Pie VII: Victime et vainqueur de Napoléon

Pendant son règne Napoléon a affronté des généraux et des hommes d’État dont les noms remplissent les pages de l’histoire. On peut notamment penser au duc de Wellington, au tsar Alexandre 1er ou à l’empereur François 1er d’Autriche. C’est principalement par la force des armes que l’empereur des Français est parvenu à bâtir son empire et sa réputation. Le militaire et théoricien prussien Carl von Clausewitz ne le considérait-il pas comme étant un dieu de la guerre?

Il est cependant une autre figure directement liée avec le ciel face à laquelle Napoléon n’est jamais parvenu à avoir le dessus. Je parle ici du pape Pie VII. Je n’évoque pratiquement jamais les figures ou les sujets d’ordre religieux sur ce blogue. Pourquoi faire exception aujourd’hui? Tout d’abord parce que Barnaba Chiaramonti était un moine bénédictin – un ordre pour lequel j’ai toujours nourri une profonde admiration. Il y a aussi le fait que je me suis toujours beaucoup intéressé aux figures qui se sont élevées, d’une manière ou d’une autre, contre Napoléon.

J’étais donc impatient de plonger dans la biographie que lui consacre l’historien Jean-Marc Ticchi et que les Éditions Perrin ont récemment publiée. Quel ne fut pas mon plaisir de découvrir un personnage aux antipodes des caricatures sur lesquelles reposait jusqu’alors mon appréciation de Pie VII. Personnage « qui s’est montré un ami véritable de dame Pauvreté » et très généreux, celui qui a pris le nom de dom Gregorio en entrant au monastère « […] est traité sans guère d’égards par des confrères qui le logent à côté d’un fourneau rendant sa cellule invivable en été… » Ce détachement des biens et du confort terrestres lui seront plus qu’utiles dans la passe d’armes qui l’opposera à Napoléon quelques années plus tard.

Face aux institutions issues de la Révolution française, l’évêque « d’Imola n’a décidément rien d’un extrémiste […]». Sa modération s’accompagne toutefois d’une fermeté bien trempée. Une disposition qui sera mise à rude épreuve, dès son élection pour succéder à Pie VI – lequel avait favorisé son ascension dans l’Église – le 14 mars 1800.

Le 21 novembre 1806, Napoléon signe le décrit promulguant le Blocus continental et demande au Saint-Siège d’emboîter le pas à cette mesure, ce que refuse l’évêque de Rome. La tension monte, à mesure que Napoléon s’emploie à rogner les prérogatives et la liberté du pape. Refusant d’abdiquer sa souveraineté temporelle, Pie VII est arrêté par les Français dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809. Le locataire du palais de Montecavallo sait très bien qu’il ne fait pas le poids face à la force militaire des soldats de Napoléon. C’est sur un autre échiquier qu’il avancera ses pions.

Pendant cet exil forcé de près de 5 ans qui le conduira d’abord à Savone avant de prendre la route de Fontainebleau, Napoléon isolera le pape bénédictin physiquement, mais aussi institutionnellement. C’est ainsi que le pape sera privé de la présence du collège des cardinaux et de la présence d’une « […] Curie romaine [qui] constitue un organe essentiel à la vie de l’Église universelle. » À un certain moment, on interdira même à Pie VII l’accès au papier, aux plumes, à l’encre et à tout moyen d’écrire. Autant dire qu’il est pratiquement coupé du monde.

L’empereur veut contraindre le pape à abdiquer sa souveraineté temporelle et le forcer à abdiquer la nomination des évêques dans l’Empire. Le pape ne démord pas de ses positions, puisque « le recouvrement de sa liberté, indispensable au fonctionnement de l’Église universelle, constitue […] le préalable sur lequel il reste intraitable […]. » Gardien de l’institution et de la notion que la souveraineté temporelle garantit l’indépendance spirituelle, Pie VII n’entend pas dilapider ce qui ne lui appartient pas.

Lorsque la fortune des armes changera de camp – notamment après la retraite de Moscou (« […] la Russie sera le grand écueil contre lequel, bientôt, [le] bonheur et [l’] ambition [de Napoléon] viendront échouer », avait prophétisé le pape) – la situation évoluera rapidement et le pape retournera sur les rives du Tibre en mai 1814. Pour Napoléon, la messe est dite… par le pape! Le Saint-Siège prend incidemment sa place dans les relations internationales, notamment à la faveur du Congrès de Vienne.

La résistance silencieuse, longue et déterminée de Pie VII lui auront gagné l’admiration des têtes couronnées et autres dirigeants européens. « […] Aucun général à la tête des armées de toutes les nations n’avait réglé les choses avec plus de sagesse et combattu avec plus de chaleur que Pie VII à la tête de l’Église catholique », dit de lui le prince régent – futur George IV – qui avait été appelé à veiller sur le trône du Royaume-Uni puisque son père, George III, avait été rendu inapte par la maladie. Quand on connaît la rivalité intense qui a pu exister entre Rome et la Couronne britannique, l’éloge est de taille.

Si on peut facilement admirer le stoïcisme avec lequel Pie VII encaissa les embûches découlant de son exil forcé, on ne peut qu’être touché par le pardon sincère qui habite le chef de l’Église par rapport à son ancien geôlier après la deuxième abdication. C’est ainsi que, pour donner suite à une demande formulée par Madame mère, il demande au prince régent « […] une amélioration des conditions de détention de Napoléon à Sainte-Hélène. » Tous les vainqueurs ne font guère preuve d’une telle mansuétude. Le biographe n’indique malheureusement pas quelles suites ont été données à cette démarche, si tant est qu’il y en ait eu.

La seule ombre au tableau – et elle est de taille – fut le traitement réservé aux Juifs après le retour de Pie VII dans la Ville Éternelle. On assista alors au « […] rétablissement de l’obligation, pour [ceux-ci], de résider dans le ghetto. » Épisode tragique et déplorable qui témoigne d’un antisémitisme avoué qui mettra encore longtemps à s’estomper.

Somme toute, il faut remercier Jean-Marc Ticchi de nous offrir le portrait d’un personnage d’exception, dont les qualités monastiques ont permis à la papauté et l’Église de traverser l’une des grandes tempêtes de leur histoire.

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Jean-Marc Ticchi, Pie VII : Le pape vainqueur de Napoléon?, Paris, Éditions Perrin, 2022, 384 pages.

Je tiens à remercier Céline Pelletier de Interforum Canada de m’avoir aimablement fait parvenir un exemplaire cette palpitante biographie. Sa précieuse collaboration est hautement appréciée.

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