The best books, their authors and the great people who inspire these stories / Les meilleurs livres, leurs auteurs et les grand.e.s de l'histoire qui les inspirent.
Un article publié il y a une décennie environ à propos de la relation entre Margaret Thatcher et Indira Gandhi m’avait marqué, puisque l’un des biographes de l’ancienne première ministre britannique y révélait que madame Gandhi était l’une des seules femmes étant parvenues à impressionner la Dame de fer.
À propos de cette expression célèbre associée à Lady Thatcher, la récente biographie consacrée à l’ancienne cheffe du gouvernement indien par le journaliste François Gautier permet d’apprendre que madame Thatcher ne fut pas le première Dame de fer, mais bien la seconde.
Pour le lecteur occidental, cette découverte est certainement indissociable du fait qu’Indira Gandhi était tout sauf une personnalité exubérante. Le propos de l’auteur est ainsi émaillé de plusieurs dizaines de mentions à la « Dame de fer »… indienne!
La politique américaine est omniprésente. Ses grandes personnalités irriguent l’actualité et influencent le cours de l’histoire. À quelques jours de l’investiture du président Donald Trump pour un second mandat non consécutif, il m’apparaît pertinent de commenter la personnalité de l’un de mes présidents favoris, Dwight D. Eisenhower, à la lumière d’une excellente biographie que lui consacre l’universitaire Hélène Harter.
Les commémorations du 80e anniversaire du débarquement en Normandie le 6 juin 2024 ont permis à cette figure de proue des Forces alliées de faire une nouvelle apparition dans l’espace médiatique. À bon droit, puisque la contribution de celui qui « a réussi cinq débarquements » fut essentielle à la planification et au bon déroulement du « Jour J ». Tout au long de sa carrière militaire, ce fils du Kansas aura gravi méthodiquement les échelons. L’historienne spécialiste des États-Unis à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne résume éloquemment son passage au Département de la guerre, entre 1929 et 1935. « Il est compétent et il sait prendre des initiatives. Les entrepreneurs qu’il a rencontrés l’apprécient aussi. Il est diplomate et arrondit les angles quand les militaires ont la réputation d’être portés aux échanges rugueux en cas de désaccord », écrit-elle à propos de cet organisateur hors pair qui aura été aux premières loges du passage des forces américaines d’une 17e place mondiale à celle d’instrument incontournable dans « l’arsenal de la démocratie ». C’est tout Eisenhower qui est résumé dans cet extrait.
« À elles seules, les forces spéciales ne peuvent pas gagner les guerres. » Dans son dernier livre – probablement le plus intéressant – Rémi Kauffer évoque cette réalité dont Winston Churchill était pleinement conscient. Mais si elles ne peuvent remporter la mise à elles seules, elles peuvent toutefois causer des dégâts importants et déstabiliser dangereusement l’ennemi.
Avec maestria, ce fin connaisseur du monde du renseignement et des Services action nous offre un époustouflant tour d’horizon de leurs activités à l’échelle planétaire dans 1939-1945. La guerre mondiale des services secrets(Éditions Perrin).
Aux premières heures du conflit, les Britanniques font cavalier seul. Vent debout devant les forces de l’Axe. Militairement, ils ne font pas le poids. Mais le Vieux Lion a un atout majeur dans son jeu. « La folie est une maladie qui présente un avantage à la guerre : celui de réaliser la surprise », affirme-t-il. « Hitler méprisait ceux qui s’opposaient à lui. À l’inverse, Churchill s’est toujours fait un devoir de reconnaître le courage de ses ennemis », écrit Rémi Kauffer. Les actions des Kommandos – ces unités afrikaners de guérilla – affrontés durant la Guerre des Boers et des forces de l’IRA qui s’opposent à la Couronne pendant des décennies ont de quoi inspirer le chef de guerre lorsque vient le temps de mettre le feu à l’Europe.
Peu d’hommes ou de femmes d’État sont passés à l’histoire comme ayant fondé un pays. Ibn Saud (Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud) fait partie de ce club sélect. La magistrale biographie que lui consacre Christian Destremau aux Éditions Perrin nous invite à découvrir un parcours singulièrement passionnant qui permet de comprendre pourquoi et comment le fondateur de l’Arabie saoudite – entité étatique qui a fait son entrée dans la familles des nations en 1932 – un « homme quasiment illettré »est parvenu à laisser une empreinte déterminante et durable dans l’histoire contemporaine.
D’entrée de jeu, cette biographie nous amène à la rencontre d’un virtuose de l’équilibrisme. Ayant échappé aux griffes des ennemis de sa famille à l’âge de 10 ans avec sa sœur en se cachant « dans une grande sacoche attachée par des lanières en cuir sur le flanc d’un dromadaire », Ibn Saud a tôt fait d’apprendre une vérité impitoyable. « L’adversaire le plus dangereux, celui qu’il faut avoir toujours à l’oeil, est tout proche, il partage les repas et le café avec vous, fait mine de vous écouter attentivement lors des assemblées, prend place à vos côtés lors de la prière. Un jour ou l’autre, il sortira lui-même son sabre ou ordonnera à l’un de ses gardes prétoriens de vous abattre. »
Usant donc de prudence, d’intelligence, d’astuce, de dissimulation, de générosité – malgré une situation financière souvent sérieusement précaire – et d’une rare capacité à être réputé comme étant l’homme le mieux informé, il posera les jalons de son œuvre en faisant « de la politique comme un leader européen ». Tout au long de sa vie, il saura ménager les différentes clientèles à l’intérieur du royaume – entre les clans, auprès des religieux et parmi les membres de sa propre famille – et à l’échelle internationale, sachant tirer son épingle du jeu dans la rivalité géopolitique entre la Sublime Porte de Constantinople et Londres, dans un premier temps, et ensuite les divergences américano-britanniques au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
« La bataille de Normandie n’est pas un sujet vidé. » La plaidoirie de Nicolas Aubin est sans appel. Son livre Le Débarquement, vérités et légendes(Éditions Perrin) l’articule magistralement.
Si vous avez été influencé par « toute une littérature d’après-guerre [qui] a idéalisé l’armée allemande », si vous être preneur de l’argument selon lequel l’échec des troupiers portant le feldgrau est exclusivement redevable au « sommeil de Hitler », si vous pensez que la Résistance a joué un rôle décisif dans l’issue de la bataille de Normandie ou que vous faites partie des nombreux détracteurs du Field Marshal Bernard L. Montgomery, vos certitudes seront déboulonnées.
Dans un livre extrêmement bien ramassé – après tout, il ne fait que 300 pages – l’historien militaire qui collabore à certaines des meilleures publications francophones sur le sujet remet plusieurs ouvrages sur le métier. Avant d’aller plus loin, il m’est toutefois agréable d’ajouter qu’il convoque un style d’écriture invitant qui fait le régal du lecteur. Une chaîne de commandement est « percluse de frictions », les Allemands s’échinent à établir des obstacles pour « déchiqueter » les planeurs alliés et les pièces d’artillerie offrent une « symphonie mortelle » aux adversaires. Le livre gargouille de ces belles tournures qui séduisent l’esprit.
Revenons maintenant au cœur de son propos et sur quatre points rapides sur lesquels je me permets d’attirer votre attention.
Gettysburg. Pour l’éternité, le nom est associé à la bataille qui s’est déroulée dans cette bourgade pennsylvanienne de moins de 10 000 habitants au Nord de Washington, D.C. Chaque année, près d’un million de touristes foulent le sol de ce lieu sacré où une « scintillante forêt de baïonnettes » s’engagera au combat durant trois journées fatidiques, du 1er au 3 juillet 1863.
À écouter certains guides et plusieurs historiens, cette bataille fut un point tournant de la guerre de Sécession. Il n’en fut rien. Au soir du dernier jour de la bataille, « rien ne change fondamentalement sur le théâtre d’opérations principal » relate l’historien Vincent Bernard dans le Gettysburg 1863(Perrin) qu’il consacre à ce moment fort dans l’histoire des États-Unis. Les tuniques grises rassemblées sous le commandement du général Robert E. Lee n’est pas en déroute. Loin d’être effondrée, elle continuera de tirer son épingle du jeu pendant encore près de deux ans.
L’intérêt envers cette bataille n’est pas près de s’estomper. Le discours légendaire qui y fut prononcé quelques mois plus tard par le président Abraham Lincoln a incontestablement contribué à son entrée dans la postérité, puisqu’il fait écho au lourd tribut de sang, de sueur et de larmes consentis par les deux armées en ces journées estivales.
Dans les cours de relations internationales qui ont émaillé mes études universitaires, on nous savonnait les oreilles avec cette théorie selon laquelle la fin de la Guerre froide marquait la fin de la dominance de la geste militaire, du moins comme nous la connaissions jusque-là.
Le fracas des armes appartenait à une période révolue. Il fallait désormais composer avec « l’invention d’un nouveau concept d’opération militaire dont nous allions avoir le redoutable privilège d’inaugurer les contradictions insolubles », « l’intervention humanitaire », pour emprunter les mots utilisés par le général français François Lecointre (retraité) dans son livre Entre guerres(Gallimard).
De l’Irak à la Bosnie, en passant par le Rwanda et Djibouti – pour ne citer que quelques théâtres d’opérations – celui qui sera appelé à occuper la fonction de chef d’état-major des armées françaises entre 2017 et 2021 est issu d’une famille ayant contribué aux belles pages de l’histoire militaire française. Né en 1962, année de la crise de missiles à Cuba, la carrière de François Lecointre correspond à une période durant laquelle l’on croit que l’odeur du cambouis passe au second plan.
J’ai toujours apprécié la plume et les analyses de Michel Goya et j’étais impatient de plonger le nez dans son dernier livre L’embrasement : Comprendre les enjeux de la guerre Israël-Hamas (Perrin / Robert Laffont). À quelques bémols près, sur lesquels je reviendrai en deuxième partie, je n’ai pas été déçu.
Dans la tourmente actuelle, un constat s’impose. Israël a très mal jaugé son adversaire. Le Hamas est à des années lumières d’une troupe de lanceurs de pierres ou de terroristes improvisés. C’est un ennemi mortel « bien organisé et bien équipé », faisant preuve d’ingéniosité qui a laissé l’armée israélienne aveugle et sourde devant le péril qui se dessinait et qui l’a frappé au crépuscule le 7 octobre.
À cet égard, certains passages m’ont causé beaucoup d’étonnement. D’abord, celui de l’utilisation par le Hamas, d’« une flotte de petits drones-munitions bricolés, [grâce à laquelle] l’organisation terroriste détruit [au moment de son incursion sanguinaire] caméras optiques et thermiques, détecteurs de mouvement, antennes-relais sur la clôture et les tours de guet ainsi que les mitrailleuses téléopérées placées dans des petites tours en béton. » Comme quoi la meilleure technologie du monde doit parfois s’agenouiller devant des adversaires déterminés qui savent la contourner. Ce dont atteste une seconde affirmation, selon laquelle « le service de renseignement du Hamas a cartographié patiemment tous les points sensibles le long de celle-ci [la barrière de sécurité entre Gaza et Israël] et organisé très précisément la manière de les neutraliser. »
« J’étais toutefois convaincu que grâce au Führer, je pourrais marcher d’un pas assuré dans la vie et vivre sans trop de soucis le reste de mes jours, une fois quitté mon service. » Tel est l’aveu livré par Heinz Linge, qui fut le majordome d’Hitler et qui vécut dans son intimité pendant une décennie, dans ses mémoires intitulées Jusqu’à la chute (Éditions Perrin). Le destin et le sort des armes eurent cependant pour effet de contredire cette conviction. La décennie suivante de son existence se passa dans les geôles soviétiques, après sa capture à proximité du bunker de la Chancellerie où son ancien maître s’était donné la mort le 30 avril 1945.
D’entrée de jeu, j’admets ne pas être friand des mémoires. Rarement y assiste-t-on à de véritables prises de conscience, puisque l’exercice se veut généralement une tentative de justification ou de réhabilitation devant la postérité. Je ne m’attendais donc pas à un mea culpa à propos de l’Holocauste. Heinz Linge balaie à cet égard toute responsabilité. À propos de son patron, il écrit : « Tout ce qu’on lui a imputé, écrit-il, je ne l’ai appris qu’après la guerre – car le Führer ne parlait qu’en tête à tête avec lui [Heinrich Himmler, proche collaborateur du Führer et architecte de l’Holocauste] de choses que je ne lui aurais jamais attribuées, comme l’extermination massive des Juifs. » Difficile à croire, puisqu’il avoue candidement que personne d’autre qu’Eva Braun n’était plus proche du dictateur que lui.
Mais là ne repose pas l’intérêt principal de son témoignage.
Dans la foulée de ma recension de son interpellant livre Le monde de demain, le spécialiste de la géopolitique, historien et auteur Pierre Servent a accepté de m’accorder une entrevue en début de semaine. Le lendemain de l’entrevue, on dévoilait qu’il était lauréat du Prix du livre de géopolitique 2023 – prix spécial du jury – pour cet ouvrage saisissant d’actualité.
Nous l’en félicitons chaleureusement et le remercions vivement pour la générosité de son temps.
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M. Servent, nous avons trop souvent l’impression en Occident que Vladimir Poutine est une anomalie de l’histoire. Dans votre livre, vous donnez des clés instructives pour comprendre que ce n’est pas le cas. Est-ce qu’il a le sens de l’histoire?
Il n’est pas connu pour être un féru d’histoire dans le sens où il n’a pas fait d’études en ce sens. On peut être féru d’histoire sans avoir fait des études universitaires ou autre, mais on ne note pas dans sa carrière de témoignages de ses compagnons, de ses proches, de toute l’équipe qu’on peut appeler aussi le gang de Saint-Pétersbourg à l’époque à l’effet que Vladimir se plonge dans un livre d’histoire. Il n’est pas connu pour être un passionné d’histoire.
Dans la période plus contemporaine, on trouve des indications intéressantes dans le livre notamment de Michel Eltchaninoff qui a été publié il y a quelques années qui s’intitule Dans la tête de Vladimir Poutine. Là, il semble qu’un certain nombre de personnages ayant eu des connaissances historiques approfondies mais dans un sens très particulier par rapport à l’histoire de la Russie et notamment sur son versant asiatique. La Russie est une puissance euro-asiatique et il y a toujours eu dans l’histoire du pays des tensions entre les pro-occidentaux et ceux qui, au contraire, considéraient que la Russie était une puissance asiatique.