L’école Lee Kuan Yew

Je me suis longtemps demandé pourquoi Lee Kuan Yew suscitait une telle admiration chez tant de chefs d’État et autres personnalités de premier plan. Je pense ici notamment à Henry Kissinger et Tony Blair. Cette interrogation est demeurée en suspens jusqu’à ce que je mette la main sur la biographie que lui a consacrée l’ancien ambassadeur Bernard de Montferrand, Singapour : L’invention de Lee Kuan Yew (Tallandier). Déjà, l’association de la création d’un pays à un seul homme témoigne de la stature exceptionnelle du personnage. L’ouvrage retrace un parcours hors du commun dont les pages ont été écrites par une personnalité tout aussi singulière.

Après des études interrompues par la Seconde Guerre mondiale, ce fils de la diaspora chinoise prend la route de la Grande-Bretagne, où il est formé à Cambridge et à la London School of Economics. Pour tout dire, c’est « un pays qu’il admire profondément », et il ne dissimulera jamais une sincère anglophilie. De retour au pays, sa voie est tracée. La politique est sa vocation, la construction d’un État son destin. L’auteur – qui fut ambassadeur de France dans ce pays – rappelle à cet égard que « tout le « miracle » singapourien réside dans les années de lutte politique qui ont formé son « père fondateur » ».

Ayant compris très tôt l’importance des réseaux et d’un fidèle cercle d’amis, il ne ménage aucun effort en ce sens. Le jeune avocat sait également qu’en politique, il faut accepter de mettre la main dans le cambouis. Il s’attend à recevoir des coups, mais il est tout aussi prêt à en donner. D’ailleurs, « l’aspect « combattant de rue » de Lee Kuan Yew surprend tous ceux qui l’approchent en ne pensant voir en lui qu’un grand intellectuel. » À cet égard, certains passages du livre prêtent même à sourire. Je vous laisse vous en délecter en la parcourant.

Au fil des pages se dessine également un pragmatisme profondément ancré, qui deviendra l’outil principal de celui qui a bâti un pays et façonné un miracle de toutes pièces. Lee Kuan Yew ne rechigne jamais à l’idée d’emprunter les idées et méthodes qui fonctionnent. Conscient que Singapour ne peut ni survivre ni prospérer sans une défense robuste, il agit en conséquence. Les bonnes relations entretenues avec la puissance coloniale britannique sur le départ se nourrissent notamment des rapports personnels qui ponctuent ses interactions avec le gouverneur anglais, avec qui il prend régulièrement le thé. Dans la foulée de l’indépendance en 1965, Londres accepte donc de détacher un régiment de Gurkhas — ces légendaires et redoutables légionnaires originaires du Népal — afin de « protéger le pouvoir ». Singapour réglera l’ardoise.

Puisqu’il faut également construire une armée nationale et même si le pays se trouve « dans un environnement musulman », on sollicite les officiers de Tsahal. Ceux-ci se feront passer pour des Mexicains afin de former les recrues. Le modèle israélien servira ainsi de rampe de lancement à une institution appelée à devenir « la colonne vertébrale de la cité-État. »

Autre manifestation étonnante du pragmatisme de Lee Kuan Yew : son emprunt au Vatican pour organiser son parti, le People’s Action Party (PAP). Au retour d’une ronde de négociations à Londres, le politicien retors fait escale à Rome. Pie XII vient de mourir et il observe attentivement le fonctionnement du conclave, au cours duquel des cardinaux nommés par le pape lui trouveront un successeur. « Cette sagesse d’une aussi vieille institution est pour lui une révélation ». Sa religion est faite. Les statuts du PAP seront modifiés afin que les membres du comité exécutif central du parti soient désignés avec son assentiment. L’Église catholique aura ainsi contribué à la construction d’un système politique soclé.

Par son histoire, sa géographie et sa composition sociale, Singapour constitue une mosaïque interethnique. Son paysage linguistique s’organisera ainsi autour de quatre langues. À cet égard, je ne bouderai pas mon plaisir de partager cette observation du biographe selon laquelle Lee Kuan Yew aimait « à prendre la résistance du français au Québec durant des siècles comme exemple de l’attachement à une langue, conservatoire d’une culture et d’une identité » ». Être salué de cette façon par un grand de l’histoire mérite d’être soulevé.

Véritable disciple de Richelieu, le premier ministre de Singapour mesure toute l’importance de l’équilibre des forces et voyait par conséquent « le monde comme une scène sur laquelle il faut avoir le plus de soutiens et d’amis possible pour créer un rapport de force et renforcer sa main ». Un service diplomatique incomparable sera ainsi mis en place, parallèlement à une ferme promotion du libre-échange. À cet égard, le diplomate aguerri observe avec justesse que « le protectionnisme est aussi dangereux que l’ouverture des frontières sans précautions ».

Fidèle à l’ancrage occidental pour des impératifs de sécurité, le père fondateur de Singapour avait noué « une forte relation personnelle » avec Deng Xiaoping. Pragmatique et visionnaire à la fois, il pressentait que la Chine finirait, à long terme, par dépasser les États-Unis. L’avenir reste à écrire, mais ceux qui en tiennent la plume semblent vouloir donner raison à cette prédiction.

Dans cette période troublée de la vie internationale, son appétence pour le pragmatisme, son souci constant de tisser et d’entretenir des relations, son ouverture à la diversité ainsi que sa foi dans les vertus du libre-échange apparaissent non seulement comme les piliers d’un héritage exceptionnel, constituant également un véritable credo pour la conduite des affaires du monde.

Je comprends désormais pourquoi Lee Kuan Yew suscite une admiration aussi durable. Bernard de Montferrand nous offre une biographie des plus généreuse et éclairante. À dévorer et à méditer.

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Bernard de Montferrand, Singapour : L’invention de Lee Kuan Yew, Paris, Tallandier, 2025, 336 pages.

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