Chefs d’État lecteurs et écrivains

Le général d’armée Henri Bentégeat (source: Alchetron)

Quelques jours avant Noël, le général d’armée Henri Bentégeat m’a fait un très beau cadeau pour mon blogue. Cet auteur est un ancien chef de l’état-major particulier du président de la République qui a ensuite servi en tant que chef d’état-major des armées (France). Plus récemment, il est l’auteur de deux excellents ouvrages Chefs d’État en guerre (2019) et Les ors de la République(2021) – tous deux publiés chez Perrin. Le général m’a donc offert un texte inédit pour publication sur ce blogue. Le thème, vous l’aurez deviné, porte sur les appétences littéraires des chefs d’État. Une lecture fascinante et inspirante, sous la plume d’un auteur que j’admire beaucoup et envers lequel je suis infiniment reconnaissant pour son amitié envers ce blogue.

C’est donc avec un immense plaisir que je partage ce texte avec vous aujourd’hui.

En France, le Prince, qu’il soit monarque ou président de la République, n’a pas le choix de ses goûts et de ses inclinations. Il se doit d’afficher une vaste culture littéraire et artistique, de peur de perdre l’estime de ses concitoyens, tant chez nous, depuis des siècles, la culture est attachée au pouvoir.

Le peuple souverain ne voulait pas être dirigé par un homme du commun et exigeait donc de son président qu’il soit un homme de culture, ayant tout lu et capable d’écrire.

À la Renaissance, les rois s’entouraient des artistes les plus célèbres. Plus tard, le « Roi Soleil » se voulait, comme François 1er, « prince des arts et des lettres ». La République n’a rien changé à ces habitudes. Le peuple souverain ne voulait pas être dirigé par un homme du commun et exigeait donc de son président qu’il soit un homme de culture, ayant tout lu et capable d’écrire.

D’autres peuples choisissaient d’élire des hommes d’action capables de décider sous la pression. Au pays de Descartes, on jugeait plus précieux que le candidat ait une hauteur de vues et une largesse d’esprit acquises par l’étude et reconnues par l’écriture, ce qui en dit long sur l’image flatteuse que le peuple français a de lui-même.

Dans la courte histoire de la Vème République, deux présidents ont incarné, plus que d’autres, cette singularité. De Gaulle et Mitterrand, que tout ou presque séparait par ailleurs, étaient des hommes de vaste culture, grands lecteurs et ne répugnant pas à tenir la plume. Le style puissant du premier n’avait rien en commun avec les affèteries du second, mais qui a connu François Mitterrand dans ses dernières années ne pouvait qu’être frappé par l’élégance et la force de son verbe, épuré de toutes les mièvreries de ses débuts.

Churchill vécut toute sa vie davantage de sa plume que de ses émoluments d’élu politique.

L’un et l’autre auraient pourtant rendu des points à Winston Churchill dont l’éloquence et la culture impressionnaient. En 1940, son célèbre discours devant le Parlement, promettant au peuple britannique « du sang, de la sueur et des larmes » lui avait valu une ovation des députés. Il se retourna alors vers son aide-de-camp et lui dit à mi-voix, les dents serrées : « Je les ai bien eus, ces abrutis ! » Churchill avait un style direct, mais toujours élégant, qu’il avait travaillé quand, en sus de ses responsabilités de chef de section ou de commandant de compagnie, il exerçait, sous pseudonyme, la fonction de correspondant de guerre pour les grands journaux britanniques. En fait, il vécut toute sa vie davantage de sa plume que de ses émoluments d’élu politique. Il fut néanmoins le premier surpris quand il se vit attribuer le Prix Nobel de Littérature alors qu’il attendait celui de la Paix.

Attiré par les classiques plus que par les auteurs contemporains, Mitterrand se délectait de la découverte d’un auteur inconnu des siècles passés dont il faisait, pour quelques jours, son livre de chevet.

Mitterrand était un lecteur boulimique et sa formidable mémoire lui permettait d’émailler ses propos de réminiscences historiques, géographiques ou philosophiques qui confondaient ses interlocuteurs. Il fréquentait assidument les libraires et les bouquinistes, arpentant les rues de Paris avec un proche et quelques gardes de sécurité. Attiré par les classiques plus que par les auteurs contemporains, il se délectait de la découverte d’un auteur inconnu des siècles passés dont il faisait, pour quelques jours, son livre de chevet. Il faisait une exception pour Chardonne dont il partageait les racines charentaises et dont il aimait les délicats portraits de femmes et la description fine des mœurs provinciales.

Comme tout chef d’État, il écrivait peu. Le rythme infernal des activités du président de la République ne laisse pas de temps libre pour la maturation d’une œuvre littéraire ou philosophique. Il se concentrait donc sur ses discours. Il avait, certes, des « plumes » remarquables, comme Erik Orsenna ou Régis Debray, mais il voulait s’exprimer avec ses mots. Hubert Védrine a évoqué les séances d’élaboration des grands discours dans son bureau, le silence attentif des conseillers après les échanges passionnés, le crissement de la plume du stylo Waterman de Mitterrand rédigeant la version finale du discours.

Chirac consacrait des heures, chaque semaine, à la relecture et réécriture de ses discours. Il avait aussi ses « plumes », notamment Christine Albanel et Xavier Patier, mais la première version d’un discours était généralement le fait d’un conseiller dans son domaine. Ainsi ai-je écrit l’essentiel de ses discours prononcés dans les armées entre 1999 et 2002.

Chirac écrit bien, dans un style clair et fluide, mais il n’a pas le goût de Mitterrand pour l’écriture.

Le dimanche après-midi, il réunissait autour d’une table, dans le salon vert qui jouxtait son bureau, le Secrétaire général de l’Élysée, sa fille, Claude Chirac, les « sages », Maurice Ulrich, Jérôme Monod, et les conseillers en charge du dossier du jour. Le président arrive avec sa copie du projet de discours annotée de sa main et armé d’une boite de feutres multicolores. Paragraphe après paragraphe, il lit à voix haute le texte proposé, puis donne la parole à ses hôtes. Chacun s’efforce de briller auprès de lui en critiquant le projet. Il synthétise alors les propositions et modifie, au feutre rouge, rédigeant rapidement de sa haute écriture claire une nouvelle version. Chirac écrit bien, dans un style clair et fluide, mais il n’a pas le goût de Mitterrand pour l’écriture. Il confiera d’ailleurs ses Mémoires à Jean-Luc Baré. Il est vrai qu’il est toujours tourné vers l’avenir et ne cherche jamais, contrairement à Churchill, ou même de Gaulle, à imposer sa vision du passé. S’il écrit peu, il n’en va pas de même pour son plus proche collaborateur, Dominique de Villepin.

Pendant les réunions, il écoute distraitement et quand, tout à coup, le président lui demande son avis, il fait mine d’avoir suivi les débats et se lance dans des diatribes sur « les connards » qui nous entourent et sont son cauchemar permanent. Chirac le remercie et lui explique en deux mots le dilemme du moment. Avec un aplomb magnifique (« j’en venais là, monsieur le président »), Villepin improvise, applaudit, tempête et déchire pour proposer une nouvelle approche de la question posée. Cet homme a un talent fou et un enthousiasme qui nourrit l’énergie du chef de l’État. Lors de ces réunions, je le surprends souvent à écrire pour lui-même. Dans le brouhaha des échanges sollicités par le président, il s’évade et rédige un poème ou quelques paragraphes de son histoire des Cent jours… Il sait que Chirac ne lui en tient pas rigueur et compte ses capacités d’improvisation pour donner le change.

Hubert Védrine est l’un des rares, en France, à savoir marier réalisme et humanisme, audace et conservatisme.

Son prédécesseur à l’Élysée, Hubert Védrine, a aussi un grand talent d’écriture, mais il se concentre sur la stratégie et la géopolitique domaines où il excelle, étant un des rares, en France, à savoir marier réalisme et humanisme, audace et conservatisme. Je doute qu’Hubert Védrine se soit risqué à rédiger ses propres œuvres pendant des réunions présidées par François Mitterrand. Ce dernier n’eut pas pardonné une telle désinvolture.

De Gaulle et Mitterrand furent donc de figures emblématiques de présidents cultivés, grands lecteurs et auteurs de livres respectés par la critique.

Il était donc logique qu’un président se mette en tête de se faire élire à l’Académie française. Il alla même jusqu’à commettre de mauvais romans à l’eau de rose pour atteindre cet objectif. On peut penser que « la fièvre verte » fut inoculée à Valéry Giscard d’Estaing quand il fut moqué, en début de mandat, pour avoir avoué son goût pour Maupassant et pour l’accordéon. Un tel aveu n’aurait pas choqué s’il était venu d’une personnalité issue d’un milieu populaire. Mais les Français trouvèrent que « Boule de suif » et Yvette Horner s’accordaient mal avec le couple aristocratique qui brillait dans les magazines People.

Sans doute l’eut-on accepté de Chirac qu’on prenait pour un bon vivant truculent et proche du peuple. Quand il avoua qu’il préférait la musique militaire aux symphonies de Gustav Malher, les intellectuels ricanèrent, mais s’il avait exposé son jardin secret, qui ne se limitait pas aux civilisations asiatiques et aux « arts premiers », personne ne l’aurait cru. Chirac aimait la poésie et je l’ai entendu plus d’une fois réciter des vers de poètes mineurs du XXème siècle qu’il avait appris dans sa jeunesse.

La culture littéraire du haut responsable politique est un moyen de dominer le Verbe qui est la base fondamentale de l’exercice du pouvoir dans la société contemporaine.

Au-delà de l’image, essentielle en politique, la culture littéraire du haut responsable politique est un moyen de dominer le Verbe qui est la base fondamentale de l’exercice du pouvoir dans la société contemporaine. François Mitterrand avait bouleversé les parlementaires du Bundestag, quand, sortant de son texte, il avait rendu un hommage inattendu et sincère au courage des soldats allemands de la Seconde guerre mondiale qu’il avait combattus en 1940.

Écrit ou parlé, le Verbe est une arme redoutable au service d’une politique.

Claude Chirac veillait, pour sa part, à contrôler l’expression publique de son père, de peur qu’il ne dérape en dehors des sentiers balisés. Il n’était pourtant jamais aussi bon que dans l’improvisation quand son auditoire l’inspirait. Je l’ai entendu s’adresser aux familles de militaires tués en opérations ou de civils victimes d’attentats avec une empathie et une force vibrante qui les touchaient profondément. Écrit ou parlé, le Verbe est une arme redoutable au service d’une politique. Le mode tragique ou intimiste n’est pas n’est pas le seul moyen efficace d’imposer ses vues. Clemenceau brillait par son humour son sens de la répartie. Un jour, au Parlement, alors qu’il venait d’asséner à Léon Blum : « Vous vous prenez pour le Bon Dieu! », ce dernier lui répondit : « et vous, monsieur Clemenceau, vous n’êtes pas le Diable ». Celui-ci, le regardant dans les yeux, lui répondit posément : « Qu’en savez-vous ? » Dans les joies oratoires, avoir le dernier mot est déjà une victoire politique. Chirac s’y préparait intensément avant chaque débat public.

L’escrime du pouvoir suprême laisse peu de temps et de liberté d’esprit pour lire, réfléchir et approfondir des projets.

On l’a dit, l’escrime du pouvoir suprême laisse peu de temps et de liberté d’esprit pour lire, réfléchir et approfondir des projets. C’est ainsi que, trop souvent, nos dirigeants restent prisonniers de leurs conseillers et sont acculés à réagir à l’évènement plutôt qu’à le créer ou le façonner.

A titre de curiosité et sans en tirer de bons, pour des raisons évidentes, on relèvera que deux chefs d’État ont forgé en prison leur vision politique, en s’appuyant sur des lectures acharnées dans les domaines politique, économique et stratégique. Napoléon III et Hitler y conçurent leurs projets, l’un au Fort de Ham, de 1840 à 1846 et l’autre à la prison de Landsberg, de 1923 à 1924. Ils y étaient détenus à la suite de tentatives de coups d’État, respectivement à Boulogne et à Munich et tirèrent profit, pour le meilleur et pour le pire, de cette inaction imposée et de la tranquillité de leurs lieux de séjour pour se préparer à l’exercice du pouvoir. On ne saurait naturellement conseiller aux candidats à l’élection présidentielle de s’inspirer de ces exemples.

La culture générale ne suffit pas à faire un grand chef d’État, mais, sans elle, n’est-on pas condamné aux expédients ou au pouvoir de gourous qui exploitent l’ignorance ou la naïveté des élus?

Naturellement, la culture générale qui est, selon de Gaulle, « la meilleure école du commandement », ne suffit pas à faire un grand chef d’État, mais, sans elle, n’est-on pas condamné aux expédients ou au pouvoir de gourous qui exploitent l’ignorance ou la naïveté des élus?

L’arrogance française qui se fonde sur une soi-disant supériorité intellectuelle, a donc ses vertus. Exiger de ses princes qu’ils soient cultivés n’est pas suffisant, mais peut-être nécessaire.

Henri BENTÉGEAT

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