Le Hamas, ennemi mortel de l’Occident

J’ai toujours apprécié la plume et les analyses de Michel Goya et j’étais impatient de plonger le nez dans son dernier livre L’embrasement : Comprendre les enjeux de la guerre Israël-Hamas (Perrin / Robert Laffont). À quelques bémols près, sur lesquels je reviendrai en deuxième partie, je n’ai pas été déçu.

Dans la tourmente actuelle, un constat s’impose. Israël a très mal jaugé son adversaire. Le Hamas est à des années lumières d’une troupe de lanceurs de pierres ou de terroristes improvisés. C’est un ennemi mortel « bien organisé et bien équipé », faisant preuve d’ingéniosité qui a laissé l’armée israélienne aveugle et sourde devant le péril qui se dessinait et qui l’a frappé au crépuscule le 7 octobre.

À cet égard, certains passages m’ont causé beaucoup d’étonnement. D’abord, celui de l’utilisation par le Hamas, d’« une flotte de petits drones-munitions bricolés, [grâce à laquelle] l’organisation terroriste détruit [au moment de son incursion sanguinaire] caméras optiques et thermiques, détecteurs de mouvement, antennes-relais sur la clôture et les tours de guet ainsi que les mitrailleuses téléopérées placées dans des petites tours en béton. » Comme quoi la meilleure technologie du monde doit parfois s’agenouiller devant des adversaires déterminés qui savent la contourner. Ce dont atteste une seconde affirmation, selon laquelle « le service de renseignement du Hamas a cartographié patiemment tous les points sensibles le long de celle-ci [la barrière de sécurité entre Gaza et Israël] et organisé très précisément la manière de les neutraliser. »

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Le majordome du diable

« J’étais toutefois convaincu que grâce au Führer, je pourrais marcher d’un pas assuré dans la vie et vivre sans trop de soucis le reste de mes jours, une fois quitté mon service. » Tel est l’aveu livré par Heinz Linge, qui fut le majordome d’Hitler et qui vécut dans son intimité pendant une décennie, dans ses mémoires intitulées Jusqu’à la chute (Éditions Perrin). Le destin et le sort des armes eurent cependant pour effet de contredire cette conviction. La décennie suivante de son existence se passa dans les geôles soviétiques, après sa capture à proximité du bunker de la Chancellerie où son ancien maître s’était donné la mort le 30 avril 1945.

D’entrée de jeu, j’admets ne pas être friand des mémoires. Rarement y assiste-t-on à de véritables prises de conscience, puisque l’exercice se veut généralement une tentative de justification ou de réhabilitation devant la postérité. Je ne m’attendais donc pas à un mea culpa à propos de l’Holocauste. Heinz Linge balaie à cet égard toute responsabilité. À propos de son patron, il écrit : « Tout ce qu’on lui a imputé, écrit-il, je ne l’ai appris qu’après la guerre – car le Führer ne parlait qu’en tête à tête avec lui [Heinrich Himmler, proche collaborateur du Führer et architecte de l’Holocauste] de choses que je ne lui aurais jamais attribuées, comme l’extermination massive des Juifs. » Difficile à croire, puisqu’il avoue candidement que personne d’autre qu’Eva Braun n’était plus proche du dictateur que lui.

Mais là ne repose pas l’intérêt principal de son témoignage.

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Vladimir Poutine dans les pas de Nicholas II?

Le géopoliticien Pierre Servent (Le Figaro)

Dans la foulée de ma recension de son interpellant livre Le monde de demain, le spécialiste de la géopolitique, historien et auteur Pierre Servent a accepté de m’accorder une entrevue en début de semaine. Le lendemain de l’entrevue, on dévoilait qu’il était lauréat du Prix du livre de géopolitique 2023 – prix spécial du jury – pour cet ouvrage saisissant d’actualité.

Nous l’en félicitons chaleureusement et le remercions vivement pour la générosité de son temps.

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M. Servent, nous avons trop souvent l’impression en Occident que Vladimir Poutine est une anomalie de l’histoire. Dans votre livre, vous donnez des clés instructives pour comprendre que ce n’est pas le cas. Est-ce qu’il a le sens de l’histoire?

Il n’est pas connu pour être un féru d’histoire dans le sens où il n’a pas fait d’études en ce sens. On peut être féru d’histoire sans avoir fait des études universitaires ou autre, mais on ne note pas dans sa carrière de témoignages de ses compagnons, de ses proches, de toute l’équipe qu’on peut appeler aussi le gang de Saint-Pétersbourg à l’époque à l’effet que Vladimir se plonge dans un livre d’histoire. Il n’est pas connu pour être un passionné d’histoire.

Dans la période plus contemporaine, on trouve des indications intéressantes dans le livre notamment de Michel Eltchaninoff qui a été publié il y a quelques années qui s’intitule Dans la tête de Vladimir Poutine. Là, il semble qu’un certain nombre de personnages ayant eu des connaissances historiques approfondies mais dans un sens très particulier par rapport à l’histoire de la Russie et notamment sur son versant asiatique. La Russie est une puissance euro-asiatique et il y a toujours eu dans l’histoire du pays des tensions entre les pro-occidentaux et ceux qui, au contraire, considéraient que la Russie était une puissance asiatique.

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La grammaire de Vladimir Poutine

Le jour où le président russe Vladimir Poutine lança ses troupes à l’assaut de l’Ukraine, le 24 février 2022, un oligarque questionna le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov sur la manière dont fut planifiée cette intervention armée. « Il [le président] a trois conseillers. Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Catherine la Grande », répondit le ministre. L’anecdote est révélatrice, puisque les trois personnages ont laissé leur empreinte en gouvernant par la puissance dure, ne rechignant pas à faire sonner la charge lorsque nécessaire.

Pour bien saisir la pensée et les actions posées par celui qui préside aux destinées de la Russie, il faut d’abord maîtriser sa grammaire. L’un des exposés les plus éclairants à ce sujet nous est offert par Pierre Servent dans Le monde de demain : Comprendre les conséquences planétaires de l’onde de choc ukrainienne (Robert Laffont). Fort de son expérience militaire et académique, mais aussi politique – le dernier élément se lit entre les lignes – l’auteur nous donne des clés essentielles pour comprendre Vladimir Poutine.

Parce que le personnage est tout sauf un accident de l’histoire. Ses actions reposent « […] sur une idéologie, sur une lecture du passé et des rapports de force dans le monde. L’homme du Kremlin est convaincu depuis longtemps que les temps nouveaux seront forgés par des hommes dotés de la capacité de recomposition des espaces de puissance. » Ces leaders ont le beau jeu présentement, puisqu’« […] il y a dans le monde un besoin frénétique de réassurance autocratique. » Cette vision du monde, est-il besoin de le souligner, est antinomique avec les valeurs démocratiques.

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La grande oubliée des vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale

Photo de l’auteur Benoît Rondeau prise au mémorial dédié aux Forces britanniques à Ver-sur-Mer (courtoisie de Benoît Rondeau)

Benoît Rondeau est un auteur que j’apprécie particulièrement. Il apporte au lectorat francophone une compréhension singulière de l’histoire militaire de la Seconde Guerre mondiale. Son livre consacré au soldat britannique durant ce conflit offre au lecteur la possibilité de marcher au combat au son de la cornemuse et de profiter de quelques instants de répit pour savourer une tasse de thé.

Suite à la publication de ma recension de cette excellente lecture, il a aimablement accepté ma demande d’entrevue et je suis enchanté d’en partager le contenu avec vous aujourd’hui.

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Monsieur Rondeau, je suis tout d’abord curieux de savoir combien de temps vous avez consacré à la recherche et à la rédaction de ce livre?

Pour ce qui est de la recherche, il va de soi que l’ouvrage a intégré le fruit d’années passées à découvrir et à comprendre l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale. La phase de recherche et de rédaction spécifiquement consacrée à l’ouvrage proprement dit s’est étalée sur un an et demi.

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Charles III, l’étoffe d’un grand roi

« « Fils de », « époux de », puis « père de », Charles dut […] se battre pour affirmer sa personnalité et promouvoir ses engagements. » À elle seule, cette observation du biographe et journaliste Philip Kyle résume le parcours fascinant mais souvent tragique du monarque qui sera couronné après-demain en l’abbaye de Westminster.

Mon chef d’État favori, Winston Churchill, a attendu l’âge vénérable de 65 ans – celui de la retraite – pour atteindre le sommet. Il est invité à diriger son pays au pire moment de son histoire, lorsque le péril brun déferle en Europe. De son côté, Charles III aura dû attendre 8 ans de plus que son illustre compatriote pour vivre sa consécration. Après sept décennies dans l’antichambre du trône, il « […] fut l’héritier à avoir attendu le plus longtemps son accession. ». Les deux personnages auront fréquenté les abîmes et les hauts sommets, mais se seront démarqués par une homérique ténacité devant l’adversité. Je m’arrêterai ici sur ce corollaire, même s’il y aurait encore tant à écrire.

Le plus grand mérite de la biographie que nous propose Philip Kyle est de révéler des facettes peu connues, voire occultées, de celui sur la tête duquel sera déposée la couronne de saint Édouard dans quelques heures. Sensible, altruiste – « […] il sélectionnait souvent un enfant peu talentueux, qui n’allait pas l’aider à gagner, mais qui aurait sans doute été choisi en dernier autrement » pour faire partie de son équipe à l’école, mais de caractère affirmé, Charles n’a jamais craint de susciter la controverse pour faire avancer ses idées. Je garde en mémoire le souvenir d’un professeur au secondaire qui se moquait du prince de Galles, narguant sa posture écologiste et son habitude de parler aux plantes.

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Le combat du soldat britannique

Mon degré d’appréciation d’un livre repose sur les connaissances acquises et le plaisir ressenti à le parcourir. Le soldat britannique : Le vainqueur oublié de la Seconde Guerre mondiale (Perrin) de l’historien militaire Benoît Rondeau rencontre haut la main ces deux critères. Il comble une lacune flagrante et désolante dans l’historiographie, en ramenant en première ligne la contribution de ces Tommies qui sont constamment négligés au profit des Américains, des Russes et des Allemands. Comme il le rappelle à la toute dernière page, « au printemps 1940, la vaillante armée britannique est restée seule, la tête haute, face au péril nazi. »

Dans son livre Anatomie de la bataille – un classique – sir John Keegan s’employait à disséquer l’expérience au combat des hommes de troupe ayant pris part aux batailles d’Azincourt, de Waterloo et de la Somme. Benoît Rondeau, pour sa part, ne ménage aucun détail, pas même l’importance des chaussettes, pour brosser le tableau de la réalité quotidienne éreintante de ceux et celles qui ont combattu sous l’Union Jack entre 1939 et 1945.

Tous les aspects de l’effort de guerre consenti par le soldat britannique sont passés au peigne fin. On peut notamment y apprendre – mais en sommes-nous étonnés – que les femmes servant dans l’armée de Sa Majesté – dont la future reine Elizabeth II – étaient moins bien payées et que les rations qui leurs étaient attribuées étaient moindres que celles prévues pour les hommes. Du côté des relations entre militaires et civils, on apprend notamment que le passage des troupes australiennes en Afrique du Sud pendant les hostilités aura marqué la mémoire d’un jeune homme nommé… Nelson Mandela.

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Rien ne permet de rattacher Giorgia Meloni au fascisme

La présidente du Conseil italien Giorgia Meloni (News18)

Dans la foulée de la publication de ma recension de son très documenté et agréable Les hommes de Mussolini, l’auteur et historien Frédéric Le Moal a généreusement accepté de répondre à quelques questions. Voici le contenu de cet échange extrêmement instructif et agréable.

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M. Le Moal, dans Les hommes de Mussolini, j’ai été frappé de constater l’importance et la portée des forces en présence – monarchie, Église et forces armées – avec lesquelles Mussolini devait composer. Diriez-vous que le Duce avait les mains attachées dès le départ?

Mussolini lui-même a reconnu en 1944 que la révolution fasciste s’était arrêtée devant le palais royal. Ce qu’il exprimait par ce raccourci, c’était la réalité du contre-pouvoir que représentait la Couronne – et par là une limite à son propre pouvoir – puisque le Duce, tout dictateur fût-il, n’occupa jamais le poste de chef de l’État. Il demeura Premier ministre, ce que Victor-Emmanuel III aimait lui rappeler en l’appelant Presidente (allusion à sa fonction pourtant abolie en droit de président du Conseil).

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L’espoir renaît en 1942

Les auteurs Julien Peltier et Cyril Azouvi (YouTube)

Dans la foulée de ma recension de leur formidable livre 1942 – la « bissectrice de la guerre » – les coauteurs Cyril Azouvi et Julien Peltier ont aimablement accepté de répondre à quelques questions pour ce blogue. Je suis très heureux de livrer ici le contenu de notre échange.

D’entrée de jeu, avez-vous fait des découvertes qui ont suscité votre étonnement dans la rédaction de 1942?

Cyril Azouvi : Aucune « découverte » à proprement parler : l’importance de cette année charnière est connue de tous les historiens de la Seconde Guerre mondiale. Il est de notoriété publique que l’histoire a basculé en 1942 sur tous les fronts (Pacifique, Afrique du Nord, Russie), mais aussi dans bien d’autres domaines (la course à la bombe atomique, la constitution des Nations unies, la Résistance, la Shoah, etc). S’il y a eu découverte, elle a été d’ordre plus personnel : je me croyais savant que cette période, sur cette année et sur ces sujets. J’ai découvert, en plongeant dans le détail, que mes connaissances étaient somme toute assez floues et lacunaires. Ça a été une leçon de modestie! Et, du coup, un travail passionnant.

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Pie VII: Victime et vainqueur de Napoléon

Pendant son règne Napoléon a affronté des généraux et des hommes d’État dont les noms remplissent les pages de l’histoire. On peut notamment penser au duc de Wellington, au tsar Alexandre 1er ou à l’empereur François 1er d’Autriche. C’est principalement par la force des armes que l’empereur des Français est parvenu à bâtir son empire et sa réputation. Le militaire et théoricien prussien Carl von Clausewitz ne le considérait-il pas comme étant un dieu de la guerre?

Il est cependant une autre figure directement liée avec le ciel face à laquelle Napoléon n’est jamais parvenu à avoir le dessus. Je parle ici du pape Pie VII. Je n’évoque pratiquement jamais les figures ou les sujets d’ordre religieux sur ce blogue. Pourquoi faire exception aujourd’hui? Tout d’abord parce que Barnaba Chiaramonti était un moine bénédictin – un ordre pour lequel j’ai toujours nourri une profonde admiration. Il y a aussi le fait que je me suis toujours beaucoup intéressé aux figures qui se sont élevées, d’une manière ou d’une autre, contre Napoléon.

J’étais donc impatient de plonger dans la biographie que lui consacre l’historien Jean-Marc Ticchi et que les Éditions Perrin ont récemment publiée. Quel ne fut pas mon plaisir de découvrir un personnage aux antipodes des caricatures sur lesquelles reposait jusqu’alors mon appréciation de Pie VII. Personnage « qui s’est montré un ami véritable de dame Pauvreté » et très généreux, celui qui a pris le nom de dom Gregorio en entrant au monastère « […] est traité sans guère d’égards par des confrères qui le logent à côté d’un fourneau rendant sa cellule invivable en été… » Ce détachement des biens et du confort terrestres lui seront plus qu’utiles dans la passe d’armes qui l’opposera à Napoléon quelques années plus tard.

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