Pendant près de 19 longs mois, Winston Churchill est seul à combattre le péril nazi avec les dominions britanniques. L’attaque sournoise qui déchire le ciel dominical à Pearl Harbor le 7 décembre 1941 met fin à cette solitude. Franklin D. Roosevelt et ses centurions entrent, enfin, dans la danse.
Mais toutes les alliances ont leurs jeux de puissance et la Seconde Guerre mondiale n’y fait pas exception. La montée en force des Américains correspond à la diminution de l’influence du premier ministre sur la conduite de la guerre. C’est l’un des principaux constats posés dans l’ouvrage éclairant de Lord Richard Dannatt et Allen Packwood, Le D-Day de Churchill : Dans les coulisses du Débarquement (Tallandier).
Malgré l’intention clairement exprimée par les Américains de procéder à un débarquement en France aussitôt qu’en 1942 (ils n’en auraient pas les capacités), Churchill sait que la partie est délicate parce qu’il ne peut « risquer de s’aliéner le président Roosevelt et George Marshall [chef d’état-major des Forces américaines]. Il ne pouvait pas non plus ignorer leur plan [un débarquement en France]. C’est ainsi que débuta un jeu diplomatique complexe. » Un ballet au cours duquel Churchill convainc FDR de prioriser un débarquement en Afrique du Nord comme « meilleur moyen d’alléger la pression qui pesait sur les Russes » qui bataillent sur le front de l’Est. Même si cela permet au descendant de Marlborough d’épargner une déconvenue majeure à ses alliés, ce n’est qu’une question de temps avant que le plan initial reprenne place en tête de liste.
Le plus grand mérite des auteurs – Lord Dannatt est un ancien chef d’état-major de l’armée britannique, et Allen Packwood est directeur des Archives Churchill – est de brosser le tableau psychologique d’un leader incomparable en proie aux démons de la guerre. Les vieux démons n’ont jamais vraiment quitté l’esprit de celui qui n’a rien oublié de l’échec cuisant de la campagne de Gallipoli en 1915-1916. Une opération qu’il a contribué à planifier, ce qui lui coûtera son poste de premier lord de l’Amirauté et lui vaudra une douloureuse, mais pédagogique traversée du désert.
Le 19 août 1942, ces vieux démons sont rejoints par des plus jeunes. Lorsque les Forces britanniques – largement composées de soldats canadiens – débarquent sur les plages Dieppe (opération Jubilee), elles sont promises à une déroute sanglante. Un assaut amphibie est une affaire périlleuse. Pour Churchill, le rappel est brutal. Sur 4963 militaires engagés, le Canada encaisse 3367 pertes. De quoi traumatiser un décideur qui ne peut dépenser sans compter la vie de ses troupiers.
Le scénario cauchemardesque d’une répétition des infortunes passées ne le quitte pas dans la planification d’Overlord. C’est donc tout ce bagage que Winston Churchill transporte avec lui au cœur des tractations. « Peu de dirigeants des temps modernes auront été capables de supporter une pression constante comparable à celle qu’il [a] subie au cours des six semaines [de préparation] écoulées » pour D-Day.
Le tribut de cette pression est prélevé sur une santé fragilisée qui doit encaisser les coups de l’environnement belligène dans lequel il évolue depuis de longues années. On le serait à moins. C’est ainsi que les mots « anxieux », « soucieux », « inquiet », « épuisé », « angoissant » et « impatience » font tour à tour leur apparition dans le récit. Comme s’il n’en avait pas assez sur les épaules, « son fils unique, Randolph, faisait partie d’une mission militaire britannique [il servait dans les légendaires SAS] au quartier général du maréchal Tito, le chef des partisans yougoslaves. » Or, sa cachette avait été prise d’assaut par des parachutistes allemands et son sort était incertain. De quoi inquiéter l’illustre paternel.
Plus largement, c’est le positionnement de la Grande-Bretagne qui taraude l’esprit de ce dirigeant que l’on aperçoit portant sa robe de chambre favorite (elle est rouge, vert et or) à certains moments. « Il estimait vital pour la Grande-Bretagne de terminer la guerre en position de force géopolitique sur le continent. » D’où l’importance – certains peuvent la juger démesurée – qu’il accorde au front italien qui trône en tête de liste de ses priorités parce que les Britanniques y ont la main haute et qu’elle présente le mérite d’atteindre le Reich par d’autres voies. Ce théâtre fera cependant les frais de l’opération Dragoon qui voit les bottes alliées fouler les plages de Provence au mois d’août suivant.
En dépit de ces déconvenues, Churchill ne perd rien de son espièglerie combattante. Le risque stimule et rajeunit notre homme. C’est connu, le premier ministre voulait prendre place sur un navire de guerre pour assister au débarquement à l’aube du 6 juin. Les auteurs offrent donc le récit détaillé et amusant de toutes les démarches et manœuvres émaillant ce plan et le désistement du remuant personnage résigné après une demande du roi en ce sens. Imaginez la scène. Mais comment refuser? Cela ne signifie pas pour autant que Churchill renonce à l’idée de s’approcher du fracas des armes. C’est ainsi que « le 15 août, il se rendit en Corse, lieu de naissance de son grand héros Napoléon, d’où, le lendemain, il embarqua à bord d’un destroyer pour observer le débarquement américain sur les côtes du sud de la France. » La rencontre de deux esprits guerriers légendaires.
Même si « Churchillcessa d’être la voix prépondérante du moment » à partir du 6 juin 1944, sa personnalité et sa contribution à la victoire des Alliés le destinent à trôner dans les mémoires 81ans plus tard. La solitude qu’il dut souvent ressentir en ces instants fatidiques est probablement inversement proportionnelle au poids des responsabilités qui pesaient sur ses épaules. C’est l’apanage du leadership.
Le D-Day de Churchill est une lecture captivante à l’intérieur de laquelle l’importance des archives et la précision de la science militaire s’associent pour illustrer l’épaisseur humaine d’un individu hors norme qui continuera de susciter l’admiration des générations actuelles et à venir. C’est donc un titre auquel je prédis une belle longévité.
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Lord Richard Dannatt et Allen Packwood, Le D-Day de Churchill : Dans les coulisses du Débarquement, Paris, Tallandier, 2024, 432 pages.
