Les périodes de grands bouleversements se ressemblent en ce qu’elles appellent des caractères bien trempés et singuliers. Nul besoin d’être grand devin pour comprendre que nous en traversons une actuellement, ce qui rend la convocation du passé encore plus pertinente. Dans sa récente biographie consacrée à ce personnage, publiée chez Perrin, l’historien Charles-Éloi Vial constate que « des individus tels que Talleyrand s’épanouissent dans les périodes de troubles, où la destruction d’un ordre ancien s’accompagne d’immenses changements et de multiples chances pour les audacieux. » Il n’allait pas rater sa chance.
Comparativement à un Napoléon dont l’ambition et la détermination se devinaient au premier contact, rien ne laissait prédestiner Charles Maurice de Talleyrand-Périgord à un destin d’exception. Souffrant d’une malformation congénitale du pied, ce qui lui vaudra le surnom péjoratif de « Diable boîteux », Talleyrand n’était pas taillé dans le marbre des centurions qui se distinguent sur le champ de bataille, mais dans celui des manœuvriers de cabinet. À cet égard, il se distingue dans une catégorie peu égalée.
Le biographe aguerri écrit qu’ « on retrouve chez lui la ferme conception, héritée de ses lectures, que des individus seuls, par leur ambition comme par leur esprit, peuvent peser plus sûrement sur les événements qu’une grande armée, qu’un cabinet pléthorique ou un aréopage de courtisans ». Il crut en son destin et sut mobiliser les qualités qui le distinguaient pour assurer son ascension et son succès.
Pragmatique, prudent, couche-tard, gourmand consommateur de plaisirs d’alcôve et donnant une impression trompeuse de nonchalance, celui qui fut ministre des Relations extérieures de Napoléon savait anticiper l’imprévu. Charles-Éloi Vial relate deux anecdotes qui font sourire, mais qui permettent aussi de mesurer le degré de méticulosité du personnage. Dans le cadre de négociations conduites par Talleyrand, il rapporte qu’après les discussions, « Les secrétaires mettaient ensuite au net les débats de la journée, les plumitifs français déposant habilement de faux brouillons dans les corbeilles à papier pour tromper d’éventuels espions. » Il s’était également assuré de récupérer les lettres envoyées à ses amis, à mesure que ceux-ci quittaient ce bas monde. Ne jamais laisser de traces demeure encore le meilleur moyen d’éviter les procès de l’histoire pour mieux passer à la légende.
Talleyrand fut l’un des principaux conseillers de Napoléon, mais la rupture et la confrontation étaient inscrites dans leur nature. Il n’était pas dans le caractère de celui qui porta la soutane et occupa le poste d’évêque d’Autun de se soumettre sans condition devant un Empereur qui refusait les compromis et les conseils. Ce tempérament machiavélique se démarquait par « son extraordinaire force de caractère ». Il alla même jusqu’à priver l’empereur du plaisir de le renvoyer, puisqu’il démissionna. Les deux hommes ne pouvaient pas cohabiter. L’un devait tomber. Pour précipiter la chute du maître qui le négligeait, Talleyrand déploya son génie perfide pour lui prodiguer de mauvais avis. Sans remords, il le poussa « sur sa pente belligène », notamment « en lui conseillant au début de l’année 1808 de se lancer à la conquête de l’Espagne ».
Le diplomate féru d’espionnage prit aussi langue avec ses ennemis pour aplanir sa chute. Rappelons qu’au moment de la première abdication de l’Aigle, le tsar Alexandre Ier goûtait l’hospitalité de Talleyrand à Paris. On peut facilement l’accuser de déloyauté. Affairé sur les champs de bataille pour maintenir sa légitimité, le Dieu de la guerre ne pouvait rivaliser avec les jeux de coulisses du prince de Bénévent. Il était aussi insaisissable que Napoléon était prévisible. Ce fut son avantage lorsque la partie se déplaça sur l’échiquier politique.
Cette appétence pour le pragmatisme et le flegmatisme trouva chez Talleyrand son prolongement dans une anglophilie assumée. Le propos de Charles-Éloi Vial est d’ailleurs émaillé de références à cette proximité. Vaincu à Waterloo par les troupes commandées par Wellington, il le fut dans les conciliabules alliés par celui qui retournera à Londres pour servir en tant qu’ambassadeur à la cour de St. James entre 1830 et 1834, durant le règne de Louis-Philippe. Il y avait été dépêché à titre officieux une première fois en 1792.
« Il n’y a que deux puissances au monde, le sabre et l’esprit : à la longue, le sabre est toujours vaincu par l’esprit », observait Napoléon. À elle seule, cette observation annonçait la finalité de sa relation avec son ancien ministre. Sa pertinence ne s’est pas effritée sous le poids de l’histoire. Qui, entre Xi, Poutine, Modi ou Trump, incarne le mieux les qualités – certains, moins admiratifs, pourraient dire les défauts – de Talleyrand face aux détonations géopolitiques actuelles ? Dans les relations internationales, l’équilibre finit toujours par prendre le dessus sur l’instabilité. Ceux qui le comprennent sont appelés à durer et à dessiner les contours de la vie internationale.
Sous la plume toujours vivante et agréable de Charles-Éloi Vial, nous sont non seulement offerts le portrait d’un personnage accompli – et ô combien inspirant pour plusieurs leaders –, mais aussi les enseignements d’un talent politique hors du commun. On aime se pâmer devant les moments glorieux de la légende napoléonienne, mais il y a fort à parier que le réalisme de l’évêque apostat servira toujours de boussole pour naviguer sur les eaux tumultueuses de la vie politique – quel qu’en soit le palier.
Un (autre) brillant livre de cet auteur d’exception.
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Charles-Éloi Vial, Talleyrand : La puissance de l’équilibre, Paris, Éditions Perrin, 2025, 256 pages.
