Les fantômes de la Maison-Blanche

Cœur du pouvoir et des tractations de la plus grande puissance mondiale, la Maison-Blanche fascine. Tout comme le parcours de tous ceux qui l’ont occupée. On aime naturellement se souvenir de ces figures hors normes, de par leurs accomplissements et leurs idées. Mais l’histoire des coulisses de cet auguste Manoir n’est pas moins intéressante, pour ne pas dire fascinante.

Dans son dernier livre, Le Manoir : Histoire et histoires de la Maison-Blanche, l’historien Maurin Picard nous propose une visite guidée enlevante de l’épopée présidentielle. On y rencontre tour à tour l’inventeur Alexander Graham Bell qui y présente son invention, le militaire américain John Philip Sousa, le roi des marches militaires, compositeur de la célèbre Stars and Stripes Forever ou encore – pour les amateurs de Ghost Adventures – le fantôme d’un Andrew Jackson « jurant abondamment ».  

Cela dit, j’ai également ressenti beaucoup de colère en lisant le correspondant du quotidien Le Figaro à Washington. Dans son chapitre consacré à l’assassinat de Abraham Lincoln pour être plus précis. Le 14 avril 1865 au soir, Abraham Lincoln se passerait bien d’aller au théâtre. Il est épuisé, mais il veut faire plaisir à son épouse Mary. Mal lui en prit. C’est le moment où l’assassin John Wilkes Booth frappe le destin de l’Amérique en plein cœur. Le président dispose de quatre policiers, recrutés parmi les meilleurs de la police métropolitaine de la capitale, mais celui qui l’accompagne ce soir-là est le moins professionnel du lot. Pour ne pas dire un incompétent. Je vous laisse juger par vous-même : « À l’intermission, au lieu de regagner son poste, il rejoint le cocher et le valet de pied d’Abraham Lincoln dans le bar situé à côté du théâtre. La voie est libre pour l’assassin. » Vous connaissez la suite…

Quel ne fut pas également mon étonnement de lire que, suite à la Première Guerre mondiale, « un compromis sur le vote ratifiant le traité de Versailles » aurait été envisageable entre le président démocrate Woodrow Wilson et le chef de file des Républicains au Sénat Henry Cabot Lodge. Le président n’y donne malheureusement pas suite et l’influence de son épouse Edith qui garde jalousement l’accès à son mari atteint par la maladie n’est certainement pas étrangère à ce scénario qui aurait pu influer sur le cours des affaires mondiales et, qui sait, permettre d’éviter le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Les gens de ma génération ont de la Maison-Blanche une image largement influencée par les personnages de la légendaire série télévisée The West Wing. Mais la réalité historique est beaucoup plus tragique. Un président a tragiquement perdu un fils juste avant d’y entrer (Franklin Pierce), deux pendant leur mandat (Abraham Lincoln et Calvin Coolidge) et un autre, Theodore Roosevelt, succombera moins de 6 mois après que son fils favori, Quentin, fut abattu par les Allemands dans le ciel français pendant la Première Guerre mondiale. Un dernier, Andrew Jackson, enterra sa douce Rachel, le 24 décembre 1828. Elle a succombé à une crise cardiaque deux jours plus tôt, suite à une campagne où les adversaires de son mari l’ont copieusement calomniée.

À l’instar de celle qui n’accompagnera jamais son mari à la Maison-Blanche, trois présidents – James Garfield, Warren Harding et Theodore Roosevelt – ont eux aussi été enlevés à ce monde de la même manière. Quant à Dwight D. Eisenhower, il subit une crise cardiaque en septembre 1955 et devra en encaisser 6 autres durant ses vieux jours. Pour tout dire, occuper le Manoir est tout sauf une sinécure. Nous pourrions également évoquer les insomnies de Lyndon B. Johnson ou encore les effets pernicieux des eaux saumâtres sur l’état de santé de quelques-uns de ses prédécesseurs pour appuyer cet état de fait.

Le livre de Maurin Picard brosse certes le tableau d’une résidence qui se veut en même temps une institution. Mais son mérite principal réside dans le fait qu’il humanise les individus qui ont souhaité et qui ont été appelés à l’occuper. Ces figures emblématiques de la vie politique américaine y ont souvent vécu des moments bien difficiles, comme nous venons de l’évoquer. Mais ils ont également connu de beaux moments. Le chapitre consacré à la vie familiale très dynamique de Theodore Roosevelt et de ses 5 petits monstres (« Les domestiques terrifiés voient les enfants Roosevelt se frayer un chemin en rampant jusque sous la table, harcelant les invités, nouant leurs lacets, tirant sur les robes des dames et quémandant à manger sans honte aucune ») verra inévitablement un sourire se manifester sur votre visage.

Personnellement, j’aurais certainement aimé lire quelques pages de cet auteur talentueux à propos de deux de mes présidents favoris – Reagan et George H. W. Bush – mais je comprends qu’il lui fallait faire des choix éditoriaux.

À l’aube d’un nouveau chapitre dans l’histoire de la Maison-Blanche, laquelle accueillera bientôt son résident le plus âgé mais certainement pas le moins sympathique, Maurin Picard offre aux férus d’histoire politique américaine un ouvrage captivant qui figure désormais parmi mes favoris. Et ça se lit d’une traite.

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Maurin Picard, Le Manoir : Histoire et histoires de la Maison-Blanche, Paris, Perrin, 2020, 304 pages.

Je tiens à exprimer des remerciements particuliers à Marie Wodrascka des Éditions Perrin de m’avoir offert une version électronique de cet ouvrage.