que les six pouces les plus importants sur le champ de bataille se situent entre les deux oreilles. Parti de rien, Bonaparte deviendra Napoléon en s’imposant par « une intelligence politique peu commune ». C’est le récit de ces 6 années charnières dans la vie et l’ascension du grand personnage que nous propose Jean-Philippe Rey sous une plume agréable. Une lecture aussi divertissante qu’enrichissante.

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Jean-Philippe Rey, Les hommes de Bonaparte : La conquête du pouvoir 1793-1800, Paris, Perrin, 2021, 317 pages.

Je tiens à remercier Céline Pelletier d’Interforum Canada de m’avoir transmis un exemplaire de ce livre aux fins de recension.

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