Xi et Poutine dans le temps long

Dans une tribune publiée ces derniers jours, le politologue américain Seth G. Jones soulignait que la trajectoire des relations entre la Russie et la Chine apparaît avec une clarté renouvelée, marquée par un rapprochement soutenu dans les domaines politique, militaire et économique. Cette complicité entre Xi Jinping et Vladimir Poutine contribue à redessiner, sous nos yeux, les contours d’un nouvel équilibre géopolitique. Par sa nature, sa portée et le contexte dans lequel elle s’inscrit, cette dynamique mérite toute notre attention.

L’ancienne ambassadrice de France à Pékin et à Moscou, Sylvie Bermann, se penche sur cette proximité dans L’Ours et le Dragon : Chine-Russie : Histoire d’une amitié sans limites ? (Tallandier). Elle y brosse un portrait éclairant de la relation de la Chine avec les grandes puissances et de son ascension progressive dans ce cercle restreint. Car avant de se poser en compétitrice des États-Unis, Pékin a longtemps été ballottée au gré des intérêts des puissances dominantes des époques successives. À cet égard — et ce n’est pas le moindre des mérites de l’ouvrage — l’auteure convoque Hergé qui, dans Le Lotus bleu, plonge Tintin au cœur des événements entourant l’invasion japonaise du sud de la Mandchourie en 1931. Comme quoi le jeune journaliste francophone figurera toujours parmi les grandes figures géopolitiques du XXᵉ siècle.

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Quand Vladimir Poutine règle ses comptes

« Demain ce crétin [de Prigojine] nous sera préjudiciable, et représentera une menace. Sous peu, son attitude va remonter toutes les badernes de généraux de l’armée contre nous. Ici, Prigo se comporte en courtisan, mais dès que je lui tourne le dos, j’entends des choses désagréables… Il se prend pour quelqu’un qu’il n’est pas. Le cuisinier a pris la grosse tête. Je te chargerai de définitivement la dégonfler. »

C’est ainsi que le président russe Vladimir Poutine s’adresse à Medusa, la mystérieuse et impitoyable spadassine qui se fraie un chemin jusqu’à lui à travers les couloirs secrets du Kremlin. Il l’a chargée de prendre la tête de l’incarnation contemporaine de SMERSH – la terrifiante et sanguinaire unité de contre-espionnage militaire soviétique qui sévissait durant la Seconde Guerre mondiale et dont le nom signifie « mort aux traîtres »– dans les pages de l’époustouflant dernier roman de Viktor K. (Vincent Crouzet) Service Action – Louve Alpha (Robert Laffont).

À la lumière des événements des dernières heures qui ont vu l’ancien patron de Wagner et putschiste malheureux du 24 juin dernier rendre l’âme après que deux missiles ont eu provoqué l’écrasement de l’avion à bord duquel il prenait place, le récit de ce roman prend tout son sens. Il permet de constater que le président russe aime régler l’ardoise avec ceux et celles qui entravent sa route.

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Vladimir Poutine dans les pas de Nicholas II?

Le géopoliticien Pierre Servent (Le Figaro)

Dans la foulée de ma recension de son interpellant livre Le monde de demain, le spécialiste de la géopolitique, historien et auteur Pierre Servent a accepté de m’accorder une entrevue en début de semaine. Le lendemain de l’entrevue, on dévoilait qu’il était lauréat du Prix du livre de géopolitique 2023 – prix spécial du jury – pour cet ouvrage saisissant d’actualité.

Nous l’en félicitons chaleureusement et le remercions vivement pour la générosité de son temps.

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M. Servent, nous avons trop souvent l’impression en Occident que Vladimir Poutine est une anomalie de l’histoire. Dans votre livre, vous donnez des clés instructives pour comprendre que ce n’est pas le cas. Est-ce qu’il a le sens de l’histoire?

Il n’est pas connu pour être un féru d’histoire dans le sens où il n’a pas fait d’études en ce sens. On peut être féru d’histoire sans avoir fait des études universitaires ou autre, mais on ne note pas dans sa carrière de témoignages de ses compagnons, de ses proches, de toute l’équipe qu’on peut appeler aussi le gang de Saint-Pétersbourg à l’époque à l’effet que Vladimir se plonge dans un livre d’histoire. Il n’est pas connu pour être un passionné d’histoire.

Dans la période plus contemporaine, on trouve des indications intéressantes dans le livre notamment de Michel Eltchaninoff qui a été publié il y a quelques années qui s’intitule Dans la tête de Vladimir Poutine. Là, il semble qu’un certain nombre de personnages ayant eu des connaissances historiques approfondies mais dans un sens très particulier par rapport à l’histoire de la Russie et notamment sur son versant asiatique. La Russie est une puissance euro-asiatique et il y a toujours eu dans l’histoire du pays des tensions entre les pro-occidentaux et ceux qui, au contraire, considéraient que la Russie était une puissance asiatique.

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La grammaire de Vladimir Poutine

Le jour où le président russe Vladimir Poutine lança ses troupes à l’assaut de l’Ukraine, le 24 février 2022, un oligarque questionna le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov sur la manière dont fut planifiée cette intervention armée. « Il [le président] a trois conseillers. Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Catherine la Grande », répondit le ministre. L’anecdote est révélatrice, puisque les trois personnages ont laissé leur empreinte en gouvernant par la puissance dure, ne rechignant pas à faire sonner la charge lorsque nécessaire.

Pour bien saisir la pensée et les actions posées par celui qui préside aux destinées de la Russie, il faut d’abord maîtriser sa grammaire. L’un des exposés les plus éclairants à ce sujet nous est offert par Pierre Servent dans Le monde de demain : Comprendre les conséquences planétaires de l’onde de choc ukrainienne (Robert Laffont). Fort de son expérience militaire et académique, mais aussi politique – le dernier élément se lit entre les lignes – l’auteur nous donne des clés essentielles pour comprendre Vladimir Poutine.

Parce que le personnage est tout sauf un accident de l’histoire. Ses actions reposent « […] sur une idéologie, sur une lecture du passé et des rapports de force dans le monde. L’homme du Kremlin est convaincu depuis longtemps que les temps nouveaux seront forgés par des hommes dotés de la capacité de recomposition des espaces de puissance. » Ces leaders ont le beau jeu présentement, puisqu’« […] il y a dans le monde un besoin frénétique de réassurance autocratique. » Cette vision du monde, est-il besoin de le souligner, est antinomique avec les valeurs démocratiques.

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La trahison du mercenaire

Je sais, le titre de ce billet relève du pléonasme, puisqu’un mercenaire est par définition un traître. Marat Gabidullin nous a quand même prévenu. Dans son plus récent ouvrage, Ma vérité (Michel Lafon), il livre un témoignage frappant de vérité à propos de la nature d’Evgueni Prigojine – lequel a lancé il y a quelques heures une insurrection armée contre le président Vladimir Poutine.

Dès les premières pages, il aborde la course nationaliste dans laquelle son ancien patron est engagé, de même que ses ambitions politiques et de l’armée dont il dispose, une force « capable de déstabiliser tout le pays », des mots qui s’avèrent prophétiques. Depuis qu’il a quitté le groupe mercenaire, l’auteur affirme avoir compris « […] qu’il n’était guidé que par ses intérêts financiers, ses ambitions et sa soif de pouvoir. » Et tant pis si cela signifie qu’il doive poignarder celui sans qui il serait demeuré un intriguant insignifiant. C’est la loi de la jungle.

Son témoignage s’appuie sur son expérience au combat pour la société militaire privée en Tchétchénie, en Libye et en Syrie – pays dans lequel ses camarades et lui « sont allés au casse-pipe, sacrifiés pour sauver la crédibilité du commandement de l’armée russe » et la fréquentation du tonitruant homme d’affaires – il a subi une intervention chirurgicale aux frais d’Evgueni Prigojine. Selon lui, la hiérarchie du groupe Wagner – nommé ainsi en l’honneur du compositeur de prédilection d’Adolf Hitler – repose sur « […] des hommes obéissants et loyaux plutôt que sains d’esprit et expérimentés. » Des gladiateurs contemporains qui prennent les armes parce qu’ils sont payés. C’est la nature même d’un mercenaire et cela soulève la question à savoir qui règle la note de l’insurrection actuelle.

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La guerre sainte de Poutine

« Il faut se rendre à l’évidence que cette guerre ne répond pas aux équations habituelles des relations internationales », d’analyser Sébastien Boussois et Noé Morin dans leur récent livre La guerre sainte de Poutine (Passés / Composés). « Il faut plonger dans les ressorts intellectuels et spirituels du poutinisme pour comprendre comment la guerre en Ukraine et le basculement de la Russie furent rendus possibles. » Même si la religion ne fait plus partie de la matrice géopolitique de l’Occident déchristianisé, cette lecture apporte de l’eau au moulin de cette guerre qui sévit depuis le 24 février 2022.

Depuis l’entrée en scène de Vladimir Poutine, l’orthodoxie russe a retrouvé ses lettres de noblesse et le patriarche Kirill joue un rôle de premier plan dans la vie nationale et au-delà. On souligne au passage que les Russes sont majoritairement croyants (80%). Les hommes d’Église, nous disent les auteurs, sont le lien entre Vladimir Poutine et le peuple. Pas étonnant que l’odeur de l’encens ait entouré son ascension à la tête du pays.

Les Russes sont plus attachés à la religion que les Occidentaux et nous avons trop tendance à gommer cette réalité. À l’occasion d’une visite à Moscou, j’avais été frappé par l’achalandage à la cathédrale du Christ-Sauveur, laquelle fut rasée par Staline en 1931 et dont la reconstruction a été décrétée par le président Boris Eltsine en 1994.

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Gorbatchev, l’anti-Poutine

Une mise en garde, avant toute chose. J’ai toujours été fasciné par Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant de l’URSS. Mon sentiment envers lui a toujours été celui de l’admiration, et ce, dès son arrivée sur la scène internationale en 1985. Du haut de mes 11 ans, je m’affairais à lire tout ce qui le concernait. En 2011, j’ai eu l’insigne honneur de le rencontrer lors de son passage à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. De ses yeux jaillissait une flamme alimentée par la rencontre de l’autre.

Mikhaïl Gorbatchev était un homme profondément humain. C’est d’ailleurs l’un des principaux traits qui ressortent des Dernières conversations avec Gorbatchev (Robert Laffont), un livre découlant des entretiens réalisés sur une période de vingt-cinq ans par Darius Rochebin, journaliste chez LCI, avec le dernier dirigeant soviétique.

À 6 ans, les hommes de Staline viennent arrêter son grand-père maternel, Panteleï, devant ses yeux. Un souvenir qui restera gravé au cœur du garçon. Nous n’avons jamais que le pays de notre enfance, disait François Mitterrand si ma mémoire est fidèle. Même s’il devient « fin calculateur et rompu aux intrigues » du Parti communiste, le caractère de Gorbatchev a été coulé dans un moule bien différent. Il est « imperméable au frisson autoritaire ». À tel point que lorsqu’il arrive au pouvoir après le décès de Konstantin Tchernenko, il « […] rompt la série [des dirigeants qui ne rechignent pas à utiliser l’approche musclée pour asseoir leur pouvoir]. Pour la première fois, l’URSS a un chef profondément civil. Par expérience et par inclination naturelle, il répugne à l’usage de la force. » D’un couvert à l’autre, on fait la connaissance d’un homme qui ne veut pas faire couler le sang et qui ne sait pas garder rancune. Assez étrange chez un politicien, mais passons.

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La ruse, cette égalisatrice de puissance

La série télévisée Valley of Tears (La vallée des larmes) diffusée sur HBO Max relate le début de la guerre du Kippour – jour le plus sacré du calendrier juif – qui a été initiée par la Syrie et l’Égypte le 6 octobre 1973. Dans cette série, un jeune officier du renseignement, Avinoam, s’évertue sans succès à prévenir ses supérieurs du danger qui guette Israël par les informations qu’il est parvenu à glaner en espionnant des conversations téléphoniques syriennes. Jérusalem sortira vainqueure du conflit 19 jours plus tard, mais la conscience nationale restera traumatisée par cet épisode.

« La surprise est bien plus que la moitié de la bataille », comme l’évoque Rémy Hémez dans son livre Les Opérations de déception : Ruses et stratagèmes de guerre (Perrin). En octobre 1973, nous dit-il dans son exposé enlevant, « deux mythes de la société israélienne se sont effondrés : l’invincibilité de l’armée et l’infaillibilité des services de renseignements. » Les Israéliens étaient pourtant bien avisés, mais ils ont été bernés par ce que le militaire-chercheur désigne comme étant le « biais de confirmation », cette « […] tendance à ne rechercher, et à ne trouver pertinentes, que les informations qui confirment nos préconceptions. » Au lieu de focaliser sur les intentions de l’adversaire, l’attention a été portée sur les capacités, ce qui a eu pour effet de bercer Israël d’un faux sentiment de sécurité en raison de la supériorité de ses forces militaires.

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Sauvez Zelensky!

« Volodymyr n’a pas peur de mourir. Je le sais. Il est habité par autre chose. Il est déjà ailleurs », déclare le président de la République française au colonel Coralie Desnoyers, chef du Service Action – bras armé de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) dans les premières heures de la guerre lancée contre l’Ukraine par Moscou.

Dès les premières heures de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes à l’aube du 24 février 2022, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’élève immédiatement au-dessus de la mêlée des chefs ordinaires. Sa réaction, ses interventions, son courage attachant, le distinguent des dirigeants que l’on sait habituellement allergiques aux risques. La politique n’est-elle pas l’art de survivre? Ce logiciel est étranger au héros ukrainien.

Il refuse obstinément de quitter Kyiv, demandant des munitions au lieu d’un taxi. Dans un scénario fiction, le président français s’engage à assurer sa sécurité, notamment face à un commando du groupe Wagner (ainsi nommé « en raison de la fascination de son chef et créateur, Dmitri Outkine, néonazi russe, pour Adolf Hitler. Ce même Outkine décoré par Vladimir Poutine dans l’ordre du Courage au Kremlin ») ayant pour mission de lui offrir un billet pour l’éternité. Cette tâche échoit aux hommes et aux femmes du Service Action – des personnages qui n’ont rien à envier à James Bond.

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Pie VII: Victime et vainqueur de Napoléon

Pendant son règne Napoléon a affronté des généraux et des hommes d’État dont les noms remplissent les pages de l’histoire. On peut notamment penser au duc de Wellington, au tsar Alexandre 1er ou à l’empereur François 1er d’Autriche. C’est principalement par la force des armes que l’empereur des Français est parvenu à bâtir son empire et sa réputation. Le militaire et théoricien prussien Carl von Clausewitz ne le considérait-il pas comme étant un dieu de la guerre?

Il est cependant une autre figure directement liée avec le ciel face à laquelle Napoléon n’est jamais parvenu à avoir le dessus. Je parle ici du pape Pie VII. Je n’évoque pratiquement jamais les figures ou les sujets d’ordre religieux sur ce blogue. Pourquoi faire exception aujourd’hui? Tout d’abord parce que Barnaba Chiaramonti était un moine bénédictin – un ordre pour lequel j’ai toujours nourri une profonde admiration. Il y a aussi le fait que je me suis toujours beaucoup intéressé aux figures qui se sont élevées, d’une manière ou d’une autre, contre Napoléon.

J’étais donc impatient de plonger dans la biographie que lui consacre l’historien Jean-Marc Ticchi et que les Éditions Perrin ont récemment publiée. Quel ne fut pas mon plaisir de découvrir un personnage aux antipodes des caricatures sur lesquelles reposait jusqu’alors mon appréciation de Pie VII. Personnage « qui s’est montré un ami véritable de dame Pauvreté » et très généreux, celui qui a pris le nom de dom Gregorio en entrant au monastère « […] est traité sans guère d’égards par des confrères qui le logent à côté d’un fourneau rendant sa cellule invivable en été… » Ce détachement des biens et du confort terrestres lui seront plus qu’utiles dans la passe d’armes qui l’opposera à Napoléon quelques années plus tard.

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