Pour Brejnev, « la meilleure façon de survivre [en politique, c’était] de s’entendre avec tout le monde »

Leonid Brejnev n’a jamais vraiment eu bonne presse dans l’opinion nord-américaine. C’est du moins l’impression que j’ai retiré des discussions que j’entendais dans ma tendre jeunesse. Lorsque les adultes commentaient l’actualité relativement à la Guerre froide, le numéro un soviétique faisait figure d’« imbécile en chef » pour reprendre la formule citée par Andreï Kozovoï dans la récente biographie qu’il consacre à Brejnev. Son successeur, Mikhaïl Gorbatchev, n’a pas beaucoup aidé en le diabolisant. Et comme le père de la Perestroïka était adulé en Occident, il n’y a qu’un pas à franchir pour comprendre que les chances de Brejnev d’être apprécié à sa juste valeur étaient bien minces.

Cela dit, Brejnev est un personnage fascinant à découvrir. Sous une plume agréable et accessible qui évite la confusion avec autant de noms qui peuvent être méconnus pour un.e néophyte, Andreï Kozovoi relate avec brio l’ascension au pouvoir d’un personnage trop facile à sous-estimer. Au fait, ça ne vous rappelle pas un autre opérateur docile qui s’est tranquillement placé dans les bonnes grâces de la famille Eltsine avant de déménager ses pénates au Kremlin le 31 décembre 1999? Mais je digresse…

Rusé comme un renard, le tacticien politique ukrainien « sait que [dans le système soviétique] la meilleure façon de survivre est de s’entendre avec tout le monde. » Dans sa jeunesse, le personnage s’est aussi découvert une affinité avec la comédie. Être un bon acteur lui permettra de bien dissimuler son jeu et déjouer moult adversaires, et ce, autant dans son ascension sur le mât de cocagne qu’après son arrivée au sommet. L’auteur relate que « Brejnev se hissa au pouvoir en jouant au « faux idiot » – stratégie qui n’était pas sans rappeler celle de Khrouchtchev, « bouffon du roi » de Staline. » Malgré certaines brisures dans la transition entre certains dirigeants, la politique russe est forte de certaines continuités qui permettent d’en mieux comprendre la nature.

Un autre aspect qui frappe dans le travail de l’auteur est le fait que Brejnev était un homme de réseaux, de clan. C’est ainsi que, dès son arrivée au pouvoir en octobre 1964, « […] le gensek consacre beaucoup de temps à ses « réseaux », distribuant les postes clés et offrant régulièrement des cadeaux. » Il n’en faudra guère plus pour que le directeur du KGB, qui est en même temps son rival et successeur, Iouri Andropov, autorise l’ouverture d’un dossier à son sujet. Cela aurait bien pu servir. Dans un contexte occidental de compétition entre partis, M. Kozovoï permet de comprendre que Brejnev aurait été un redoutable manœuvrier politique.

Le talent de l’auteur n’est pas seulement mis à profit pour brosser le portrait d’une personnalité complexe et nuancée et, j’ose le dire, relativement plus facile à admirer que je l’aurais cru en débutant cette lecture. Sous la plume de l’auteur, nous découvrons également comment le numéro un soviétique assura la gestion de la Guerre froide à des moments qui figurent parmi les plus cruciaux de ce chapitre de l’histoire contemporaine. On y apprend notamment que Brejnev avait du mal à « […] réfréner les ardeurs de [ses] alliés arabes » pendant la guerre du Kippour – contre Israël – en 1973, qu’il passa des nuits blanches à discuter avec des interlocuteurs de premier plan durant ce conflit et qu’il n’a pas l’intention de sacrifier la détente sur l’autel des alliances au Moyen-Orient, autant d’éléments qui jettent un nouvel éclairage sur le rôle de Moscou dans la région.

Sur une note plus légère, le fan de la compagnie Coca-Cola que je suis a particulièrement savouré les péripéties entourant l’arrivée de Pepsi Cola en URSS sous Khrouchtchev en 1959 et surtout l’épisode où son principal compétiteur a failli lui couper l’herbe sous le pied avant les Jeux olympiques de 1980. La décision prise dans les couloirs du Kremlin de faire entendre le bruit des bottes soviétiques en Afghanistan est venu contrecarrer ce développement des affaires. Certains pourront dire que c’est un peu léger, mais voilà le genre de détails qui rendent une biographie vivante et agréable.

Dans la foulée de cette lecture, ma perception de Brejnev se situe désormais à un autre niveau. À la faveur des bonnes pages de Andreï Kozovoï, le vieillard lourd et pratiquement sénile des images télévisées de ma jeunesse a cédé le pas au conservateur pragmatique féru de réseautage. L’auteur offre finalement une clé assez intéressante permettant de comprendre l’importance d’une meilleure compréhension de son sujet, lorsqu’il expose que « Les Russes regrettent en réalité moins Brejnev que son époque, synonyme de stabilité et de rayonnement dans le monde – la guerre d’Afghanistan et les files d’attente sont mises entre parenthèses. »

Stabilité et rayonnement dans le monde ne sont-elles pas des caractéristiques incarnées par la gouvernance actuelle de Vladimir Poutine?

On ne peut que ressentir de la gratitude envers Andreï Kozovoï de nous avoir offert une biographie toute en nuance d’un grand mal-aimé de l’histoire contemporaine qui, pour peu que l’on s’attarde quelques heures à lui, nous en apprend énormément sur le talent politique, d’une part, et la gestion somme toute positive des relations entre Moscou et Washington.

Au final, ce Brejnev est une biographie formidable. N’hésitez surtout pas à vous y plonger le nez.

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Andreï Kozovoï, Brejnev : L’antihéros, Paris, Perrin, 2021, 400 pages.

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