« Le soldat qui s’engage pour son pays n’est pas un fonctionnaire comme un autre »

Le médecin en chef Nicolas Zeller en opérations (source: médecin en chef Nicolas Zeller)

Dans la foulée de ma recension de son livre très interpellant Corps et âme : Un médecin des forces spéciales témoigne, le médecin en chef Nicolas Zeller a eu la grande amabilité d’accepter de répondre à quelques questions pour ce blogue, et ce, malgré un emploi du temps assurément très chargé à l’état-major des Armées à Paris.

À l’heure où des soldats sont bien malgré eux en vedette tous les jours dans l’actualité en raison de l’invasion de l’Ukraine, la réflexion et les observations de cet auteur qui allie la profondeur à des mots bien ciselés sont des plus pertinentes et éclairantes.

Voici donc le contenu de notre échange.

Au début de Corps et âme, vous dénoncez le désintéressement envers le secteur de la Défense, « sous le prétexte paresseux qu’on l’a confiée à des salariés. » Vous touchez là un point crucial. Il est certes possible de montrer les politiciens du doigt à cet égard, mais comment pouvons-nous, individuellement, contribuer à renverser cette tendance?

En prendre conscience déjà. C’est même l’essentiel. Dès lors qu’un citoyen considère que le soldat qui s’engage pour son pays n’est pas un fonctionnaire comme un autre et qu’il lui reconnait un rôle d’exception dans la société, il redonne lui-même du sens à l’action de ce soldat. Ce rôle d’exception est clair : nous lui confions de porter la force pour nous protéger d’une menace existentielle. « Existentiel », cela signifie que s’il n’est pas là, s’il n’assure pas cette mission, je n’« existe » peut-être plus c’est-à-dire que je n’ai plus de « consistance », « je ne suis plus ». Sans lui, je n’existe pas dans la société.

Les jeux Olympiques de Pékin viennent à peine de se terminer et j’ai beaucoup pensé à ce que vous écrivez en les regardant. Établissant la différence entre le sportif et le soldat, vous affirmez : « là où le sportif n’a pour seuls buts que le prestige de la prouesse et, parfois, la récompense financière, le militaire, lui, n’a rien à gagner et, potentiellement, tout à perdre. » Pourquoi ne valorisons-nous pas davantage le soldat dans nos sociétés selon vous?

Peut-être parce qu’il peut faire peur. Une armée forte est souvent perçue comme une menace pour une société. C’est à ce titre qu’elle est strictement subordonnée au pouvoir politique. En retour, lui reconnaissant sa légitimité et son rôle, elle est associée de très prêt à la déclinaison militaire de la volonté politique. De cet équilibre naît une forme de sécurité. Mais au-delà de cette question, le parallèle parfois néfaste que je soulève entre le sportif et le militaire est plus en rapport avec l’égocentrisme et le narcissisme ambiant.

Le fantasme de l’invulnérabilité et de l’immortalité vole en éclat sur le champ de bataille et par extension à l’arrière du front.

À la toute fin du livre, à la page 243 pour être plus précis, vous y allez d’une affirmation assez frappante : « La conscience de la mort est essentielle pour le succès d’une armée. » Iriez-vous jusqu’à dire que le fait que la mort soit gommée dans nos sociétés prônant la jeunesse éternelle nous prépare moins bien collectivement à la conflictualité armée?

Oui, très certainement. Le fantasme de l’invulnérabilité et de l’immortalité vole en éclat sur le champ de bataille et par extension à l’arrière du front. Avoir conscience que des soldats peuvent potentiellement mourir au nom de notre sécurité et en notre nom, rend la Nation plus lucide. Derrière tout cela vous voyez poindre un autre sujet qui est celui du rapport à l’autorité dans une société et donc la question de la confiance.

Je ne suis pas de ceux qui doutent de la capacité d’un peuple, fort d’une longue histoire de surcroit, à surmonter [une guerre] si elle survenait.

Le bruit des bottes se fait actuellement entendre en Ukraine et les zones de conflit ne manquent pas dans le monde. Croyez-vous que les mentalités et les sociétés occidentales soient prêtes à la guerre?

Elles sont prêtes. Tout simplement car la cohésion nationale sursaute toujours. C’est rassurant d’ailleurs. On est toujours tenté d’en douter. Le « c’était mieux avant » n’est pas loin. Je ne suis pas de ceux qui doutent de la capacité d’un peuple, fort d’une longue histoire de surcroit, à surmonter ce genre de situation si elle survenait.

Pour les sociétés qui ont fait le choix de pouvoirs forts, voire autoritaristes, vue de l’extérieure, cela peut sembler plus facile pour elles de se souder autours d‘une cause commune et d’accepter, socialement, d’en payer le prix.

Selon vous, est-ce que les autres sociétés à travers le monde différent des nôtres à cet égard? Les Asiatiques, par exemple, adoptent-ils une posture différente?

Là encore, c’est une question de rapport à l’autorité. Pour les sociétés qui ont fait le choix de pouvoirs forts, voire autoritaristes, vue de l’extérieure, cela peut sembler plus facile pour elles de se souder autours d‘une cause commune et d’accepter, socialement, d’en payer le prix. Est-ce véritablement la réalité? Je n’en sais rien.

Vous faites souvent référence aux anciens et à l’importance de leur apport et de leur témoignage dans la formation des militaires. Quels anciens ont eu le plus grand impact dans votre parcours et pourquoi?

Parmi les anciens qui résident dans mon petit Panthéon personnel, les médecins militaires côtoient les officiers des armes. Le médecin-commandant Paul-Henri Grauwin m’a montré deux choses : la détermination, voire l’opiniâtreté, du chirurgien tout entier dévoué à une cause quasi désespérée. Une forme de folie et une certaine noblesse dans l’action. Tout cela définit l’engagement selon moi. Un autre trait de caractère moins connu chez cet homme, est son profond sens de l’éthique qui a même bluffé l’ennemi qui le retenait en captivité. Hélie Denoix de Saint Marc ensuite. Officier, résistant, prisonnier, soldat engagé au prix même de sa liberté au sein de son propre pays, réhabilité par la suite. Écrivain, il a par ce biais fait témoignage de ce que signifie « s’engager » pour son pays. C’est un exemple d’humilité, de courage et de détermination. Ces deux figures sont des hommes de pensée et des hommes d’action. Les deux ne font qu’un et c’est ce qui fait que j’aime les prendre comme modèles.

Sur le champ de bataille, [le médecin militaire] porte une part d’humanité et parfois peut se sentir seul à porter ce que la guerre a tendance à faire oublier aux hommes.

Quel est le principal défi que vous ayez dû surmonter durant votre carrière militaire?

Le médecin militaire évolue sur une ligne de crête. Il est un soldat et il est un médecin. Sur le champ de bataille, il porte une part d’humanité et parfois peut se sentir seul à porter ce que la guerre a tendance à faire oublier aux hommes. Le plus grand défi je crois a été de rester un homme et de rester lucide dans la tourmente.

Savez-vous que le temps est élastique?  Nous avons toujours l’impression de ne pas en avoir assez et pourtant, si vous le prenez véritablement il prend une autre dimension…

Vous êtes médecin et vous servez auprès des Forces spéciales dans l’Armée. Cela fait inévitablement de vous quelqu’un de très occupé. Où avez-vous trouvé le temps d’écrire Corps et âme et quel étaient vos habitudes d’écriture?

Il se trouve que c’est parce que je n’y sers plus que j’ai trouvé plus facilement le temps d’écrire. La réflexion a été longue et mûrie au cours des différentes opérations auxquelles j’ai participé mais aussi dans ma vie personnelle et familiale. Au décours d’une mutation, plus calme et plus posée, j’ai pu mettre à profit le temps qui m’a été offert. Mais, savez-vous que le temps est élastique?  Nous avons toujours l’impression de ne pas en avoir assez et pourtant, si vous le prenez véritablement il prend une autre dimension…

Vous évoquez plusieurs auteurs et figures historiques illustres dans Corps et âme et cela témoigne selon moi du fait que vous êtes un passionné de lecture. Qui sont vos auteurs favoris et quels sont les livres qui se trouvent actuellement sur votre table de chevet?

Je lis beaucoup mais ce goût est venu tardivement. Adolescent j’ai eu horreur de lire Balzac et Zola… Peut être plus parce qu’on m’imposait de le faire qu’à cause de ces deux monuments de la littérature… je le reconnais. Je préfère choisir. Je lis beaucoup les écrivains voyageurs. Bruce Chatwin a été un choc par exemple quand je l’ai découvert. Mais aussi dans le désordre, comme ils me viennent à l’esprit, Nicolas Bouvier, Henri de Monfreid, Joseph Kessel, Patrice Franceschi, Sylvain Tesson, Cédric Gras. La liste est longue. Ces écrivains ne sont pas simplement des conteurs de récits de voyage, ce sont des nomades donc ils habitent leurs récits de toute leur intimité car c’est le seul endroit où ils sont chez eux. Quant à ma table de chevet, elle a été habitée récemment par Emmanuel Faber, l’ex-PDG de Danone. Ouvrir une voie, fantastique témoignage d’une vie agitée mais orientée vers quelque chose de plus grand. À lire de toute urgence! Juste après un peu d’évasion onirique au pays de Jean Raspail avec Petits éloges d’ailleurs publié en février 2022 chez Albin Michel. Recueil de textes et d’articles dont certains sont méconnus. Je viens de lire aussi Dans l’amitié d’une montagne de Pascal Bruckner, Un Hosanna sans fin de Jean d’Ormesson et Le sens de ma vie de Romain Gary. Bref, il y a toujours quelque chose.

Dernière question pour vous. Avez-vous l’intention de prendre de nouveau la plume pour nous offrir un nouveau livre? Dans l’affirmative, accepteriez-vous de nous dire quel en sera le sujet?

Oui, j’ai un autre projet en cours. La structure est presque terminée mais je ne dévoilerai pas le sujet.

Merci infiniment pour la générosité de votre temps et j’anticipe avec grand plaisir de vous lire à nouveau bientôt!

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Corps et âme : Un médecin des forces spéciales témoigne du médecin en chef Nicolas Zeller est publié aux Éditions Tallandier. Un livre qui se dévore.

Je tiens à exprimer ma plus sincère reconnaissance à Mme Isabelle Bouche des Éditions Tallandier qui a permis la réalisation de cette entrevue.

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